Le département de la Justice des États-Unis a servi des assignations à comparaître devant un grand jury à la Réserve fédérale, menaçant le président Jerome Powell d'une mise en accusation criminelle. Cette action représente une escalade majeure dans les tensions entre l'administration Trump et la banque centrale américaine.
Les faits : une enquête liée à un projet de rénovation
L'enquête porte sur le témoignage de Powell devant le Comité bancaire du Sénat en juin 2025, concernant la rénovation du siège de la Fed. Ce projet, dont le coût a atteint 2,5 milliards de dollars (contre 1,9 milliard prévu initialement), fait l'objet de critiques depuis plusieurs mois.
Selon la Fed, les dépassements budgétaires s'expliquent par les tarifs douaniers, l'inflation, la présence imprévue d'amiante et de contamination des sols, ainsi que l'augmentation des coûts de main-d'œuvre. Il convient de noter que ce projet n'est pas financé par les contribuables : la Réserve fédérale s'autofinance grâce aux frais de services et aux revenus de son portefeuille d'investissements.
La réponse de Powell : une défense de l'indépendance monétaire
Dans une déclaration écrite et vidéo publiée dimanche soir, Powell a directement lié cette enquête à la pression exercée sur la politique monétaire :
« La menace de poursuites criminelles est la conséquence de la fixation des taux d'intérêt par la Réserve fédérale sur la base de notre meilleure évaluation de ce qui servira le public, plutôt que de suivre les préférences du Président. »
Le président de la Fed a ajouté : « Il ne s'agit pas de mon témoignage de juin dernier ni de la rénovation des bâtiments. Il s'agit de savoir si la Fed pourra continuer à fixer les taux d'intérêt sur la base de preuves et de conditions économiques, ou si la politique monétaire sera dictée par des pressions politiques ou l'intimidation. »
Powell, qui a servi sous quatre administrations (républicaines et démocrates), a affirmé qu'il continuerait à exercer ses fonctions « sans crainte ni faveur politique ».
Réaction des marchés : l'or atteint un record historique
Les marchés financiers ont réagi immédiatement à cette annonce. L'or au comptant a bondi de plus de 2 % pour atteindre un nouveau record historique de 4 600,33 dollars l'once, les investisseurs se réfugiant vers les actifs considérés comme des valeurs refuges.
- Or : +2 %, record historique à 4 600 $/oz
- Argent : +4 %, également à un niveau record
- Dollar (DXY) : -0,2 % à 99,011
- Futures S&P 500 : -0,5 %
- Futures Nasdaq 100 : -0,8 %
- Futures Dow Jones : -0,4 %
Ray Attrill, responsable de la stratégie FX chez National Australia Bank, a commenté : « Cette guerre ouverte entre la Fed et l'administration américaine n'est clairement pas de bon augure pour le dollar américain. »
Réactions au Congrès : inquiétudes bipartisanes
Des sénateurs des deux partis ont exprimé leur préoccupation. Le sénateur républicain Thom Tillis (Caroline du Nord), membre du Comité bancaire du Sénat, a déclaré :
« S'il restait le moindre doute sur le fait que des conseillers de l'administration Trump poussent activement à mettre fin à l'indépendance de la Réserve fédérale, il n'y en a plus désormais. C'est maintenant l'indépendance et la crédibilité du département de la Justice qui sont en question. »
Tillis a annoncé qu'il s'opposerait à la confirmation de tout candidat de Trump à la Fed « jusqu'à ce que cette affaire juridique soit entièrement résolue ».
La sénatrice démocrate Elizabeth Warren (Massachusetts) a qualifié cette action de « prise de contrôle corrompue » par « un aspirant dictateur », accusant Trump d'abuser des autorités du département de la Justice.
Trump nie toute implication
Le président Donald Trump a nié avoir connaissance de l'enquête. « Je ne sais rien à ce sujet, mais il n'est certainement pas très bon à la Fed, et il n'est pas très bon pour construire des bâtiments », a-t-il déclaré à propos de Powell.
Interrogé sur l'utilisation des assignations comme tactique de pression, Trump a répondu : « Non. Je n'aurais même pas pensé à faire cela de cette façon. »
Les avertissements des experts financiers
Les acteurs du marché ont depuis longtemps mis en garde contre les risques d'une érosion de l'indépendance de la Fed. Brian Moynihan, PDG de Bank of America, a averti : « Le marché punira les gens si nous n'avons pas une Fed indépendante. Et tout le monde le sait. »
Deutsche Bank avait publié en juillet 2025 une note avertissant que le limogeage de Powell pourrait provoquer « l'effondrement simultané de la devise et du marché obligataire ». L'analyste George Saravelos avait comparé la situation à celle de la Turquie, où le contrôle politique de la banque centrale a conduit à une inflation de 35 %.
Christopher Hodge, économiste en chef de Natixis CIB Americas, a prévenu : « Pendant un an, le marché a entendu des menaces concernant l'indépendance de la Fed et les a systématiquement ignorées, mais à un moment donné, il y aura un point de rupture. »
Contexte : la bataille pour le contrôle de la Fed
Cette enquête s'inscrit dans un contexte plus large de tensions entre Trump et la Réserve fédérale :
- Août 2025 : Trump a licencié la gouverneure Lisa Cook, citant des allégations de fraude hypothécaire. C'est la première fois dans les 112 ans d'histoire de la Fed qu'un président tente de renvoyer un gouverneur.
- Janvier 2026 : La Cour suprême entendra les arguments oraux le 21 janvier dans l'affaire Trump v. Cook pour déterminer si le président peut légalement renvoyer un gouverneur de la Fed.
- Taux d'intérêt : Le taux directeur de la Fed se situe actuellement entre 3,50 % et 3,75 %. Trump réclame depuis plus d'un an des baisses plus agressives.
Succession à la présidence de la Fed
Le mandat de Powell en tant que président expire en mai 2026. Les principaux candidats à sa succession sont :
- Kevin Hassett : Directeur du Conseil économique national, favori actuel
- Kevin Warsh : Ancien gouverneur de la Fed sous Bush et Obama
- Christopher Waller : Gouverneur actuel de la Fed
Trump a déclaré avoir « les deux Kevins » en tête de liste et a affirmé que le président devrait être consulté sur les décisions de taux d'intérêt.
Implications pour les investisseurs
Pour les épargnants et investisseurs français, cette situation mérite une attention particulière :
- Volatilité accrue : L'incertitude sur l'indépendance de la Fed pourrait entraîner une volatilité accrue sur les marchés mondiaux.
- Dollar : Un affaiblissement potentiel du dollar pourrait affecter les investissements libellés en USD et le taux EUR/USD.
- Or et valeurs refuges : La demande pour les actifs refuges (or, argent, franc suisse, yen) pourrait rester élevée.
- Taux d'intérêt : La politique monétaire américaine influence directement les marchés obligataires mondiaux et les conditions de financement.
La prochaine réunion du Comité fédéral de l'open market (FOMC) est prévue les 27 et 28 janvier 2026.