Une intervention d'urgence qui ravive les craintes
La Réserve fédérale américaine a injecté 13,5 milliards de dollars dans le système bancaire via des opérations de repo overnight le 1er décembre 2025. Cette intervention marque la deuxième plus importante injection de liquidité depuis la crise du COVID-19, dépassant même les opérations menées au plus fort de la bulle Internet des années 2000.
L'opération a eu lieu discrètement, sans communication publique de la Fed, alors que les marchés financiers venaient d'ouvrir le mois de décembre sur une note prudente. Le timing soulève des questions : pourquoi une telle intervention d'urgence juste après l'arrêt officiel du resserrement quantitatif (QT) le 1er décembre ?
Des réserves bancaires au plus bas depuis quatre ans
Les réserves bancaires américaines sont tombées à 2,8 trillions de dollars, leur plus bas niveau depuis quatre ans. Ce chiffre se rapproche dangereusement du seuil critique estimé entre 2,5 et 2,7 trillions de dollars, en dessous duquel des tensions systémiques pourraient émerger.
John Williams, président de la Federal Reserve Bank de New York, a récemment déclaré que « les réserves bancaires sont proches du seuil visé, tout en surveillant la liquidité ». Cette formulation prudente masque mal l'inquiétude des responsables de la Fed face à la rapidité de la chute des réserves.
Le resserrement quantitatif prend fin
Le 1er décembre 2025, la Fed a officiellement mis fin à son programme de resserrement quantitatif (QT), gelant son bilan à 6,57 trillions de dollars après avoir retiré 2,39 trillions de dollars du système financier. Cette décision, annoncée lors de la réunion du FOMC du 29 octobre, intervient plus tôt que prévu : une enquête de la Fed de New York prévoyait initialement une fin au premier trimestre 2026.
La fin anticipée du QT constitue un aveu implicite : la Fed a poussé la réduction de son bilan aussi loin qu'elle le pouvait sans risquer de provoquer des dysfonctionnements sur les marchés de financement à court terme.
Une série d'injections massives en octobre et novembre
L'intervention du 1er décembre ne constitue pas un événement isolé. Elle s'inscrit dans une série d'opérations de soutien à la liquidité menées par la Fed depuis fin octobre :
- 31 octobre 2025 : injection record de 29,4 milliards de dollars via la Standing Repo Facility (SRF), la plus importante depuis l'éclatement de la bulle Internet
- Fin octobre : 125 milliards de dollars injectés en cinq jours via des opérations de repo overnight
- Novembre 2025 : utilisation de la SRF atteignant un record de 50 milliards de dollars, le plus haut depuis la création de cette facilité en juillet 2021
Ces chiffres témoignent d'une pression croissante sur la liquidité interbancaire, rappelant les tensions observées en septembre 2019 lorsque les taux repo avaient brièvement grimpé à 10 %, forçant la Fed à intervenir massivement.
Signaux d'alerte sur le marché repo
Les minutes de la réunion du FOMC d'octobre révèlent que « les taux sur les accords de repo de bons du Trésor ont augmenté de manière notable par rapport au taux d'intérêt sur les soldes de réserve (IORB) ». Les investisseurs ont attribué ce mouvement à « une baisse de la liquidité disponible dans un contexte de réduction continue du bilan et d'émissions massives de dette du Trésor ».
Le Secured Overnight Financing Rate (SOFR) a occasionnellement dépassé le taux minimum de la SRF, fixé à 4,0 %, déclenchant l'utilisation de cette facilité d'urgence à plusieurs reprises.
Trois interprétations d'un même événement
La vision alarmiste : un système sous pression
Pour les analystes les plus pessimistes, l'injection de 13,5 milliards de dollars constitue un signal d'alarme. La deuxième plus grosse intervention depuis la crise COVID suggère que le système bancaire subit des pressions importantes. Les réserves à leur plus bas niveau en quatre ans, combinées à l'augmentation soudaine de l'utilisation de la SRF, rappellent inquiétamment les dysfonctionnements de septembre 2019 qui ont précédé des problèmes plus graves.
Cette perspective souligne que la Fed se trouve forcée d'intervenir malgré l'arrêt officiel du QT, ce qui soulève des questions sur la solidité réelle du système financier américain.
La vision technique : une gestion normale de la liquidité
À l'opposé, les responsables de la Fed et certains analystes de grandes banques comme BofA Global Research considèrent ces interventions comme des opérations normales de gestion de liquidité. La SRF, créée précisément pour absorber les pics de demande de financement, fonctionne comme prévu. Il ne s'agit pas de création monétaire nette, mais de prêts overnight garantis par des titres du Trésor.
Selon cette analyse, la Fed ajuste proactivement les conditions de liquidité avant sa réunion cruciale du 10 décembre, où une baisse de taux de 25 points de base est anticipée avec 86 % de probabilité. La fin du QT devrait permettre aux réserves de se stabiliser autour de 3 trillions de dollars, un niveau jugé « ample » pour le bon fonctionnement des marchés.
La vision transitionnelle : une période d'ajustement
Une troisième interprétation, plus nuancée, considère que le système financier traverse une période de transition entre la fin du QT et l'établissement d'un nouveau régime de liquidité. Les réserves vont naturellement se stabiliser autour d'un niveau considéré comme « ample » par la Fed, probablement autour de 3 trillions de dollars.
Les tensions actuelles seraient temporaires, exacerbées par les émissions massives de dette du Trésor américain et par le calendrier de fin d'année. La Fed calibre en temps réel le bon niveau de réserves, et la prochaine baisse de taux devrait détendre les conditions de financement.
Implications pour les marchés et les épargnants
Ces interventions massives de la Fed ont plusieurs implications concrètes :
- Pour les investisseurs : L'injection de liquidité soutient les valorisations des actifs risqués à court terme, mais elle révèle également des fragilités structurelles du système financier
- Pour les épargnants : La baisse de taux anticipée le 10 décembre réduira encore les rendements des comptes d'épargne et des obligations courtes
- Pour les emprunteurs : Les conditions de crédit devraient rester accommodantes, avec une Fed qui privilégie clairement la stabilité financière
- Pour les banques : La disponibilité de la SRF à 4,0 % offre un filet de sécurité, mais son utilisation croissante suggère que certaines institutions éprouvent des difficultés à gérer leur liquidité
À surveiller : la réunion du 10 décembre
Tous les regards se tournent désormais vers la réunion du FOMC du 10 décembre 2025. Avec 86 % de probabilité de baisse de taux, les marchés anticipent une politique encore plus accommodante de la Fed. La question clé sera de savoir si Jerome Powell abordera ouvertement les tensions de liquidité ou s'il continuera à minimiser leur importance.
Les niveaux critiques à surveiller :
- Réserves bancaires : Reste-t-on au-dessus de 2,7 trillions de dollars ?
- Utilisation de la SRF : Nouveau pic ou normalisation ?
- Taux repo : Écart avec le taux IORB
- Communications de la Fed : Reconnaissance ou minimisation des tensions ?
L'injection de 13,5 milliards de dollars du 1er décembre restera dans les mémoires comme un rappel que malgré des années de normalisation monétaire, le système financier américain demeure dépendant du soutien actif de la Réserve fédérale. La transition vers un nouveau régime de liquidité s'annonce délicate, et les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer si ces interventions relèvent de la gestion prudente ou sonnent l'alarme d'un système sous pression excessive.