Le pétrole Brent a franchi les 116 dollars le baril ce lundi 9 mars, son plus haut niveau depuis l'invasion russe de l'Ukraine en 2022. Cette flambée de près de 29 % en séance, la plus forte progression journalière depuis avril 2020, place les ministres des Finances de la zone euro face à un dilemme que beaucoup espéraient ne plus connaître : arbitrer entre soutien à la croissance et lutte contre l'inflation.
Réunis aujourd'hui à Bruxelles sous la présidence du ministre grec Kiriakos Pierakakis, les membres de l'Eurogroupe doivent examiner en urgence l'impact de la crise du détroit d'Ormuz sur la compétitivité et la stabilité des prix dans l'ensemble de la zone euro.
Un détroit fermé, une économie européenne sous tension
Depuis le 28 février, le détroit d'Ormuz, artère vitale par laquelle transite 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole et en gaz naturel liquéfié, est pratiquement fermé à la navigation. Les frappes américaines et israéliennes contre les infrastructures iraniennes ont déclenché des mesures de rétorsion qui paralysent le trafic maritime. Le Koweït et les Émirats arabes unis ont commencé à réduire leur production faute de capacités de stockage suffisantes.
Le brut américain WTI a bondi de 27,6 % pour atteindre 116,03 dollars, tandis que le Brent a touché 119,50 dollars en cours de séance. Les contrats à terme sur le gaz naturel européen ont progressé d'environ 35 %. L'interruption des exportations de gaz naturel liquéfié par QatarEnergy accentue la pression sur les importateurs européens, qui se retrouvent en concurrence directe avec les acheteurs asiatiques pour sécuriser leurs volumes.
L'inflation repart, la croissance vacille
Les données publiées début mars ne laissent aucun doute sur la direction prise par les prix. L'inflation annuelle de la zone euro est remontée à 1,9 % en février, contre 1,7 % en janvier, une hausse inattendue portée par les services (+3,4 %) et les biens industriels hors énergie (+0,7 %). L'inflation sous jacente a grimpé à 2,4 %, au dessus des prévisions des économistes.
La hausse mensuelle de 0,7 % constitue la plus forte progression depuis mars 2024. Ce rebond intervient alors que l'énergie contribuait encore négativement à l'indice (−4,0 % en glissement annuel), un effet qui s'inversera mécaniquement dans les prochaines publications avec le pétrole au dessus de 100 dollars.
Selon les scénarios de Morningstar, l'inflation pourrait dépasser son objectif de près de deux points de pourcentage dans un scénario défavorable, et de 3,6 points dans un scénario de choc sévère. Morgan Stanley estime que « compte tenu de la récente hausse des prix de l'énergie, l'inflation dans la zone euro devrait revenir au dessus de l'objectif de la BCE pour le reste de l'année ».
La BCE prise au piège de la stagflation
Le taux de dépôt de la Banque centrale européenne est maintenu à 2,00 % depuis juin 2025, un niveau jugé « neutre » par l'institution. La prochaine réunion du Conseil des gouverneurs, prévue les 18 et 19 mars, s'annonce comme l'une des plus scrutées depuis la crise énergétique de 2022.
Philip Lane, économiste en chef de la BCE, a reconnu qu'« un conflit prolongé pourrait pousser l'inflation de la zone euro à la hausse et peser sur la croissance ». Christine Lagarde a réitéré le 5 mars que la banque centrale « surveille attentivement les données entrantes sans s'engager à l'avance sur une trajectoire précise ».
Le piège est classique : les prix de l'énergie alimentent l'inflation tout en freinant simultanément l'activité économique. « Nous devons absolument éviter de qualifier l'inflation de transitoire », a confié un responsable de la BCE sous couvert d'anonymat, rappelant le débat de 2022. « Nous avons eu cette discussion et nous avons clairement été trop timides », a ajouté un autre décideur monétaire.
Morgan Stanley a abandonné ses prévisions de baisses de taux pour 2026, retirant les deux réductions anticipées en juin et septembre. Bank of America Global Research avait déjà pris la même décision le mois précédent. Oxford Economics anticipe désormais un statu quo de la BCE sur l'ensemble de l'année. Les marchés estiment entre 20 et 30 % la probabilité d'une hausse des taux d'ici fin 2026.
Les voix divergentes de Francfort et de la Bundesbank
Joachim Nagel, président de la Bundesbank, a posé le cadre sans ambiguïté : « Si les prix de l'énergie restaient élevés pendant une période prolongée, cela tendrait à entraîner dans la zone euro une inflation plus forte et une conjoncture plus faible. » La Bundesbank elle même accuse une perte de 8,6 milliards d'euros en 2025, conséquence des politiques monétaires passées, et n'envisage « aucune distribution de dividendes avant longtemps ».
François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, se montre plus nuancé. Il distingue le choc actuel de la crise de 2022, qui avait touché l'ensemble des matières premières, et ne voit « pas de justification actuelle pour une hausse des taux ». La situation reste néanmoins jugée « sérieuse ».
La divergence entre les deux positions illustre le dilemme central de la BCE : un conflit court permettrait de baisser les taux pour soutenir l'économie ; un conflit prolongé interdirait cette option et pourrait même imposer un resserrement pour ancrer les anticipations d'inflation.
L'euro sous pression, les marchés en repli
L'onde de choc pétrolier se propage à l'ensemble des marchés financiers. L'Euro Stoxx 50 a cédé 3,3 %, le DAX 40 allemand a reculé de plus de 3 % pour toucher ses plus bas depuis décembre 2025, le CAC 40 a perdu 2,9 %, et les indices espagnol (IBEX 35) et italien (FTSE MIB) ont plongé de plus de 4 %.
L'euro s'est affaibli de 0,8 % face au dollar, à environ 1,16 dollar. Carsten Brzeski, économiste en chef d'ING, prévient que « le dollar serait le premier à monter et l'euro glisserait davantage ». Dans un scénario modéré, l'euro pourrait reculer vers 1,10 dollar, soit une perte de 5 à 8 %. Daniel Stelter, économiste allemand, envisage un scénario extrême où la monnaie unique chuterait entre 0,90 et 0,95 dollar si le blocage d'Ormuz se prolongeait plusieurs mois.
En Asie, les dégâts ont été encore plus lourds. Le Nikkei 225 japonais a plongé de 7,05 %, le KOSPI sud coréen a déclenché son deuxième coupe circuit en quatre séances après une chute de plus de 8 %, et le TAIEX taïwanais a reculé de 4,86 %.
Quelles marges de manœuvre pour l'Eurogroupe ?
L'Eurogroupe examine aujourd'hui les outils à sa disposition pour amortir le choc. L'ordre du jour inclut la compétitivité de la zone euro dans le contexte des prix de l'énergie, les développements macroéconomiques, ainsi qu'un volet sur la finance numérique couvrant la tokenisation et les stablecoins.
Les analystes de MUFG Research doutent cependant que les gouvernements européens reproduisent les mesures massives de 2022 (boucliers tarifaires, chèques énergie). Deux obstacles majeurs se dressent : les budgets de défense en forte augmentation, avec le plan ReArm Europe de 150 milliards d'euros et l'activation de la clause de sauvegarde budgétaire pour 17 États membres, et le calendrier saisonnier, la crise survenant en fin d'hiver alors que la demande de chauffage décline.
La croissance de la zone euro, projetée à 1,2 % pour 2026, fait face à des risques baissiers significatifs. L'Allemagne, première économie du continent, « pourrait s'enfoncer dans une profonde récession » selon Daniel Stelter, les secteurs intensifs en énergie (chimie, acier, automobile) subissant un effondrement de leurs marges.
Ce que cela signifie pour les épargnants français
Pour les investisseurs et épargnants hexagonaux, le choc pétrolier modifie l'équation patrimoniale à plusieurs niveaux. Les fonds en euros de l'assurance vie, adossés largement aux obligations souveraines, bénéficieraient d'un maintien prolongé des taux à 2 %, préservant des rendements supérieurs à ceux de 2024. En revanche, les unités de compte exposées aux marchés actions européens subissent de plein fouet la correction en cours.
Le marché immobilier, déjà fragilisé par des taux de crédit autour de 3,20 à 3,40 %, pourrait voir sa reprise retardée si la BCE renonce à toute baisse en 2026. Les SCPI, dont la collecte a progressé de 18 % sur les neuf premiers mois de 2025, restent un vecteur de diversification, mais les investisseurs doivent surveiller l'impact de l'énergie sur les valorisations des actifs immobiliers tertiaires.
L'or, valeur refuge par excellence, continue de bénéficier des achats massifs des banques centrales (environ 755 tonnes attendues en 2026) et de l'incertitude géopolitique. Goldman Sachs a relevé son objectif à 4 900 dollars l'once d'ici décembre 2026.
Les prochaines étapes à surveiller
Les dix prochains jours concentrent une série d'échéances déterminantes. La publication de l'indice des prix à la consommation américain le 11 mars donnera la mesure de l'impact du pétrole sur l'inflation outre Atlantique. La réunion de la BCE les 18 et 19 mars sera accompagnée de nouvelles projections macroéconomiques intégrant pour la première fois le choc d'Ormuz. Enfin, la conférence NVIDIA GTC du 16 au 19 mars pourrait redonner un souffle au secteur technologique, malmenée par la correction des dernières semaines.
L'enjeu pour la zone euro dépasse la seule question énergétique. Comme l'a résumé Joachim Nagel : « Les conséquences économiques de la guerre dépendent fortement de la durée des affrontements. » C'est précisément cette inconnue qui rend toute prévision hasardeuse et toute politique préventive indispensable.