Un vent de panique a soufflé sur les places financières mondiales lundi 9 mars 2026. Le pétrole Brent a brièvement touché 119,5 dollars le baril en séance asiatique, soit un bond de 25 % en une semaine, provoquant une onde de choc qui a balayé tous les indices majeurs sans exception. La cause : l'intensification du blocage du détroit d'Ormuz, passage stratégique par lequel transitent environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux.
Un effondrement synchronisé de Tokyo à Wall Street
La séance asiatique a donné le ton. Le Nikkei 225 a chuté de 5,2 % pour clôturer à 52 728 points, tandis que le KOSPI sud coréen a dévissé de 5,96 %. À l'ouverture européenne, la contagion s'est propagée avec une violence comparable : le CAC 40 a perdu jusqu'à 2,82 % à 7 768 points avant de réduire ses pertes à 2,49 % en milieu de séance, soit 7 794 points. Aucune des 40 valeurs de l'indice parisien n'a échappé au repli.
Francfort n'a pas été épargnée, le DAX cédant 2,61 % à 22 987 points. L'EuroStoxx 50 a reculé de 2,83 % et le Stoxx 600 paneuropéen de 2,26 %. Seul Londres a limité la casse avec un FTSE 100 en repli de 1,77 % à 10 106 points, soutenu par la présence de majors pétrolières dans sa composition.
Outre Atlantique, le S&P 500 a ouvert en baisse de 1,33 % autour de 6 740 points. Le Dow Jones a lâché 528 points, soit 1,11 %, à 47 501. Le Nasdaq Composite a reculé de 1,59 % à 22 387 points, pénalisé par la hausse des rendements obligataires qui pèse sur les valorisations des valeurs de croissance. Le Russell 2000, baromètre des petites capitalisations, a enregistré la plus forte baisse avec un repli de 2,33 %.
Le pétrole au cœur de la tempête
Le Brent a enregistré sa plus forte hausse journalière depuis 1988, grimpant de 23 % pour atteindre 114,36 dollars le baril en clôture, après avoir touché 119,5 dollars en séance nocturne. Le WTI américain a franchi la barre symbolique des 100 dollars, passant de 63 dollars un mois plus tôt à 101 dollars. Les transits quotidiens dans le détroit d'Ormuz sont passés de 24 navires en temps normal à seulement quatre, selon les données maritimes, paralysant un corridor qui assure un cinquième de l'approvisionnement pétrolier mondial.
Satoru Yoshida, analyste matières premières chez Rakuten Securities, estime que le brut pourrait atteindre 120 à 130 dollars le baril « dans un délai relativement court » si les perturbations persistent. Les Gardiens de la révolution iraniens ont de leur côté évoqué un scénario à 200 dollars le baril en cas de blocage prolongé, un chiffre que la majorité des analystes jugent excessif mais qui alimente la nervosité ambiante.
Le gaz naturel européen n'a pas été épargné. Le contrat à terme TTF néerlandais, référence du continent, a bondi de 23 % à l'ouverture après une flambée initiale de près de 30 %, ravivant le spectre de la crise énergétique de 2022.
Des secteurs entiers sous pression
La vague de ventes a frappé tous les compartiments boursiers. Le secteur des matières premières a cédé 3,96 %, suivi par la défense en recul de 3,65 % et les valeurs bancaires en baisse de 2,93 %. Le transport aérien a particulièrement souffert : Air France KLM a perdu plus de 5 % et Lufthansa plus de 4 %, le kérosène représentant leur premier poste de coûts.
ArcelorMittal a subi la plus lourde chute du CAC 40, plongeant de 8,25 % à 43,95 euros. Airbus a reculé de 4,95 %, Société Générale de 4,60 % et Safran de 4,53 %. À l'inverse, TotalEnergies a limité son recul à 0,19 % à 67,87 euros, bénéficiant mécaniquement de la hausse des cours du brut. Outre Atlantique, ExxonMobil, Chevron et Occidental Petroleum ont progressé.
L'or recule malgré l'aversion au risque
Fait inhabituel pour une journée de panique boursière, l'or a reculé de 1,24 % à 5 107 dollars l'once, après avoir atteint un record historique à 5 589 dollars fin février. L'explication réside dans le renforcement du dollar américain, l'indice DXY atteignant un plus haut de trois mois à 99,69, et dans la remontée des rendements obligataires. Le rendement du bon du Trésor américain à 10 ans a grimpé à 4,22 %, tandis que le 2 ans s'est tendu à 3,55 %, signalant que les marchés excluent désormais toute baisse de taux pour le reste de l'année.
La Fed face au piège de la stagflation
La réunion du comité de politique monétaire de la Réserve fédérale, prévue les 17 et 18 mars, se profile dans un contexte de tensions extrêmes. Les marchés attribuent une probabilité de 97 % au maintien des taux directeurs dans la fourchette 3,50 % à 3,75 %, selon les contrats à terme du CME FedWatch. Mais le dilemme va bien au delà d'une simple décision de taux.
Gregory Daco, économiste en chef d'EY, résume la situation : « Le rapport sur l'emploi de février et les derniers développements géopolitiques compliquent la tâche de la Fed en accentuant les risques des deux côtés. » Les États Unis ont en effet perdu 92 000 emplois en février, un chiffre bien pire qu'attendu, tandis que les révisions de décembre et janvier ont effacé 69 000 postes supplémentaires.
Joe Brusuelas, économiste en chef de RSM, est plus direct : « La fonction de réaction de la Fed va subir un véritable test de résistance. » Le problème central tient à l'impossibilité de répondre simultanément à deux maux opposés. Baisser les taux pour soutenir l'emploi reviendrait à alimenter une inflation déjà relancée par le choc pétrolier. Les maintenir ou les relever aggraverait le ralentissement économique.
Stephen Brown, économiste en chef adjoint pour l'Amérique du Nord chez Capital Economics, souligne un facteur institutionnel supplémentaire : « Même si les prix du pétrole reculent rapidement, il devient de plus en plus difficile d'imaginer que le futur président de la Fed, Kevin Warsh, puisse convaincre le comité de procéder à de nouvelles baisses de taux. » Le mandat de Jerome Powell expire le 15 mai 2026, ajoutant une incertitude de gouvernance à l'équation monétaire.
Stagflation : le mot qui fait trembler les investisseurs
Torsten Slok, économiste en chef d'Apollo, avait alerté dès décembre 2025 : « La Fed continue de prévoir un scénario de stagflation et craint que nous connaissions en 2026 une hausse simultanée de l'inflation et du chômage. » Trois mois plus tard, ce scénario se matérialise. Le PIB américain n'a progressé que de 2,2 % en 2025, son rythme le plus lent depuis la récession liée au Covid, et l'intelligence artificielle a contribué à plus d'un tiers de cette croissance, masquant la faiblesse des autres secteurs.
L'indice de volatilité VIX, surnommé « l'indice de la peur » de Wall Street, a bondi de 12,29 % à 23,75 points en début de séance, franchissant ensuite la barre des 30 pour la première fois depuis la correction tarifaire d'avril 2025. Le ratio cours/bénéfices ajusté du cycle (CAPE) du S&P 500 s'établit à 39,8, son niveau le plus élevé depuis l'éclatement de la bulle internet en octobre 2000.
Le secrétaire américain à l'Énergie, Chris Wright, a tenté de rassurer en déclarant que les flux d'hydrocarbures dans le détroit « reprendraient sous peu », évoquant une attrition « massive » des capacités de frappe iraniennes. Toutefois, les marchés restent sceptiques face à un conflit qui entre dans sa deuxième semaine sans signe d'apaisement.
Ce qu'il faut surveiller cette semaine
Plusieurs événements pourraient amplifier ou atténuer la volatilité dans les prochains jours. La publication de l'indice des prix à la consommation (IPC) américain de février, prévue mercredi, sera scrutée comme rarement : tout chiffre supérieur aux attentes renforcerait le scénario stagflationniste. Vendredi, la seconde estimation du PIB du quatrième trimestre 2025 offrira un éclairage supplémentaire sur la trajectoire de croissance.
Du côté des entreprises, les résultats d'Oracle mardi, puis d'Adobe et Dollar General jeudi, donneront des indications sur la santé du secteur technologique et de la consommation. Les ministres des Finances du G7 poursuivent par ailleurs leurs discussions sur une éventuelle libération coordonnée de réserves stratégiques de pétrole, une mesure qui avait brièvement modéré la hausse des cours en début de semaine.
Mary Daly, présidente de la Réserve fédérale de San Francisco, a qualifié l'environnement actuel de « calcul d'équilibre des risques », tandis que son collègue Christopher Waller, gouverneur de la Fed, a estimé que les décideurs ne devaient pas « surréagir aux hausses de prix de l'essence à court terme ». Ces deux positions illustrent la fracture qui traverse l'institution à l'approche d'une réunion décisive.
Pour les investisseurs et épargnants français, la remontée potentielle de l'inflation par le canal énergétique pose la question de la politique de la Banque centrale européenne. La BCE, qui a maintenu ses taux lors de sa réunion de février alors que l'inflation en zone euro était retombée à 1,7 %, pourrait se trouver contrainte de revoir sa trajectoire si le choc pétrolier se prolonge. Christine Lagarde a rappelé que l'incertitude autour des perspectives d'inflation « reste plus élevée que la normale », refusant de s'engager sur une trajectoire de taux prédéfinie.