Défense européenne : Rheinmetall, Leonardo et Thales affichent des résultats records portés par le réarmement
Les trois plus grands groupes européens de défense ont publié des résultats historiques. Rheinmetall vise 14,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2026 (+45 %), Leonardo prévoit de doubler ses profits d'ici 2030 et Thales affiche un carnet de commandes record de 53,3 milliards.

Le secteur européen de la défense traverse une période de transformation sans précédent. En l'espace d'une semaine, les trois poids lourds du continent ont dévoilé des résultats annuels 2025 qui confirment l'ampleur du supercycle d'armement déclenché par la guerre en Ukraine et accéléré par le conflit iranien. Rheinmetall, Leonardo et Thales ne se contentent plus de bénéficier de la conjoncture : ils redéfinissent leur trajectoire pour la décennie à venir.
Rheinmetall mise tout sur la défense et vise 14,5 milliards de chiffre d'affaires
Le groupe allemand Rheinmetall a publié le 11 mars des résultats annuels 2025 marqués par une accélération spectaculaire. Le chiffre d'affaires consolidé a atteint 9,9 milliards d'euros, en hausse de 29 % sur un an. Le carnet de commandes s'est établi à 63,8 milliards d'euros, alimenté par des contrats de grande envergure avec la Bundeswehr et l'OTAN.
La guidance pour 2026 a frappé les esprits : Rheinmetall anticipe un chiffre d'affaires de 14,5 milliards d'euros (16,8 milliards de dollars), soit une progression de 40 % à 45 %. Pour atteindre cet objectif, le groupe a annoncé la cession de ses activités automobiles civiles afin de se concentrer exclusivement sur la défense. L'acquisition du chantier naval allemand Naval Vessels Luerssen (NVL) en 2025 marque par ailleurs l'entrée de Rheinmetall dans le domaine maritime.
Les contrats militaires allemands représentaient 38 % du chiffre d'affaires en 2025, contre seulement 4 % un an plus tôt. Le plan d'armement berlinois de 439 milliards d'euros prévoit la commande de 687 véhicules de combat Puma, plus de 500 plateformes de défense aérienne mobile Skyranger 30 et 12 drones de reconnaissance Luna NG. Rheinmetall a également sécurisé un contrat de 1,7 milliard d'euros avec la finlandaise ICEYE pour développer une constellation de satellites radar à synthèse d'ouverture.
Leonardo prévoit de doubler ses profits d'ici 2030
Le groupe italien contrôlé par l'État a publié ses résultats 2025 le 12 mars, confirmant une dynamique tout aussi soutenue. Le chiffre d'affaires a atteint 19,5 milliards d'euros (+11 %), porté par un bénéfice net de 1,3 milliard d'euros en progression de 15 %. Les prises de commandes se sont élevées à 23,8 milliards d'euros, en hausse de 15 % sur un an.
Le plan stratégique à horizon 2030 constitue la véritable annonce : Leonardo vise 30 milliards d'euros de revenus annuels et 32 milliards de commandes, avec un EBITA doublé à 3,59 milliards d'euros. Roberto Cingolani, directeur général du groupe, a souligné que l'entreprise travaille activement pour gérer sa croissance face à une demande en forte augmentation.
L'électronique de défense représente environ 50 % du chiffre d'affaires, avec des contrats stratégiques allant des radars à balayage électronique pour les Eurofighter britanniques aux systèmes de gestion de combat navals. Le programme Michelangelo Dome, système de défense aérienne multicouche, pourrait générer 21 milliards d'euros de nouvelles commandes sur la prochaine décennie. Les effectifs sont passés de 51 400 salariés en 2023 à 62 700 en 2025, avec un objectif de 75 500 en 2030.
Barclays a relevé sa recommandation sur Leonardo à « Surpondérer », estimant que le conflit irano américain renforce la dynamique bénéficiaire du groupe à court terme, tandis que son portefeuille diversifié offre une résilience face à un éventuel cessez le feu en Ukraine.
Thales : bénéfice net en hausse de 66 % et carnet de commandes historique
Le champion français Thales a réalisé une année 2025 exceptionnelle. Le chiffre d'affaires a atteint 22,136 milliards d'euros, en croissance organique de 8,8 %. L'EBIT ajusté a progressé de 13,3 % à 2,74 milliards d'euros, portant la marge opérationnelle de 11,8 % à 12,4 %. Le bénéfice net a bondi de 66 % à 1,68 milliard d'euros.
Le carnet de commandes a atteint un niveau record de 53,3 milliards d'euros, dont 41,6 milliards dans la seule division défense. Les prises de commandes défense ont dépassé 15 milliards d'euros en 2025, confirmant Thales comme le premier groupe français du secteur. L'action a progressé de 85 % sur un an, reflétant la confiance des investisseurs dans la trajectoire de croissance.
Pour 2026, Thales anticipe une croissance organique du chiffre d'affaires comprise entre 6 % et 7 %, soit un objectif de 23,3 à 23,6 milliards d'euros, avec une marge d'EBIT ajusté relevée entre 12,6 % et 12,8 %.
Dassault Aviation complète le tableau tricolore
Dassault Aviation a publié un chiffre d'affaires 2025 de 7,42 milliards d'euros, dont 4,645 milliards dans la défense. Le carnet de commandes consolidé s'établit à 46,6 milliards d'euros, incluant 175 Rafale en portefeuille. L'avionneur a livré 26 Rafale en 2025 (15 export, 11 France), dépassant légèrement sa guidance initiale de 25 appareils. La marine indienne a commandé 26 Rafale export durant l'exercice, après l'Indonésie (18) et la Serbie (12) en 2024.
Le catalyseur géopolitique : du conflit iranien au nouvel objectif OTAN
Ces résultats s'inscrivent dans un contexte géopolitique qui a radicalement accéléré la demande. Le conflit entre les États Unis, Israël et l'Iran, entré dans sa treizième journée au 12 mars, a provoqué une flambée du cours du pétrole (le Brent a dépassé 103 dollars) et relancé l'urgence du réarmement européen.
Au sommet de La Haye en juin 2025, les alliés de l'OTAN se sont engagés à porter leurs dépenses militaires à 3,5 % du PIB pour la défense de base et à 5 % en incluant les dépenses de sécurité d'ici 2035. Le plan allemand d'infrastructure de 500 milliards d'euros, combiné aux 439 milliards dédiés à l'armement, fait de Berlin le premier marché européen de la défense. L'ensemble de la dépense européenne pourrait atteindre environ 800 milliards d'euros par an d'ici 2030, selon les estimations de McKinsey.
L'Union européenne a par ailleurs annoncé un plan de 840 milliards d'euros pour renforcer sa défense continentale, tandis que la Commission estime qu'un budget annuel de 250 milliards d'euros serait nécessaire pour assurer une dissuasion militaire indépendante, selon les travaux du think tank Bruegel et de l'Institut de Kiel.
Que signifient ces résultats pour les investisseurs européens ?
Les ETF spécialisés dans la défense européenne reflètent l'enthousiasme du marché. Le Select STOXX Europe Aerospace & Defense ETF (EUAD), qui regroupe Airbus, Rheinmetall, BAE Systems, Thales et Leonardo, affiche une performance de +49 % sur douze mois glissants au 2 mars. Le Global X Defense Tech ETF (SHLD) a généré un rendement annualisé de 59 % depuis sa création.
Les valorisations restent un sujet de débat. L'action Rheinmetall a progressé de 1 700 % depuis début 2022, et la correction de 8 % après la publication de la guidance 2026 a été qualifiée de « réaliste mais prudente » par les analystes de Jefferies. Leonardo a bondi de 9 % lors de l'annonce du plan 2030, tandis que BAE Systems affiche une hausse d'environ 50 % sur un an.
Le risque principal pour les investisseurs serait un cessez le feu rapide en Iran ou un accord de paix en Ukraine, qui pourrait déclencher des prises de bénéfices significatives. Toutefois, les engagements structurels de l'OTAN à 3,5 % puis 5 % du PIB fournissent un plancher de dépenses qui dépasse largement le cycle géopolitique actuel. Les carnets de commandes cumulés de Rheinmetall (63,8 milliards), Thales (53,3 milliards), Leonardo (commandes annuelles de 23,8 milliards) et Dassault Aviation (46,6 milliards) représentent plusieurs années de revenus sécurisés.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
La réunion du FOMC les 17 et 18 mars pourrait influencer l'ensemble des marchés actions, défense incluse. La réaction de l'OTAN au conflit iranien reste le principal catalyseur à court terme : toute escalade supplémentaire renforcerait l'urgence du réarmement, tandis qu'une désescalade pourrait provoquer une rotation sectorielle.
Les investisseurs français disposent d'une exposition directe via Thales et Dassault Aviation au sein du CAC 40, deux valeurs dont les carnets de commandes offrent une visibilité pluriannuelle. Le prochain jalon sera la publication des résultats de Safran et d'Airbus, qui complétera le panorama de l'aéronautique et de la défense européenne pour l'exercice 2025.