Le cuivre, métal industriel essentiel à l'électrification mondiale, entre dans une nouvelle ère de rareté structurelle. Après avoir enregistré une hausse de 40 % en 2025, la plus forte progression annuelle depuis 2009, le marché fait face à un déficit d'approvisionnement qui devrait s'accentuer en 2026 et au-delà.
Un déficit immédiat qui s'aggrave
Les principales institutions financières mondiales convergent vers un constat alarmant : le marché du cuivre affichera un déficit significatif dès 2026. J.P. Morgan prévoit un déficit d'environ 330 000 tonnes métriques, tandis que les analystes de GF Futures et Citic Securities anticipent une pénurie de 450 000 tonnes. L'International Copper Study Group a révisé ses prévisions, passant d'un surplus attendu de 200 000 tonnes à un déficit de 150 000 tonnes.
Ces estimations reflètent un déséquilibre fondamental entre une demande mondiale en forte expansion et une offre minière qui peine à suivre le rythme. UBS table sur un déficit dépassant les 400 000 tonnes en 2026, après un manque de 230 000 tonnes en 2025.
L'explosion de la demande liée à l'IA et aux véhicules électriques
Les data centers émergent comme un nouveau moteur de consommation massif de cuivre. Selon les projections de l'industrie, ces infrastructures nécessaires à l'intelligence artificielle et au cloud computing consommeront 1,1 million de tonnes de cuivre par an d'ici 2030, soit près de 3 % de la demande mondiale. Un data center moderne requiert jusqu'à 10 fois la charge électrique d'une installation traditionnelle, nécessitant d'énormes quantités de câblage en cuivre pour l'alimentation et les systèmes de refroidissement.
Les véhicules électriques constituent l'autre pilier de cette demande croissante. Chaque véhicule électrique nécessite entre 80 et 100 kg de cuivre, soit 3 à 4 fois plus qu'un véhicule thermique traditionnel. Ce métal est utilisé dans les batteries, les moteurs électriques et les infrastructures de recharge.
L'Agence internationale de l'énergie estime que la demande mondiale de cuivre raffiné a atteint 27 millions de tonnes en 2024, en hausse de 3,2 % par rapport à 2023. Cette croissance devrait se poursuivre pour atteindre 33 millions de tonnes en 2035 et 37 millions de tonnes en 2050.
Des contraintes d'offre persistantes
Du côté de l'offre, les perturbations se multiplient. L'année 2025 a été marquée par des interruptions majeures dans plusieurs mines clés : Grasberg en Indonésie, Kamoa-Kakula en République démocratique du Congo, El Teniente au Chili et Teck QB2 également au Chili. Ivanhoe Mines a confirmé que la production de Kamoa-Kakula en 2026 serait inférieure aux niveaux de 2024.
La production minière mondiale de cuivre a atteint 22 millions de tonnes en 2024. Selon l'AIE, l'offre devrait culminer à un peu plus de 24 millions de tonnes à la fin des années 2020, avant de chuter sous les 19 millions de tonnes d'ici 2035 en raison de la baisse des teneurs en minerai et de la fermeture de mines.
« Le cuivre, le platine et le palladium ont connu une addition de capacité très lente au moment où la demande est en croissance », constate Kwasi Ampofo, responsable des métaux et mines chez BloombergNEF. Cette dynamique s'explique par plusieurs facteurs structurels : les délais de développement des projets miniers excèdent souvent 10 ans, les coûts en capital sont élevés, et les processus d'autorisation s'allongent dans de nombreuses juridictions.
Des prévisions de prix divergentes mais orientées à la hausse
Les analystes anticipent une hausse des prix du cuivre en 2026, bien que l'ampleur varie selon les institutions. J.P. Morgan prévoit un prix moyen d'environ 12 075 dollars la tonne pour l'année, avec un pic à 12 500 dollars au deuxième trimestre. Goldman Sachs adopte une approche plus prudente avec une fourchette de 10 000 à 11 000 dollars et une moyenne de 10 710 dollars au premier semestre.
À l'autre extrémité du spectre, Citi envisage une envolée à 13 000 dollars début 2026, pouvant atteindre 15 000 dollars au deuxième trimestre. Le cuivre s'échangeait autour de 9 800 dollars la tonne début 2026, après avoir franchi le seuil des 11 800 dollars en 2025.
Albert Mackenzie, de Benchmark Minerals, résume la situation : les fondamentaux à long terme restent haussiers, mais la réalité à court terme est « plus confuse », avec les droits de douane et les données macroéconomiques provoquant de fortes fluctuations.
Un enjeu stratégique pour la transition énergétique européenne
L'Europe fait face à un défi majeur dans la sécurisation de son approvisionnement en métaux critiques. Selon les chercheurs de la KU Leuven University en Belgique, l'Union européenne pourrait rencontrer des problèmes de pénurie dès 2030 pour le lithium, le cobalt, le nickel, les terres rares et le cuivre.
Pour atteindre la neutralité carbone d'ici 2050, l'UE aura besoin de 35 fois plus de lithium qu'aujourd'hui (800 000 tonnes par an), jusqu'à 26 fois plus de terres rares, deux fois plus de nickel, 330 % de cobalt en plus, 33 % d'aluminium supplémentaire et 35 % de cuivre additionnel.
Face à cette dépendance, l'Union européenne a fixé des objectifs ambitieux : extraire 10 % des métaux dont elle a besoin sur son propre territoire, en raffiner 40 %, et utiliser 25 % de matériaux recyclés d'ici 2030. Des raffineries de lithium de qualité batterie sont prévues dès 2026 à Kokkola en Finlande et à la frontière germano-polonaise.
Un déficit structurel qui menace les objectifs climatiques
L'AIE avertit que le cuivre et le lithium sont les deux principales exceptions où l'offre minière attendue des projets annoncés ne parvient pas à couvrir la demande projetée en 2035, avec des déficits implicites de 30 % pour le cuivre et 40 % pour le lithium dans son scénario de référence.
BloombergNEF estime que la demande de cuivre liée à la transition énergétique pourrait tripler d'ici 2045. Sans investissements massifs dans de nouvelles mines et sans amélioration significative du recyclage, le déficit pourrait atteindre 19 millions de tonnes d'ici 2050, compromettant gravement les objectifs de décarbonation.
Les stocks physiques reflètent déjà cette tension : ils ne couvrent actuellement que 2,3 semaines de consommation mondiale, un niveau historiquement bas. Cette situation crée une volatilité accrue sur les marchés et des opportunités de spéculation.
Implications pour les investisseurs et épargnants français
Ce contexte structurellement haussier pour le cuivre présente des implications importantes pour les investisseurs français. Les métaux industriels essentiels à la transition énergétique offrent une exposition à long terme à des tendances démographiques et technologiques robustes, contrairement aux actifs refuge traditionnels comme l'or dont la performance dépend principalement de facteurs macroéconomiques cycliques.
La Banque mondiale prévoit que les prix des métaux de base, dont le cuivre et l'aluminium, devraient augmenter de près de 2 % en 2026-2027, soutenus par des contraintes d'approvisionnement persistantes maintenant les marchés tendus jusqu'en 2027. Le cuivre et l'étain, essentiels aux technologies d'énergie propre, devraient atteindre de nouveaux sommets en termes nominaux en dollars américains.
Pour les épargnants souhaitant s'exposer à cette thématique, plusieurs options existent : fonds spécialisés dans les matières premières, ETF sur les métaux industriels, ou actions de sociétés minières bien positionnées. La diversification reste cependant essentielle, compte tenu de la volatilité inhérente aux marchés des matières premières et des risques géopolitiques associés.
Les défis à surmonter
Plusieurs obstacles compliquent la résolution de cette crise d'approvisionnement. Les droits de douane constituent une source d'incertitude majeure. En 2025, près de 730 000 à 830 000 tonnes de cuivre étaient « économiquement piégées » dans les entrepôts américains, selon Albert Mackenzie, en prévision de potentiels tarifs douaniers de 15 % sous l'administration Trump.
Les perturbations géopolitiques ajoutent également à la complexité. La République démocratique du Congo, producteur majeur de cobalt, a instauré un quota d'exportation réduisant les expéditions de 50 % pour 2026-2027. Ces restrictions sur les métaux complémentaires peuvent créer des goulots d'étranglement dans les chaînes d'approvisionnement des batteries et des technologies vertes.
Enfin, le délai entre la décision d'investissement et la production effective reste un défi majeur. Même avec une volonté politique et des capitaux disponibles, les nouveaux projets miniers nécessitent une décennie pour devenir opérationnels, créant un décalage structurel entre l'évolution de la demande et la capacité d'y répondre.
Conclusion : une course contre la montre
Le marché du cuivre se trouve à un point d'inflexion critique. Le déficit structurel qui se dessine en 2026 n'est que le prélude à des tensions d'approvisionnement bien plus importantes dans les décennies à venir. La réussite de la transition énergétique mondiale dépend en grande partie de la capacité du secteur minier à accélérer le développement de nouvelles capacités de production, tout en améliorant drastiquement les taux de recyclage.
Pour les investisseurs et épargnants français, cette situation crée à la fois des opportunités et des risques. Les métaux critiques comme le cuivre représentent un pari sur l'avenir bas-carbone de l'économie mondiale, mais leur trajectoire à court terme reste soumise aux aléas géopolitiques, réglementaires et macroéconomiques. Une approche équilibrée, privilégiant la diversification et l'horizon long terme, apparaît comme la stratégie la plus prudente dans ce contexte d'incertitude structurelle.