Les cours du pétrole ont enregistré leur plus forte hausse depuis plusieurs semaines, le brut WTI progressant de 4,59 % à 65,19 dollars le baril et le Brent de 4,35 % à 70,35 dollars, après une série d'événements géopolitiques majeurs au Moyen Orient. La fermeture temporaire du détroit d'Hormuz par l'Iran, conjuguée à l'échec partiel des pourparlers nucléaires de Genève et au déploiement d'un second porte avions américain dans la région, a ravivé les craintes d'une perturbation durable de l'approvisionnement pétrolier mondial.
Le détroit d'Hormuz au centre des tensions
Le 17 février, les Gardiens de la révolution islamique ont lancé l'exercice naval « Smart Control of the Strait of Hormuz », fermant temporairement des sections du passage maritime le plus stratégique au monde. Environ 20 millions de barils de pétrole transitent chaque jour par ce goulet d'étranglement, soit 31 % des flux maritimes mondiaux de brut.
Les experts du secteur maritime ont qualifié la fermeture de « signal géopolitique plus qu'une menace réelle pour la sécurité énergétique mondiale ». Les retards observés sur le trafic entrant dans le golfe Persique sont restés mineurs, sans perturbation majeure des livraisons. Toutefois, les analystes avertissent qu'une fermeture prolongée ou une escalade pourrait faire grimper les cours du brut de 15 à 20 %.
Négociations nucléaires de Genève : progrès limité, écarts persistants
Les pourparlers nucléaires entre les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner d'un côté, et le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi de l'autre, se sont tenus à Genève le 17 février sous la médiation d'Oman.
M. Araghchi a salué un « accord général sur des principes directeurs » et évoqué un « chemin clair » pour la suite des discussions. La délégation iranienne prépare un cadre de négociation détaillé qui sera présenté dans les deux prochaines semaines.
Le vice président américain JD Vance a cependant tempéré cet optimisme, déclarant sur Fox News : « Le président a fixé des lignes rouges que les Iraniens ne sont pas encore disposés à reconnaître et à respecter. Nous disposons d'une armée très puissante et le président a montré sa volonté de l'utiliser. »
La porte parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a qualifié les avancées de modestes, soulignant que les deux parties restent « très éloignées sur certains sujets ».
Les points de blocage
- Position iranienne : Téhéran exige la levée des sanctions, notamment sur les exportations pétrolières, et refuse catégoriquement l'arrêt total de l'enrichissement d'uranium. Le programme balistique reste « non négociable ».
- Exigences américaines : Washington demande la cessation complète de l'enrichissement sur le sol iranien et l'élargissement des discussions aux missiles balistiques.
Déploiement militaire sans précédent
Les tensions diplomatiques s'accompagnent d'un renforcement massif de la présence militaire américaine au Moyen Orient. Le groupe aéronaval de l'USS Abraham Lincoln opère dans la région depuis le 26 janvier, rejoint depuis le 13 février par le porte avions USS Gerald R. Ford, le plus grand navire de guerre au monde.
Cette configuration de deux groupes aéronavals déployés simultanément dans la zone de commandement central (CENTCOM) constitue un signal de force rarement observé. Le président Trump a justifié ce déploiement en déclarant : « Si nous n'obtenons pas d'accord, nous en aurons besoin. »
Les incidents récents témoignent de la gravité de la situation. Le 3 février, un chasseur F 35C de l'US Marine Corps a abattu un drone iranien Shahed 139 qui s'approchait de l'Abraham Lincoln en mer d'Arabie. Deux jours plus tard, la marine des Gardiens de la révolution a saisi deux pétroliers étrangers près de l'île de Farsi dans le golfe Persique. Le 19 février, des rapports font état d'exercices navals conjoints entre la Russie et l'Iran dans la zone.
Impact sur les marchés : prime de risque géopolitique en hausse
Le 19 février, les cours du pétrole ont poursuivi leur progression, le Brent atteignant 71,41 dollars (+1,5 %) et le WTI 66,27 dollars (+1,7 %). Des informations évoquant une frappe américaine « imminente » en attente de l'approbation du président Trump ont maintenu la pression haussière.
Goldman Sachs estime la prime de risque liée au conflit à environ 10 dollars le baril. Selon d'autres analystes, la prime géopolitique actuellement intégrée dans les cours, estimée entre 5 et 8 dollars le baril, pourrait être sous évaluée compte tenu de la vulnérabilité du détroit.
Scénarios de prix selon Rystad Energy
- Accord nucléaire : baisse d'environ 5 dollars le baril, production iranienne passant de 3,2 à 3,6 millions de barils par jour d'ici fin 2027.
- Frappes limitées : hausse temporaire de 5 à 10 dollars le baril, impact marginal sur les exportations iraniennes.
- Conflit élargi : hausse de 10 à 15 dollars le baril, production iranienne tombant à 2,6 millions de barils par jour.
- Fermeture prolongée d'Hormuz : selon JP Morgan, les cours pourraient atteindre 120 à 130 dollars le baril. BloombergNEF estime un objectif de 91 dollars en cas de perturbation majeure.
Europe et France : une résilience relative
Les marchés européens ont affiché une résistance notable face à ces tensions. Le CAC 40 a progressé de 0,6 % le 19 février, tandis que le FTSE de Londres et le DAX de Francfort gagnaient 0,8 %. Les investisseurs européens semblent pour l'instant traiter les manœuvres iraniennes comme un signal diplomatique plutôt qu'une menace concrète pour l'approvisionnement.
La stabilité de l'euro face au dollar, autour de 1,1780, reflète un sentiment de marché qui reste prudemment optimiste quant à l'issue diplomatique. L'or a fléchi légèrement à 4 983 dollars l'once après avoir touché 5 021 dollars en début de séance, signe que les investisseurs n'ont pas encore basculé vers un positionnement de crise majeure.
Conséquences pour les investisseurs et épargnants
L'Agence internationale de l'énergie (AIE) maintient ses prévisions d'un marché excédentaire en 2026, avec une offre mondiale attendue à 108,6 millions de barils par jour, en hausse de 2,4 millions. L'OPEP+ maintient sa production stable au premier trimestre 2026. En cas d'accord diplomatique, un surplus de 3,8 millions de barils par jour pourrait ramener le Brent vers les 58 dollars.
Cependant, l'asymétrie des risques joue en faveur d'une hausse : les scénarios de détente offrent un potentiel baissier limité (5 dollars le baril), tandis que les scénarios d'escalade présentent un potentiel haussier bien supérieur (15 à 65 dollars selon l'ampleur du conflit).
Pour les investisseurs français, cette situation renforce l'intérêt des valeurs du secteur de la défense, qui bénéficient déjà d'une dynamique exceptionnelle au sein du CAC 40 avec environ 25 % de la pondération de l'indice dédiée à l'industrie et l'aéronautique. Les valeurs pétrolières européennes et les fonds exposés aux matières premières pourraient également profiter de la hausse des cours si les tensions perdurent.
Ce qu'il faut surveiller
- La proposition détaillée de l'Iran attendue dans les deux prochaines semaines.
- L'arrivée de l'USS Gerald Ford à portée de frappe de l'Iran, prévue autour du 20 février.
- Les exercices navals conjoints Russie Iran dans le golfe Persique.
- Les décisions de l'OPEP+ sur d'éventuelles augmentations de production pour compenser la prime de risque.
- L'évolution des stocks stratégiques de pétrole des pays de l'OCDE.