Un excédent commercial qui pulvérise toutes les prévisions
Les douanes chinoises ont publié ce lundi 10 mars des chiffres qui bousculent les projections des économistes. Sur la période janvier et février 2026, la balance commerciale de la Chine atteint 213,62 milliards de dollars, un niveau sans précédent pour un début d'année, très au dessus du consensus de 196,6 milliards anticipé par les analystes.
Les exportations ont bondi de 21,8 % en glissement annuel, atteignant 656,58 milliards de dollars. Ce rythme de croissance, le plus élevé depuis octobre 2021, écrase les prévisions de Reuters qui tablaient sur une hausse de 7,1 %. Côté importations, la surprise est tout aussi notable : elles progressent de 19,8 % pour s'établir à 442,96 milliards, là où le consensus n'attendait que 6,3 % de hausse.
La grande réorientation : l'Europe remplace les États Unis
Derrière ces chiffres agrégés se dessine une transformation profonde de la géographie commerciale chinoise. Le commerce bilatéral avec les États Unis a reculé de 16,9 %, conséquence directe des droits de douane américains qui culminent désormais à 10 % sur l'ensemble des produits chinois depuis la décision de la Cour suprême invalidant les tarifs IEEPA.
En revanche, les ventes vers l'Union européenne ont explosé de 27,8 % sur la période, confirmant un basculement stratégique. Le commerce avec l'ASEAN progresse de 20,3 %, tandis que les exportations vers l'Afrique bondissent de 26 %. Les exportations de voitures, notamment électriques, enregistrent une croissance de 21 %.
« Ces déséquilibres commerciaux deviennent insoutenables »
Emmanuel Macron, Président de la République française
Cette déclaration, formulée lors du Forum économique mondial de Davos en janvier, prend aujourd'hui un relief particulier. L'excédent commercial de la Chine avec l'UE dépasse les 300 milliards d'euros sur l'année 2025, et les données de début 2026 suggèrent une accélération de cette tendance.
Une stratégie industrielle qui redessine les flux mondiaux
Pour Goldman Sachs, la Chine devrait afficher une croissance du PIB de 4,8 % en 2026, portée par ses exportations. La banque d'investissement a revu à la hausse ses prévisions d'excédent de compte courant, désormais attendu à 4,2 % du PIB contre 3,6 % en 2025.
Brad W. Setser, chercheur senior au Council on Foreign Relations, souligne que l'excédent réel de la Chine pourrait être bien supérieur aux chiffres officiels. Selon son analyse, les banques d'État chinoises accumulent environ 30 milliards de dollars par mois en actifs étrangers, soit plus de 300 milliards annuels, pour empêcher une appréciation du yuan.
Le renminbi, actuellement autour de 6,89 pour un dollar, serait sous évalué de 10 à 20 % selon les modèles de Brookings et du CFR. Plusieurs maisons d'investissement anticipent une appréciation vers la zone de 6,70 à 6,80 d'ici la fin de l'année.
Les secteurs clés : électronique, machines et véhicules électriques
La composition sectorielle des exportations chinoises confirme la montée en gamme technologique du pays. Les machines et équipements de transport représentent la part dominante, dont les machines électriques et appareils (14 %), les équipements de télécommunication et audiovisuel (12 %) et les machines de bureau et traitement de données (8 %).
Les articles manufacturés divers comptent pour 23 % du total, suivis des produits manufacturés classés par matière (16 %). Les produits chimiques atteignent 6 % et le secteur alimentaire 3 %.
Le segment des véhicules électriques cristallise les tensions. La part de la Chine dans les exportations mondiales de VE est passée de 4 % en 2020 à 21 % en 2022, et la Commission européenne a lancé une enquête antisubventions sur les importations de véhicules électriques à batterie chinois, estimant que leurs prix sont environ 20 % inférieurs aux équivalents européens.
L'Europe face au dilemme : ouverture ou protection
La réponse européenne oscille entre deux postures. D'un côté, la Commission européenne, sous l'impulsion de sa présidente Ursula von der Leyen, plaide pour un « rééquilibrage urgent » de la relation commerciale avec Pékin. De l'autre, Macron a menacé de « mesures fortes » contre les produits chinois, évoquant des tarifs punitifs calqués sur le modèle américain.
Lors du Conseil européen de février, le président français a défendu une politique de « préférence européenne » dans les secteurs stratégiques : véhicules électriques, énergies renouvelables et chimie. Cette position vise à protéger un tissu industriel européen déjà fragilisé par la compétition chinoise.
Goldman Sachs estime que sans la concurrence chinoise, la croissance allemande aurait atteint 0,5 % en 2025, contre les 0,2 % effectivement enregistrés. Pour la France, l'enjeu se concentre sur les filières automobiles, aéronautiques et les équipements industriels, où les exportateurs chinois gagnent des parts de marché à un rythme accéléré.
Le contexte macro : entre tensions géopolitiques et guerre commerciale
Ces données commerciales s'inscrivent dans un environnement mondial sous haute tension. Les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran fin février ont propulsé le baril de pétrole au dessus de 100 dollars, ravivant les craintes inflationnistes. Les marchés anticipent désormais deux hausses de taux de 25 points de base de la BCE en 2026, contre une seule attendue la semaine précédente.
La guerre tarifaire entre Washington et Pékin, engagée dès le retour de Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, a conduit à des droits de douane réciproques qui n'ont fait que renforcer la diversification géographique chinoise. Les tarifs Section 122 de 15 % imposés par les États Unis en février 2026 s'appliquent à 1 200 milliards de dollars d'importations, touchant tous les partenaires commerciaux.
Parallèlement, la Cour suprême américaine a jugé inconstitutionnel l'usage de l'IEEPA pour imposer des droits de douane, créant un vide juridique que l'administration Trump tente de combler par de nouveaux outils législatifs.
Perspectives pour les investisseurs : surveiller le yuan et les flux
Pour les épargnants et investisseurs français, plusieurs indicateurs méritent une attention particulière dans les semaines à venir.
Le yuan constitue le premier signal. Une appréciation significative du renminbi réduirait mécaniquement la compétitivité prix des exportations chinoises, soulageant les industriels européens. À l'inverse, une résistance de Pékin à laisser monter sa devise maintiendrait la pression sur les marges des entreprises du Vieux Continent.
Les décisions de la BCE sur les taux directeurs, actuellement à 2 %, seront scrutées à travers le prisme de l'inflation importée. Un renchérissement de l'énergie combiné à un afflux de produits chinois à bas prix crée un environnement macroéconomique complexe, à mi chemin entre désinflation sur les biens et inflation sur les services et l'énergie.
Enfin, les valeurs industrielles européennes exposées à la concurrence chinoise pourraient subir une pression accrue. Les secteurs de l'automobile, de la chimie et des panneaux solaires sont en première ligne. À l'inverse, les entreprises européennes fournissant des équipements de pointe à la Chine (semi conducteurs, aéronautique, luxe) pourraient bénéficier de la vigueur de la demande intérieure chinoise, si la hausse des importations de 19,8 % se confirme dans la durée.
Ce qu'il faut retenir
L'excédent commercial record de la Chine en ce début 2026 marque une accélération de la réorientation géographique du commerce mondial. La migration des flux chinois vers l'Europe, au détriment des États Unis, place le continent au cœur d'un bras de fer commercial à trois dimensions : Washington, Pékin et Bruxelles. Pour les investisseurs, cette reconfiguration impose une vigilance accrue sur les secteurs exposés et sur l'évolution du yuan, véritable baromètre de l'intensité concurrentielle chinoise.