BlackRock défie le monopole d'Invesco sur le Nasdaq 100 avec un nouvel ETF
BlackRock dépose un dossier auprès de la SEC pour lancer l'iShares Nasdaq 100 ETF sous le symbole IQQ. Ce fonds à bas coûts vise les 376 milliards de dollars d'actifs du QQQ d'Invesco, dominant incontesté depuis 1999.

Le géant mondial de la gestion d'actifs BlackRock a déposé lundi 6 avril un dossier auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) pour lancer un nouveau fonds indiciel coté : l'iShares Nasdaq 100 ETF, qui sera négocié sous le symbole IQQ. Cette initiative vise directement le QQQ d'Invesco, cinquième plus grand ETF des États Unis avec 376 milliards de dollars d'actifs sous gestion, et constitue la première véritable menace concurrentielle sur ce segment depuis sa création en 1999.
Un monopole de 27 ans remis en question
Depuis son lancement le 10 mars 1999, le QQQ d'Invesco règne sans partage sur les ETF répliquant l'indice Nasdaq 100. Avec son fonds compagnon QQQM (70 milliards de dollars d'actifs), Invesco contrôle environ 99,5 % de l'ensemble des actifs en dollars investis dans des fonds suivant cet indice de référence technologique. Cette domination quasi absolue s'appuie sur un avantage historique : Nasdaq a longtemps maintenu un contrôle strict sur les licences d'utilisation de son indice, limitant de fait la concurrence.
L'entrée de BlackRock, premier gestionnaire d'actifs au monde avec 11 500 milliards de dollars d'actifs sous gestion et une part de marché de 32 % dans l'industrie mondiale des ETF, change la donne. Comme l'a souligné l'analyste ETF de Bloomberg Eric Balchunas : « Le Nasdaq 100 a doublé le rendement du S&P 500 depuis le lancement du QQQ en 1999 et a surpassé tous les gérants actifs. »
Guerre des frais en perspective
Le dossier déposé auprès de la SEC ne précise pas encore les frais de gestion du futur IQQ. Cependant, les analystes anticipent un ratio de frais proche de 0,12 % par an, soit 6 points de base en dessous du QQQ qui facture 0,18 %. Invesco propose déjà le QQQM à 0,15 %, mais ce fonds n'a jamais réellement menacé la suprématie du QQQ en termes de volumes et de liquidité.
Cette stratégie tarifaire agressive rappelle les précédents succès de BlackRock dans les guerres de frais. En 2016, iShares avait réduit les frais de son ETF S&P 500 (IVV) d'un seul point de base en dessous de Vanguard (0,03 % contre 0,04 %), ce qui avait permis d'accroître son avance en actifs de 20 à 60 milliards de dollars. Aujourd'hui, les plus grands ETF S&P 500 affichent des frais de 0,03 %, un niveau historiquement bas qui profite directement aux investisseurs.
Quel impact sur les portefeuilles ?
Pour un investisseur détenant 100 000 euros dans un ETF Nasdaq 100, la différence entre 0,18 % et 0,12 % de frais représente 60 euros d'économie annuelle. Sur 20 ans, avec un rendement moyen de 10 % par an, cette différence cumulée atteint plus de 3 500 euros grâce à l'effet composé. Pour les flux institutionnels sensibles aux coûts, notamment les plans de retraite 401(k) et les robots conseillers, cette différence constitue un argument de poids.
Le fossé de la liquidité : l'arme secrète du QQQ
Malgré l'avantage tarifaire probable de BlackRock, le QQQ possède un atout considérable : sa liquidité exceptionnelle. Le fonds figure parmi les titres les plus échangés au monde, avec des dizaines de millions d'actions négociées quotidiennement. Ses spreads (écarts entre prix d'achat et de vente) comptent parmi les plus serrés du marché des ETF. Le QQQ dispose aussi d'options à expiration quotidienne, un outil prisé des traders sophistiqués.
Pour les investisseurs institutionnels qui exécutent des ordres de plusieurs millions de dollars, cette profondeur de marché se traduit par des coûts de transaction inférieurs qui peuvent largement compenser la différence de frais de gestion. BlackRock devra construire cette liquidité progressivement, ce qui représente son principal défi.
Nasdaq ouvre le jeu
Le communiqué de Nasdaq éclaire la stratégie de l'opérateur boursier : « Élargir l'accès au Nasdaq 100 vise à être additif, en soutenant les investisseurs par une meilleure efficacité, liquidité et disponibilité de l'exposition indicielle. » Cette déclaration suggère que Nasdaq a choisi d'ouvrir la licence de son indice phare, une décision qui pourrait transformer la dynamique concurrentielle du secteur.
Comment les marchés ont réagi
La réaction boursière a été immédiate. L'action Invesco a reculé de près de 4 % à 23,19 dollars en début de séance, reflétant les inquiétudes des investisseurs quant à la menace sur les revenus générés par le QQQ. BlackRock a cédé 0,6 %, un mouvement modeste qui traduit plutôt un repositionnement sectoriel qu'une inquiétude fondamentale.
Le dilemme d'Invesco est clair : baisser ses propres frais pour défendre sa position éroderait les revenus substantiels générés par 376 milliards de dollars d'actifs à 0,18 %. Chaque point de base de réduction représente environ 37,6 millions de dollars de revenus annuels en moins. Maintenir ses tarifs, en revanche, risque d'accélérer la fuite des capitaux vers l'alternative moins chère.
Ce que cela signifie pour les épargnants français
Pour les investisseurs français, cette bataille se joue pour l'instant sur le marché américain. Le principal ETF Nasdaq 100 accessible via un PEA reste l'Amundi PEA Nasdaq 100 UCITS ETF (PUST), avec des frais de 0,30 % par an et 819 millions d'euros d'actifs. Sur un compte titres ordinaire, les investisseurs peuvent déjà accéder au QQQ ou au QQQM directement.
Toutefois, la pression concurrentielle exercée par BlackRock aux États Unis tend historiquement à se propager en Europe. Amundi, Xtrackers (DWS) et iShares proposent des versions européennes d'ETF Nasdaq 100 avec des frais allant de 0,20 % à 0,33 %. Si BlackRock lance l'IQQ américain à 0,12 %, les investisseurs européens pourraient légitimement exiger une baisse des frais sur les versions UCITS.
Un précédent historique
L'indice Nasdaq 100 a généré un rendement de 416 % entre 2016 et 2026, surpassant largement le S&P 500 sur la même période. Les dix plus grandes positions de l'indice représentent des géants technologiques comme Nvidia, Apple, Microsoft et Amazon, avec une pondération du secteur technologique d'environ 64,6 % contre 41,4 % pour le S&P 500.
En janvier 2026, le QQQ a enregistré des sorties nettes de 358 millions de dollars, un signal inhabituel pour un fonds de cette envergure. Ces flux sortants pourraient refléter une rotation sectorielle loin des valeurs technologiques, ou anticiper l'arrivée d'alternatives moins coûteuses.
Les enjeux stratégiques pour BlackRock
BlackRock ne part pas de zéro sur le Nasdaq 100. Le gestionnaire opère déjà quatre ETF répliquant cet indice sur les marchés internationaux. Son écosystème iShares, combiné à la plateforme technologique Aladdin utilisée par les investisseurs institutionnels, lui confère des avantages de distribution qu'Invesco ne peut pas égaler.
L'iShares Bitcoin Trust (IBIT), lancé en janvier 2024, illustre la capacité de BlackRock à conquérir rapidement des parts de marché. Avec 16 à 18 milliards de dollars de volume quotidien, IBIT est devenu le fonds dominant de sa catégorie en moins de deux ans. BlackRock espère reproduire cette trajectoire avec l'IQQ.
Quelles conséquences pour l'industrie ?
L'entrée de BlackRock sur le segment du Nasdaq 100 pourrait déclencher une nouvelle vague de compression des frais dans l'ensemble de l'industrie des ETF. Le marché mondial des fonds indiciels cotés pèse désormais 13 700 milliards de dollars aux États Unis, et la concurrence entre BlackRock (32 % de part de marché) et Vanguard (environ 25 %) pousse continuellement les frais vers le bas.
Pour les épargnants et investisseurs, cette bataille représente une opportunité. Chaque point de base économisé en frais de gestion se traduit directement en rendement supplémentaire sur le long terme. La démocratisation de l'accès à des indices performants comme le Nasdaq 100, à des coûts toujours plus faibles, constitue l'une des avancées majeures de la finance indicielle moderne.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs étapes clés détermineront l'issue de cette confrontation. La publication des frais définitifs de l'IQQ, attendue dans les prochaines semaines, donnera le ton de la guerre tarifaire. La réponse d'Invesco, notamment une éventuelle baisse des frais du QQQ ou du QQQM, sera scrutée par les analystes. Enfin, la capacité de BlackRock à construire rapidement la liquidité nécessaire pour rivaliser avec les volumes colossaux du QQQ constituera le test ultime de cette stratégie.

