Un mois de février marqué par deux chocs simultanés
Alors que janvier 2026 avait vu les marchés américains toucher de nouveaux sommets, février aura été marqué par une double turbulence inédite : une résurgence de l'inflation et une vague de craintes liées à la disruption par l'intelligence artificielle. À la clôture du vendredi 27 février, le Nasdaq Composite affichait une perte mensuelle supérieure à 3 %, sa pire performance depuis mars 2025, tandis que le S&P 500 reculait de 1,6 % sur la période et le Dow Jones cédait 1,05 % en séance, à 48 977 points.
Le CBOE Volatility Index (VIX), baromètre de l'anxiété des marchés, a bondi de 14 % pour atteindre 21,35 — seuil symbolique indiquant un retour de l'incertitude après plusieurs semaines de complacence. Les actions technologiques ont subi les plus lourdes pertes : le S&P 500 Technology Sector a reculé de 1,7 % en séance du 27 février, avec Nvidia en tête des replis (-4,16 %), suivi de Apple (-3,21 %) et Oracle (-3,27 %).
Le choc PCE : l'inflation refuse de plier
Le catalyseur principal de la correction est venu des données macroéconomiques. Le 27 février, le Bureau of Labor Statistics a publié l'indice des prix à la production (PPI) de janvier 2026, révélant une hausse mensuelle de 0,5 %, soit largement au-dessus du consensus des économistes fixé à 0,3 %. Plus inquiétant encore, l'indice de base (hors alimentation et énergie) a bondi de 0,8 %, plus du double de la prévision de 0,3 %.
Ces chiffres confirment une tendance déjà identifiée une semaine plus tôt : l'indice PCE (Personal Consumption Expenditures) de base, indicateur de référence de la Réserve fédérale, avait progressé de 0,5 % en janvier selon les données du 20 février — contre une prévision de 0,2 %. Sur un an, l'inflation sous-jacente s'est accélérée à 3,1 %, contre 2,8 % en décembre 2025. Le taux directeur de la Fed, maintenu dans une fourchette de 3,50 % à 3,75 % lors de la réunion de janvier, ne devrait pas bouger en mars.
« L'inflation a montré son vilain visage, et la remise en question de la valeur réelle des entreprises technologiques a provoqué une vente massive », a déclaré Ben Fulton, PDG de WEBs Investments.
La probabilité d'une baisse des taux en mai, qui s'élevait encore à 65 % début février, est tombée à moins de 15 %. La banque centrale américaine a opté pour la prudence face à une inflation de services restant obstinément élevée, malgré la désinflation des biens constatée en 2025.
Les grandes banques révisent leurs prévisions
Les révisions ont été rapides et marquées. J.P. Morgan a retiré sa prévision de baisses de taux pour 2026, s'attendant désormais à ce que la Fed maintienne ses taux jusqu'en 2027, avant une probable hausse de 25 points de base au troisième trimestre 2027. La banque cite la résilience du marché du travail : en janvier, 130 000 emplois ont été créés — soit le double des 65 000 anticipés — et le taux de chômage est retombé à 4,3 %.
Bank of America a qualifié ces données d'emploi de « festin pour les faucons », estimant qu'elles « confortent » la position de la Fed sous la présidence de Jerome Powell. Goldman Sachs, de son côté, a décalé ses prévisions de baisses aux mois de septembre et décembre 2026, avec un taux directeur attendu entre 3 % et 3,25 % en fin d'année, à condition que l'effet des droits de douane sur les prix se dissipe à mi-2026.
L'obligation du Trésor américain à 10 ans a évolué entre 3,96 % et 4,08 % au cours de la semaine, signalant une tension persistante sur les taux longs malgré un léger repli vendredi, signe de refuge vers les actifs sans risque.
L'IA : moteur de performance… et d'anxiété
Le second choc est venu de l'intérieur même du secteur technologique. Le 26 février, Jack Dorsey, PDG de Block (anciennement Square), a annoncé la suppression de 4 000 postes — soit près de 40 % des effectifs — en invoquant explicitement l'intégration des outils d'intelligence artificielle comme principale justification.
« Les outils d'intelligence ont changé ce que cela signifie de construire et de gérer une entreprise », a déclaré Jack Dorsey dans un message interne rendu public.
Cette déclaration a agi comme un signal d'alarme pour l'ensemble des marchés. Si une entreprise de fintech de 10 000 salariés peut réduire quasi de moitié ses effectifs grâce à l'IA, quelles sont les implications pour les secteurs à forte intensité de main-d'œuvre ? Les répercussions ont été immédiates : les valeurs de transport et logistique ont subi des corrections sévères — C.H. Robinson Worldwide a chuté de 16 % et RXO de 20 % — et les foncières d'immobilier commercial ont également reculé significativement (CBRE, JLL).
Paradoxalement, les entreprises d'IA elles-mêmes n'ont pas été épargnées. Nvidia a décliné de 4,16 % malgré la publication de résultats records : 68,13 milliards de dollars de chiffre d'affaires au quatrième trimestre fiscal 2026, avec les revenus des centres de données en hausse de 75 % sur un an. Morgan Stanley avait qualifié ces résultats de « la plus grande et la plus nette surprise positive dans l'histoire des semi-conducteurs ». Pourtant, les marchés ont résisté à l'enthousiasme, traduisant une inquiétude de fond sur la durée du cycle d'investissement IA.
Les matières premières et le pétrole, refuge partiel
Face à la pression sur les actions, certains actifs ont joué leur rôle de refuge. Le pétrole brut américain (WTI) a progressé de 2,8 % à 67,02 dollars le baril, tandis que le Brent gagnait 2,4 % à 72,48 dollars. Ces hausses reflètent les tensions géopolitiques persistantes : les négociations sur le programme nucléaire iranien ont atteint un point critique, alimentant des craintes de perturbation des approvisionnements en provenance du Moyen-Orient.
L'or, malgré un léger repli à environ 4 950 dollars l'once, reste à des niveaux historiquement élevés, soutenu par les achats des banques centrales. Bitcoin a également souffert, reculant vers 67 000 dollars, dans un contexte de retrait général des actifs risqués.
Les marchés européens résistent mieux
Contrairement à Wall Street, les marchés européens ont affiché une remarquable résilience en février 2026. Le CAC 40 a clôturé le mois en hausse de 5,6 %, s'établissant à 8 581 points le 27 février après avoir inscrit de nouveaux records historiques à 8 429 points mi-février. Cette surperformance s'explique par plusieurs facteurs : les valeurs de défense ont bénéficié des plans européens de réarmement, les résultats bancaires ont globalement dépassé les attentes, et l'euro a profité de l'incertitude américaine.
Cette divergence entre marchés américains et européens est l'une des caractéristiques de début 2026 : la rotation géographique, portée par les valorisations plus attractives en Europe et la dynamique de dépenses publiques post-accord de réarmement, a bénéficié aux investisseurs ayant diversifié leurs portefeuilles au-delà des valeurs américaines de croissance.
Perspectives : que surveiller en mars 2026 ?
Pour les investisseurs, plusieurs indicateurs seront déterminants dans les semaines à venir. En premier lieu, le rapport sur l'emploi américain de janvier (NFP), publié le 6 mars, permettra de confirmer ou d'infirmer la tendance de résilience du marché du travail. Toute surprise à la hausse renforcerait le scénario d'une Fed immobile pendant plusieurs trimestres.
- Le rapport sur les prix à la consommation (CPI) de janvier, attendu mi-mars, constituera un test crucial pour évaluer la persistance des pressions inflationnistes.
- La réunion du FOMC de mars sera scrutée pour tout signal sur la durée du maintien des taux.
- Les résultats trimestriels du premier trimestre 2026, à partir d'avril, constitueront le véritable test de la rentabilité des investissements IA réalisés par les hyperscalers (Amazon : 200 milliards de dollars de capex annoncés ; Alphabet : 175-185 milliards de dollars).
- L'évolution des droits de douane américains, après l'invalidation par la Cour Suprême des tarifs IEEPA, reste un facteur d'incertitude majeur pour le commerce mondial.
Pour les épargnants et investisseurs français, la divergence actuelle entre marchés européens et américains souligne l'importance d'une diversification géographique équilibrée. La résilience du CAC 40 face à la correction américaine illustre l'intérêt d'une exposition aux valeurs européennes dans un environnement macro incertain, tout en restant vigilant sur les valorisations des ETF technologiques américains à forte pondération dans les portefeuilles diversifiés.
Sources
- CNBC, Dow closes more than 500 points lower after hot inflation report, 26 février 2026
- Spokesman-Review, S&P 500, Nasdaq on track for biggest monthly drop in a year, 27 février 2026
- StockMarketWatch, Inflation Shock and AI Anxiety: Wall Street Slumps, 27-28 février 2026
- FinancialContent / MarketMinute, S&P 500 and Dow Sink as Surprise Inflation Data Rocks Markets, 27 février 2026
- Michael Brenndoerfer, The February 2026 Selloff: Anatomy of a Multi-Trillion Dollar Wipeout
- Daily Bulletin, US stocks sink and oil prices rise as worries about AI, inflation hit Wall Street, 27 février 2026
- Yahoo Finance, Stock market today: Dow, S&P 500 sink as AI disruption fears grow, 27 février 2026
- J.P. Morgan Global Research, Fed Meeting January 2026 & Rate Cut Outlook, février 2026
- Goldman Sachs, The Outlook for Fed Rate Cuts in 2026, février 2026
- Moneyvox, CAC 40 en baisse après un nouveau record historique, 27 février 2026
- FinancialContent, Inflation's Stubborn Grip: PCE Data Crushes 2026 Rate Cut Hopes, 23 février 2026
- 247WallSt, Stock Market Live February 26, 2026