Le conglomérat de Warren Buffett a publié des résultats trimestriels en net recul, clôturant les soixante années de direction de l'Oracle d'Omaha par une note contrastée. Avec un bénéfice opérationnel en baisse de 29 % au quatrième trimestre 2025 et une trésorerie colossale de 373,3 milliards de dollars restée largement inactive, Berkshire Hathaway entre dans une nouvelle ère sous la conduite de Greg Abel, 63 ans, qui a publié sa première lettre annuelle aux actionnaires le 28 février.
Des résultats plombés par l'assurance
Le bénéfice opérationnel du quatrième trimestre s'établit à 10,2 milliards de dollars, contre 14,56 milliards un an plus tôt. La branche d'assurance constitue le principal facteur de cette contraction : les profits de souscription ont plongé de 54 %, passant de 3,41 milliards à 1,56 milliard de dollars. Les revenus d'investissement du segment assurance ont également reculé de 25 %, à 3,1 milliards.
Sur l'ensemble de l'exercice 2025, le bénéfice opérationnel atteint 44,49 milliards de dollars, en repli par rapport aux 47,44 milliards de 2024. Le résultat net global, qui intègre les plus ou moins values latentes du portefeuille, s'inscrit à 66,97 milliards contre 89 milliards l'année précédente.
Geico, la filiale d'assurance automobile, fait face à une pression concurrentielle accrue. Greg Abel a prévenu que la compagnie pourrait continuer à perdre des clients alors que ses rivaux abaissent leurs tarifs. Les activités de réassurance subissent par ailleurs l'afflux de capitaux sur leurs marchés, ce qui comprime les primes.
Une dépréciation de 4,5 milliards sur Kraft Heinz et Occidental Petroleum
Le trimestre a également été marqué par une dépréciation de 4,5 milliards de dollars sur deux participations historiques : Kraft Heinz et Occidental Petroleum. Un dépôt effectué en janvier auprès de la SEC indique que Berkshire envisage de céder tout ou partie de ses 325 millions d'actions Kraft Heinz, un aveu implicite que cet investissement de 2015 n'a pas tenu ses promesses.
Le portefeuille d'actions du conglomérat s'élève désormais à environ 298 milliards de dollars, après des cessions nettes de 3 milliards au quatrième trimestre et plus de 187 milliards de ventes depuis 2022. La participation dans Apple a été réduite d'environ 4 % sur le trimestre, poursuivant un mouvement entamé fin 2023.
373 milliards en trésorerie : une forteresse ou un aveu d'impuissance ?
La montagne de liquidités atteint 373,3 milliards de dollars à fin décembre, en léger recul par rapport au record de 381,6 milliards du troisième trimestre. Plus de 320 milliards sont investis en bons du Trésor américain. Fait notable : Berkshire n'a procédé à aucun rachat d'actions au quatrième trimestre, prolongeant une abstention qui dure depuis un an et demi.
Les observateurs se divisent sur l'interprétation de cette posture. Pour les optimistes, cette trésorerie représente une puissance de feu considérable, prête à être déployée lors de la prochaine dislocation de marché. Greg Abel a d'ailleurs explicitement repoussé l'idée d'un repli : « Notre bilan est un actif stratégique à déployer au bon moment. Il nous permet d'agir de manière décisive, d'investir quand les autres hésitent ou s'inquiètent. »
Pour les sceptiques, l'accumulation prolongée de liquidités, combinée à l'absence de rachats d'actions et à des ventes massives de participations, envoie un signal de prudence excessive, voire un avertissement implicite sur la valorisation des marchés. L'action BRK.A a d'ailleurs reculé de 5,3 % le 2 mars, sa plus forte baisse depuis l'annonce du départ de Buffett.
La première lettre de Greg Abel : continuité et discipline
Dans sa lettre inaugurale aux actionnaires, Greg Abel a affiché une ligne de conduite claire : continuité avec l'héritage de Buffett, tout en imprimant sa marque opérationnelle. « Je suis honoré par la décision de notre conseil d'administration et humble de succéder à Warren. Il est évidemment très difficile de suivre ses traces », écrit le nouveau dirigeant.
Abel a réaffirmé les trois piliers de l'allocation de capital chez Berkshire : la priorité aux acquisitions d'entreprises complètes, le maintien d'un portefeuille concentré sur quelques sociétés américaines de premier plan (Apple, American Express, Coca Cola, Moody's) et le recours au rachat d'actions lorsque le titre se négocie sous la valeur intrinsèque estimée. « Nous évaluerons la valeur avec soin, agirons patiemment et conserverons nos positions sur le long terme, de préférence pour toujours », a précisé le dirigeant.
Sur les dividendes, la position reste inchangée : Berkshire ne versera pas de dividende tant que chaque dollar de bénéfice retenu pourra créer plus d'un dollar de valeur pour les actionnaires.
BNSF et l'énergie : les chantiers opérationnels d'Abel
Le nouveau directeur général a pointé un domaine où il entend agir concrètement : la rentabilité de BNSF Railway. La marge opérationnelle du réseau ferroviaire s'est améliorée à 34,5 % en 2025, contre 32 % en 2024, mais reste très inférieure aux 40,2 % d'Union Pacific. Abel a estimé que chaque point de marge supplémentaire génère environ 230 millions de dollars de trésorerie opérationnelle additionnelle. Il a demandé aux dirigeants de « poursuivre inlassablement l'excellence opérationnelle et de combler les écarts de performance ».
Le segment Énergie (Berkshire Hathaway Energy) a bénéficié de provisions pour incendies de forêt moins élevées chez PacifiCorp, mais fait face à des résultats en baisse dans les gazoducs et d'autres activités énergétiques. L'ensemble du pôle Transports, Services publics et Énergie affiche une progression de 7,9 % à 9,4 milliards de dollars de bénéfice avant impôts.
Un changement de garde au sommet de l'investissement
La transition ne se limite pas au poste de directeur général. Todd Combs, lieutenant de Buffett depuis 2010 et directeur général de Geico, a quitté le conglomérat en décembre 2025 pour rejoindre JPMorgan Chase, où il dirige un fonds stratégique de 10 milliards de dollars. Ted Weschler reste désormais le seul gestionnaire de portefeuille sous l'autorité d'Abel.
Combs et Weschler géraient ensemble environ 10 % du portefeuille d'investissement de Berkshire. Le départ de Combs soulève des questions sur la gouvernance future des quelque 298 milliards de dollars d'actions détenues par le conglomérat, même si Buffett, désormais président du conseil d'administration à 95 ans, continue de venir au siège d'Omaha cinq jours par semaine.
Perspectives : entre incertitudes et potentiel de déploiement
Abel a signalé deux acquisitions récentes comme preuve que Berkshire reste un acheteur actif : le rachat de la division chimique d'Occidental Petroleum pour 9,7 milliards de dollars et l'accord pour acquérir Bell Laboratories, spécialiste de la lutte antiparasitaire. Ces opérations, bien que modestes à l'échelle du bilan, témoignent d'une volonté de déployer le capital de manière sélective.
Le format de l'assemblée générale de mai évolue également : Abel animera deux sessions de questions, l'une avec Ajit Jain (vice président en charge de l'assurance) et l'autre avec Katie Farmer (directrice générale de BNSF) et Adam Johnson (directeur général de NetJets). Un signal de transparence opérationnelle accrue.
Pour les investisseurs français, Berkshire Hathaway reste un baromètre de la santé de l'économie américaine. Avec un flux de trésorerie opérationnel de 46 milliards de dollars en 2025, un float d'assurance de 176 milliards et un rendement annuel composé de 19,7 % depuis 1965, le conglomérat conserve des fondamentaux exceptionnels. La question centrale de l'ère Abel est désormais de savoir si la discipline héritée de Buffett suffira à maintenir cette trajectoire dans un monde de plus en plus imprévisible.
Sources
- CNBC, « Berkshire Hathaway operating earnings fell nearly 30% in Warren Buffett's final quarter as CEO », 28 février 2026
- Fortune, « Berkshire Hathaway shareholders just woke up to a letter by someone other than Warren Buffett », 28 février 2026
- The Irish Times, « Greg Abel tells Berkshire Hathaway investors that cash pile not a retreat from deal making », 28 février 2026
- Rational Walk, « Greg Abel's 2026 Letter to Shareholders », 1er mars 2026
- U.S. News, « Berkshire Hathaway shares slide after earnings, CEO letter », 2 mars 2026
- The Motley Fool, « Berkshire Hathaway Stock Dips. Time to Buy? », 2 mars 2026
- Simply Wall St, « Greg Abel's First Letter Sets Berkshire Course After Buffett Era Transition », 1er mars 2026
- Railway Supply, « BNSF profitability improvement: Abel flags Union Pacific gap », mars 2026
- Brownstone Worldwide, « Berkshire Hathaway (BRK.A) Q4 2025 earnings », 28 février 2026
- CNBC, « Berkshire Hathaway shares drop nearly 5% after poor fourth quarter results », 2 mars 2026