Les investisseurs institutionnels adoptent ce lundi 2 mars 2026 une posture radicalement défensive, résumée par une formule qui circule sur les desks de trading du monde entier : « refuge d'abord, questions ensuite ». Cette expression, attribuée à John Briggs, responsable de la stratégie taux américains chez Natixis, traduit l'ampleur du choc provoqué par les frappes conjointes des États-Unis et d'Israël contre l'Iran et la fermeture effective du détroit d'Ormuz au trafic commercial.
Les marchés ouvrent dans le rouge : chiffres clés du lundi 2 mars
Avant même l'ouverture de Wall Street, les contrats à terme dessinent une séance difficile. Les futures du Dow Jones reculent de 800 points, soit 1,6 %. Ceux du S&P 500 cèdent 1,7 % et le Nasdaq 100 plonge de 2 %. Sur les marchés de prédiction, la probabilité d'une ouverture positive du S&P 500 est tombée à 10 %, en chute de 40 points par rapport aux niveaux habituels.
En Europe, le CAC 40 est attendu en repli de 1,68 % à l'ouverture, le DAX de 1,83 % et l'EuroStoxx 50 de 1,79 %. Au Japon, le Nikkei 225 a déjà cédé 1,7 % en clôture.
Or, pétrole, devises : la cartographie des flux refuges
Le mouvement le plus spectaculaire concerne les matières premières. Le Brent a bondi jusqu'à 82,37 dollars le baril en séance asiatique, son plus haut niveau depuis janvier 2025, avant de se stabiliser autour de 78 à 80 dollars (+7,2 %). Le WTI progresse de 7,3 % à 71,94 dollars.
L'or franchit un nouveau palier symbolique à 5 385 dollars l'once (+2,6 %), porté par les achats institutionnels et la demande continue des banques centrales. L'argent suit le mouvement à 94,25 dollars l'once (+1 %). Depuis le début de l'année, l'or a progressé de plus de 1 000 dollars, passant de 4 300 à plus de 5 300 dollars en moins de 60 jours.
Sur le marché des changes, le franc suisse bondit de 0,6 % face à l'euro, atteignant 0,9030, son niveau le plus élevé depuis 2015. Le dollar se renforce de 0,35 % (indice DXY), tandis que le yen japonais reste relativement stable, une anomalie que les analystes attribuent à la dépendance énergétique du Japon vis-à-vis du détroit d'Ormuz.
Le paradoxe obligataire : pourquoi les Treasuries ne jouent plus leur rôle de refuge
Fait remarquable : les obligations du Trésor américain, traditionnellement premières bénéficiaires des fuites vers la qualité, ne rallient pas. Le rendement du bon à 10 ans reste quasi stable à 3,97 %, en légère hausse de moins d'un point de base. Les traders privilégient l'inflation importée par le pétrole au scénario de récession, un signal qui distingue cette crise des épisodes géopolitiques précédents.
Ce phénomène traduit une crainte précise : si le baril reste durablement au-dessus de 80 dollars, voire atteint les 100 dollars anticipés par plusieurs analystes, la Réserve fédérale américaine se retrouverait dans l'impossibilité de baisser ses taux directeurs. L'inflation importée par l'énergie annulerait les progrès réalisés en 2025.
Le détroit d'Ormuz, épicentre de la crise
Selon les données de Kpler, société spécialisée dans le suivi maritime, le détroit d'Ormuz n'est pas formellement fermé, mais son trafic commercial est interrompu de facto. Seuls des navires battant pavillon iranien et chinois continuent de transiter. Les Gardiens de la révolution islamique émettent des avertissements VHF à tous les navires : « Aucun bâtiment n'est autorisé à franchir le détroit d'Ormuz. »
Les chiffres illustrent l'ampleur du risque : 13 370 milliers de barils par jour de brut, 1 290 kbd d'essence et de naphta, 716 kbd de gazole et 378 kbd de kérosène transitent normalement par ce goulet de 33 kilomètres de large. Au total, environ 20 millions de barils quotidiens, soit 20 % de l'approvisionnement mondial, sont menacés.
Pour l'Europe, l'enjeu dépasse le pétrole brut : 25 à 30 % du kérosène européen provient de cette zone, et la quasi-totalité du GNL qatari (20 % de l'offre mondiale) emprunte le détroit. Les prix de l'essence en Europe ont déjà augmenté de 22 % depuis les premières frappes.
Scénarios pétroliers : de 90 à 120 dollars le baril
Les projections des analystes varient selon la durée et l'intensité du blocage. Jorge Leon, économiste chez Rystad Energy, anticipe un surplus de 20 dollars par baril dès l'ouverture, portant le Brent autour de 92 dollars. Ajay Parmar, directeur énergie et raffinage chez ICIS, s'attend à une ouverture « bien plus proche de 100 dollars le baril », avec un dépassement possible si la perturbation se prolonge.
Citigroup positionne le Brent dans une fourchette de 80 à 90 dollars pour la semaine à venir. Barclays a signalé un risque de pétrole à trois chiffres. Dans le scénario le plus sévère, Deutsche Bank estime qu'une fermeture complète et prolongée du détroit propulserait les cours vers 120 dollars, un niveau comparable au pic atteint après l'invasion russe de l'Ukraine en 2022.
La capacité de réponse reste limitée. L'OPEP+ a annoncé une hausse de production de 206 000 barils par jour à compter d'avril, un volume supérieur aux 137 000 barils initialement prévus. Toutefois, Alan Gelder, vice-président senior chez Wood Mackenzie, relativise : « La décision de l'OPEP+ est sans objet si les flux ne reprennent pas à travers le détroit d'Ormuz. » Rystad Energy chiffre le déficit potentiel à 8 à 10 millions de barils par jour en cas de fermeture totale, un chiffre que les 206 000 barils supplémentaires ne sauraient compenser.
Gagnants et perdants : la rotation sectorielle en temps réel
La crise redistribue les cartes au sein des indices boursiers. Les valeurs de défense surperforment nettement : Lockheed Martin gagne 2,56 % en préouverture, RTX Corporation progresse de 2,52 % et Northrop Grumman de 1,9 %. Le Global X Defense Tech ETF (SHLD) affiche une performance de 72,8 % depuis avril 2025, soit le double du S&P 500 (+37,4 %) sur la même période.
Les pétrolières profitent logiquement de la flambée des cours : ExxonMobil avance de 2,67 %, Occidental Petroleum de 3,21 % et Chevron de 1,41 %. En France, TotalEnergies fait figure de valeur refuge sectorielle.
À l'inverse, les compagnies aériennes, les secteurs intensifs en énergie et les valeurs technologiques à forte croissance subissent la pression vendeuse. Le Nasdaq 100 accuse le repli le plus marqué parmi les grands indices américains.
Le Bitcoin déçoit comme refuge alternatif
Malgré son statut revendiqué d'« or numérique », le Bitcoin recule de 0,7 à 0,9 % autour de 66 700 dollars. Sur les deux derniers mois, la cryptomonnaie a perdu 25 % de sa valeur. Sean Farrell, responsable des actifs numériques chez Fundstrat, nuance toutefois : les replis géopolitiques se résorbent généralement, « sauf si les impacts économiques persistent via les marchés de l'énergie ».
Ce que cela signifie pour les épargnants français
Pour les investisseurs et épargnants français, cette crise appelle plusieurs réflexes. La diversification multi-actifs et géographique constitue la première ligne de défense. L'exposition à l'or physique ou aux ETF adossés au métal précieux permet de couvrir le risque géopolitique extrême. Les fonds en euros de l'assurance vie, bien que moins dynamiques, offrent une protection du capital en période de turbulences.
L'historique des crises géopolitiques depuis 1973 montre que les marchés actions retrouvent leur niveau pré-crise dans un délai médian de 47 jours de bourse, à l'exception notable du premier choc pétrolier. La précipitation à vendre constitue souvent une erreur plus coûteuse que la patience.
Les épargnants exposés au Plan d'Épargne en Actions (PEA) peuvent surveiller les valeurs énergétiques européennes, qui bénéficient mécaniquement de la hausse du brut. Les détenteurs de SCPI restent relativement protégés : l'immobilier physique présente une corrélation faible avec les chocs géopolitiques de court terme.
Perspectives : les signaux à surveiller cette semaine
Trois indicateurs détermineront l'évolution des marchés dans les prochains jours. Le premier concerne la reprise du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz : chaque jour de blocage supplémentaire ajoute une prime de risque aux cours du brut. Le deuxième porte sur la réunion de l'OPEP+ prévue le 5 avril, où une révision de la politique de production pourrait intervenir plus tôt que prévu.
Le troisième facteur est diplomatique. Le président Trump a laissé entrevoir une levée des sanctions iraniennes sous un nouveau leadership à Téhéran, une déclaration qui a temporairement freiné la hausse du brut en séance asiatique. La vitesse de la transition politique en Iran dictera en grande partie le calendrier de normalisation des marchés.
Dans l'immédiat, la formule de John Briggs chez Natixis résume la posture dominante : sécuriser d'abord, analyser ensuite. Pour les épargnants, cela signifie vérifier son allocation, éviter les décisions impulsives et se préparer à la volatilité qui accompagnera chaque développement au Moyen-Orient.