Une semaine de bouleversements commerciaux sans précédent
Le 20 février 2026, la Cour suprême des États-Unis a rendu une décision historique par six voix contre trois. Les juges ont statué que la loi sur les pouvoirs économiques d'urgence internationale (IEEPA) ne confère pas au président le pouvoir d'imposer des droits de douane unilatéraux. Cette décision a invalidé la quasi totalité de l'arsenal tarifaire mis en place par l'administration Trump depuis 2025, y compris les droits sur la Chine, le Canada, le Mexique et l'Union européenne.
La réaction de la Maison Blanche n'a pas tardé. Dès le 21 février, le président a annoncé un nouveau dispositif : une surtaxe douanière de 10 % sur l'ensemble des importations américaines, fondée cette fois sur la Section 122 du Trade Act de 1974. Cette disposition autorise l'exécutif à imposer une surtaxe temporaire allant jusqu'à 15 % pendant 150 jours maximum, sans l'approbation du Congrès. Les nouveaux droits sont entrés en vigueur le 24 février 2026.
Section 122 : un outil juridique aux contours étroits
Contrairement aux tarifs IEEPA qui ciblaient des pays spécifiques avec des taux variables (jusqu'à 50 % pour la Chine), la Section 122 impose un taux uniforme à toutes les nations. Ce caractère non discriminatoire crée des situations paradoxales : la Chine, le Canada et le Brésil voient leurs taux effectifs baisser par rapport au régime précédent, tandis que le Royaume-Uni, l'Australie et l'Italie subissent des taux plus élevés qu'auparavant.
Le Yale Budget Lab chiffre l'impact : la surtaxe couvre 1 200 milliards de dollars d'importations annuelles, soit 34 % du total. Si les tarifs expirent comme prévu en juillet, la hausse des prix atteindra 0,5 %, représentant une perte de 600 dollars par ménage américain. En cas de prolongation, ce chiffre grimpe à 1 000 dollars. Au total, les tarifs Trump constituent la plus forte hausse fiscale en pourcentage du PIB depuis 1993, avec un coût moyen de 1 500 dollars par foyer en 2026.
Wall Street clôture février dans le rouge
Les marchés financiers ont accusé le coup. Le S&P 500 a reculé de près de 1 % sur le mois de février, tandis que le Nasdaq Composite a subi une correction de plus de 3 %, sa pire performance mensuelle depuis mars 2025. Le Dow Jones a chuté de 521 points (soit 1,05 %) lors de la seule séance du 27 février, clôturant à 48 977 points.
Le VIX, l'indice de volatilité souvent qualifié de baromètre de la peur, a franchi le seuil des 20 en fin de mois. Ce franchissement technique, combiné à une rotation des flux vers les secteurs défensifs et les fonds monétaires, suggère que la stratégie consistant à « acheter les creux » traverse son épreuve la plus sévère depuis le shutdown gouvernemental de 2025.
Les valeurs technologiques ont particulièrement souffert : Nvidia a reculé de 5,49 %, Broadcom de 3,19 % et Caterpillar de 1,79 %. Steven Madden a retiré ses prévisions de résultats 2026, invoquant « l'incertitude tarifaire », provoquant une chute de 5 % de son action.
La bataille des remboursements : 160 milliards en jeu
L'arrêt de la Cour suprême ouvre un front juridique majeur. Plus de 900 entreprises ont engagé des procédures pour obtenir le remboursement des droits perçus sous le régime IEEPA, désormais jugé illégal. Le montant estimé des restitutions dépasse 160 milliards de dollars. FedEx a déjà annoncé qu'elle reverserait « tout remboursement aux expéditeurs et clients qui ont initialement supporté ces charges ».
Les mécanismes de restitution restent toutefois flous. Les autorités douanières n'ont pas encore publié de directive précise sur le calendrier et les modalités de remboursement, alimentant l'incertitude pour les importateurs.
Le sondage qui inquiète
Selon un sondage ABC News/Washington Post/Ipsos, 64 % des Américains désapprouvent la gestion des tarifs par le président, contre 34 % qui l'approuvent. La confiance des consommateurs, mesurée par le Conference Board, s'est légèrement redressée à 91,2 en février après avoir touché un plancher de 89,0 en janvier. Les anticipations à court terme restent néanmoins sous le seuil de 80 pour le treizième mois consécutif, un niveau historiquement associé à un risque de récession.
L'Europe entre prudence et préparation à la riposte
Le Parlement européen a suspendu la ratification de l'accord commercial conclu avec Washington, estimant que les nouveaux tarifs violent les termes négociés. Le commissaire au Commerce Maroš Šefčovič a déclaré que les responsables américains avaient assuré vouloir honorer l'accord « de bonne foi et sans délai », mais l'incertitude persiste.
L'UE dispose de l'Instrument anticoercition (ACI), un arsenal juridique permettant de restreindre le commerce et les investissements en provenance de pays exerçant des pressions économiques injustifiées. Ursula von der Leyen a prévenu que la réponse européenne serait « inflexible, unie et proportionnelle ».
Pour la France, l'enjeu est considérable. Les exportations françaises de vins et spiritueux vers les États-Unis représentent 3,9 milliards d'euros (2,4 milliards pour le vin seul), soit environ 25 % des exportations du secteur. L'industrie automobile européenne, qui a écoulé 750 000 véhicules outre-Atlantique pour 38,5 milliards d'euros, surveille également la situation avec attention.
Ce que les analystes anticipent pour mars
Goldman Sachs estime la probabilité d'une récession à 20 % sur les douze prochains mois, en baisse par rapport aux 30 % de début 2026. La banque projette une croissance du PIB américain de 2,5 % en 2026, au-dessus du consensus à 2,1 %. L'inflation sous-jacente (PCE core) devrait refluer de 3 % à 2,2 % d'ici décembre 2026, à mesure que l'effet tarifaire s'estompe.
Deutsche Bank adopte un ton plus optimiste, suggérant que « le taux effectif des tarifs va baisser cette année » et que le monde post-Cour suprême verra « des droits de douane plus faibles qu'avant la décision ». Morgan Stanley recommande de revenir à l'achat sur les valeurs technologiques dès mars, Nvidia figurant parmi ses recommandations.
Sur le marché de l'or, les investisseurs continuent de privilégier les valeurs refuges. Après un record historique à 5 589 dollars l'once le 28 janvier, le métal jaune se maintient autour de 5 070 dollars. Goldman Sachs vise 4 900 dollars d'ici décembre 2026, tandis que J.P. Morgan anticipe une moyenne de 5 055 dollars au dernier trimestre.
Les indicateurs à surveiller en mars
Plusieurs échéances clés détermineront la trajectoire des marchés dans les semaines à venir. Le rapport sur l'emploi américain (NFP) de février, les chiffres d'inflation (CPI et PCE), et la prochaine réunion de la BCE le 19 mars constitueront autant de catalyseurs potentiels. La durée de la surtaxe Section 122, limitée à 150 jours (soit jusqu'au 24 juillet), restera le facteur d'incertitude principal.
Michael Kersey, président d'American Lawn Mower Company, résume le sentiment du secteur privé : « La triche tarifaire est bien, bien pire que les tarifs eux-mêmes pour nous. » Une phrase qui illustre l'exaspération croissante du tissu industriel face à un environnement commercial devenu imprévisible.