Une restriction inédite sur les exportations de puces IA
L'administration américaine envisage d'imposer un plafond de 75 000 puces H200 par client chinois, selon des informations révélées par Bloomberg le 2 mars 2026. Cette mesure, qui s'appliquerait également aux processeurs MI325 d'AMD aux performances comparables, marquerait un nouveau tournant dans le contrôle des exportations technologiques vers la Chine.
Le plafond envisagé représente moins de la moitié de ce que les géants technologiques chinois comme Alibaba et ByteDance avaient exprimé vouloir acquérir auprès de Nvidia. Au total, les expéditions vers la Chine pourraient atteindre un million d'unités selon la limite haute fixée par l'équipe Trump au début du processus réglementaire, mais les plafonds individuels réduiraient considérablement les volumes effectifs pour les plus gros acheteurs.
Zéro dollar de revenus malgré le feu vert de Washington
La situation actuelle de Nvidia en Chine relève du paradoxe. Malgré un chiffre d'affaires record de 68,1 milliards de dollars au quatrième trimestre de l'exercice fiscal 2026 (dépassant les estimations de 1,9 milliard), la directrice financière Colette Kress a confirmé que le groupe n'a « pas encore généré le moindre revenu » lié aux ventes de H200 en Chine.
Les prévisions pour le premier trimestre de l'exercice 2027, fixées à 78 milliards de dollars, n'intègrent « aucun revenu de centre de données en provenance de Chine ». Cette exclusion totale soulève une question structurelle : le marché chinois, autrefois source majeure de croissance, est en passe de devenir une inconnue permanente dans les projections financières du groupe.
Un parcours réglementaire semé d'obstacles
La chronologie des événements illustre la complexité de ce dossier. En décembre 2025, le président Trump a annoncé que les puces H200 pourraient être exportées vers des « clients approuvés » en Chine moyennant une surtaxe de 25 %. Le Bureau of Industry and Security (BIS) du département du Commerce a formalisé cette politique le 13 janvier 2026, basculant les licences d'exportation du H200 et du MI325X d'AMD vers un examen « au cas par cas ».
Les critères techniques d'éligibilité fixent un seuil de performance de traitement total (TPP) inférieur à 21 000 et une bande passante DRAM totale inférieure à 6 500 Go/s. La règle des 50 % plafonne les exportations à la moitié des volumes vendus aux clients américains, ce qui autorise théoriquement l'envoi de 900 000 unités équivalentes H200 vers la Chine.
Pourtant, dès la mi janvier 2026, les douanes de Hong Kong ont intercepté les premiers lots de H200 en transit. Cet événement a pris Nvidia de court et poussé les fournisseurs de composants à suspendre leurs lignes de production destinées au marché chinois.
Jensen Huang entre lobbying intensif et réalité géopolitique
Le PDG de Nvidia a mené une campagne de lobbying sans précédent pour obtenir l'autorisation d'exporter vers la Chine. Jensen Huang a participé à un dîner à Mar a Lago à un million de dollars par convive, multiplié les visites au Capitole et promis de fabriquer pour 500 milliards de dollars de technologies IA sur le sol américain.
Son argument central : plus les puces américaines sont utilisées en Chine, plus les entreprises américaines conservent leur position dominante dans l'écosystème mondial de l'IA. Sans accès au marché chinois, Nvidia risque de voir ses clients se tourner vers des alternatives locales, ce qui renforcerait à terme la chaîne d'approvisionnement technologique autonome de Pékin.
Une opposition bipartisane au Congrès
Face à cette stratégie, une coalition bipartisane s'est formée au Sénat. La sénatrice Elizabeth Warren (démocrate, Massachusetts) et le sénateur Jim Banks (républicain, Indiana), rejoints par Tom Cotton, Chuck Schumer, Dave McCormick et Chris Coons, ont introduit le GAIN AI Act (Guaranteeing Access and Innovation for National Artificial Intelligence). Ce texte imposerait aux fabricants de puces de garantir la priorité d'accès aux clients américains avant toute exportation vers la Chine.
Warren a qualifié la décision de l'administration de « dangereuse », rappelant que le département de la Justice avait lui même averti que ces puces pourraient « accélérer la modernisation militaire de la Chine ». Un procureur fédéral du district sud du Texas a résumé l'enjeu : « Le pays qui contrôle ces puces contrôlera la technologie de l'IA. Le pays qui contrôle cette technologie contrôlera l'avenir. »
Le GAIN AI Act a franchi l'étape du Sénat en octobre dans le cadre de la loi d'autorisation de la défense nationale (NDAA), mais a été retiré du texte final sous la pression de la Maison Blanche. La chambre des représentants examine désormais un projet de loi qui accorderait au Congrès un délai de 30 jours pour examiner et éventuellement refuser les licences d'exportation de puces avancées.
La Chine accélère ses alternatives domestiques
Pendant que Washington débat, Pékin renforce son autonomie technologique. Les autorités chinoises ont inscrit les puces Huawei Ascend et Cambricon sur la liste officielle des fournisseurs publics, imposant de fait l'utilisation de solutions locales pour les entreprises nationales comme ByteDance, DeepSeek, Alibaba et Tencent.
L'écart de performance reste néanmoins significatif. Selon les chercheurs de DeepSeek, la meilleure puce IA de Huawei, l'Ascend 910C, atteint 60 % des performances du Nvidia H100, un processeur comparable au H200 mais doté d'une bande passante mémoire inférieure. Huawei ne devrait pas proposer de puce dépassant le H200 avant le lancement prévu de l'Ascend 960 au quatrième trimestre 2027.
DeepSeek, la startup chinoise d'IA qui a fait sensation avec ses modèles à moindre coût, a répété que sa principale contrainte reste l'accès à la puissance de calcul. L'envoi massif de H200 donnerait un coup d'accélérateur réel aux capacités d'entraînement de modèles IA en Chine, alors que les besoins en puissance de calcul pour les modèles de nouvelle génération croissent plus vite que la production nationale de puces IA.
Les enjeux pour les investisseurs et épargnants
Pour les investisseurs exposés à Nvidia (capitalisation boursière d'environ 4 400 milliards de dollars au 3 mars 2026), la question chinoise représente une variable à la fois massive et imprévisible. Le titre oscillait autour de 177 à 182 dollars début mars, en recul après la publication du rapport Bloomberg sur les plafonds d'exportation.
Plusieurs scénarios se dessinent. Dans l'hypothèse favorable, les ventes en Chine reprennent progressivement sous le régime des plafonds, ajoutant un revenu incrémental aux prévisions actuellement exclues. Dans l'hypothèse défavorable, la Chine bloque les importations ou les entreprises chinoises se tournent définitivement vers Huawei et les alternatives locales, transformant l'exclusion temporaire en perte structurelle.
Un indicateur clé : le carnet de commandes
Les accords pluriannuels de services cloud signés par Nvidia ont bondi de 12,6 milliards à 26 milliards de dollars d'un trimestre à l'autre, portés par les partenariats avec Meta, CoreWeave (5 GW d'ici 2030) et OpenAI (plus de 10 GW). Ces engagements à long terme offrent une visibilité rassurante, mais ils proviennent exclusivement de clients occidentaux.
Les analystes de Wall Street projettent un taux de croissance de 65 % pour l'exercice fiscal 2027, contre 57 % pour l'exercice 2026. Ces estimations n'intègrent aucune contribution chinoise, ce qui signifie que toute percée sur ce marché représenterait un catalyseur haussier potentiel.
Ce qu'il faut surveiller dans les semaines à venir
Trois échéances méritent une attention particulière. Premièrement, la formalisation éventuelle du plafond de 75 000 puces par client, qui pourrait être annoncée par le BIS dans les prochaines semaines. Deuxièmement, la position de Pékin sur l'importation effective des H200, alors que les douanes de Hong Kong ont déjà intercepté des lots en janvier. Troisièmement, l'avancée du projet de loi au Congrès qui accorderait un droit de regard de 30 jours sur les licences d'exportation.
La bataille autour des puces IA de Nvidia concentre les tensions fondamentales de la rivalité technologique sino américaine : la recherche de profit des entreprises face aux impératifs de sécurité nationale, l'avance technologique américaine face à la montée en puissance des alternatives chinoises, et la diplomatie commerciale face au découplage progressif des deux premières économies mondiales.
Sources
- Bloomberg, « US Considers Capping Nvidia H200 Chips at 75,000 per Chinese Customer », 2 mars 2026
- CNBC, « Nvidia still hasn't sold its US approved China AI chips », 26 février 2026
- CNBC, « Congress pushes back on Nvidia, White House with chip export limits », 26 février 2026
- Bureau of Industry and Security, Règle du 13 janvier 2026
- Senate Banking Committee, Communiqué Warren Schumer sur le H200, 12 décembre 2025
- Institute for AI Policy and Strategy, « BIS Licensing Policy for H200s », 2026
- Council on Foreign Relations, « The New AI Chip Export Policy to China », 2026
- Dataconomy, « Trump Greenlights H200 AI Chip Sales to China with 25% Revenue Cut », 4 février 2026
- The China Academy, « Nvidia Reports Zero H200 Revenue from China », 26 février 2026
- TrendForce, « DeepSeek Moves Closer to Nvidia H200 Chips », 30 janvier 2026
- Nvidia Investor Relations, Résultats Q4 FY2026, 25 février 2026