La Banque du Japon (BoJ) se prépare à franchir une nouvelle étape dans la normalisation de sa politique monétaire. Lors d'un discours prononcé devant des dirigeants d'entreprises à Nagoya ce lundi 1er décembre 2025, le gouverneur Kazuo Ueda a adressé le signal le plus explicite à ce jour concernant une possible hausse des taux lors de la réunion des 18 et 19 décembre.
Un signal sans équivoque du gouverneur Ueda
« La BoJ examinera les avantages et les inconvénients d'une hausse du taux directeur et prendra des décisions appropriées », a déclaré Kazuo Ueda, ajoutant que l'institution analysera les conditions économiques nationales et internationales, les évolutions de marché et l'équilibre des risques avant de statuer.
Le gouverneur a souligné que les taux d'intérêt réels demeurent « significativement bas » et bien en dessous du taux neutre. « En d'autres termes, même si le taux directeur est relevé, les conditions financières resteront accommodantes », a-t-il précisé, utilisant la métaphore du conducteur qui « relâche l'accélérateur » plutôt que de « freiner ».
« Retarder l'ajustement du degré d'assouplissement monétaire pourrait faire monter l'inflation à des niveaux aussi élevés qu'aux États-Unis et en Europe. Une inflation élevée pourrait contraindre la BoJ à relever significativement les taux d'intérêt, ce qui provoquerait des turbulences. »
— Kazuo Ueda, Gouverneur de la Banque du Japon
Réaction immédiate des marchés
Les marchés ont instantanément réagi aux propos du gouverneur. Le rendement des obligations d'État japonaises à 2 ans, le plus sensible aux décisions de politique monétaire, a bondi de 2 points de base pour atteindre 1,01 %, son niveau le plus élevé depuis juin 2008. Le rendement à 20 ans a également progressé pour toucher son plus haut niveau depuis 2020.
Sur le marché des changes, le yen s'est nettement renforcé face au dollar américain. La paire USD/JPY a chuté jusqu'à 154,66 yens pour un dollar, avant de se stabiliser autour de 155,09 yens, en baisse de 0,7 % sur la séance. L'euro et la livre sterling ont également reculé de 0,4 % et 0,7 % respectivement face à la devise nippone.
La volatilité a également touché les marchés actions, avec le Nikkei 225 qui a perdu 1,89 % pour clôturer à 49 303 points. L'indice VIX, baromètre de la volatilité à Wall Street, a bondi de plus de 10 % pour atteindre 18,03 points.
Les analystes anticipent désormais décembre
La probabilité d'une hausse des taux lors de la réunion de décembre a bondi à environ 76-80 %, contre 58-60 % la semaine précédente, selon les indices de swaps overnight. Plusieurs grandes institutions financières ont révisé leurs prévisions à la hausse.
Barclays et JPMorgan Securities ont avancé leurs anticipations d'un relèvement des taux de janvier à décembre 2025. BNP Paribas a qualifié le discours d'Ueda de « préavis de hausse du taux overnight en décembre ». Capital Economics considère désormais qu'une normalisation en décembre est « une certitude » et prévoit deux autres hausses l'année prochaine.
« Ueda a essentiellement préannoncé une hausse en décembre. Avec des attentes aussi élevées, maintenir les taux inchangés provoquerait des perturbations substantielles sur les marchés. »
— Naomi Muguruma, Stratégiste en chef obligataire, Mitsubishi UFJ Morgan Stanley Securities
Contexte économique favorable
Le gouverneur Ueda a exprimé sa confiance dans la capacité de l'économie japonaise à rebondir après la contraction du troisième trimestre. Il a notamment souligné que l'impact des droits de douane américains s'est avéré moins significatif qu'initialement redouté sur les bénéfices des entreprises.
Parmi les facteurs soutenant une hausse des taux :
- Inflation persistante : L'inflation sous-jacente de Tokyo a atteint 2,8 % en novembre, tandis que l'inflation nationale reste proche de 3 %, au-dessus de l'objectif de 2 % de la banque centrale.
- Dynamique salariale positive : Les entreprises maintiennent un élan actif d'augmentations salariales, alimentant un cercle vertueux prix-salaires.
- Pénurie de main-d'œuvre : Le marché du travail tendu renforce la position des salariés dans les négociations.
- Rentabilité des entreprises : Les profits des sociétés japonaises demeurent solides malgré les incertitudes mondiales.
La faiblesse du yen en ligne de mire
Interrogé sur la devise japonaise, le gouverneur Ueda a indiqué que la faiblesse du yen était susceptible d'accélérer l'inflation des prix à la consommation, un facteur que la BoJ doit surveiller attentivement dans la définition de sa politique. Le yen a perdu près de 10 % face au dollar depuis le début de l'année, touchant des plus bas de dix mois en novembre.
Cette dépréciation renchérit les importations, notamment énergétiques et alimentaires, et contribue à maintenir les pressions inflationnistes. Une hausse des taux permettrait de réduire l'écart de rendement avec les États-Unis et de soutenir la monnaie japonaise.
Implications pour les investisseurs
Pour les investisseurs en actifs japonais, ce virage de politique monétaire comporte plusieurs implications :
- Obligations japonaises : Les rendements devraient continuer à progresser, pesant sur les prix des obligations existantes. Les investisseurs pourraient privilégier les maturités courtes.
- Actions japonaises : La hausse des taux représente un défi pour les valeurs de croissance sensibles au coût du financement, mais pourrait favoriser le secteur bancaire nippon.
- Yen : La devise japonaise devrait bénéficier d'un soutien accru, réduisant le risque de change pour les investisseurs étrangers.
- Divergence Fed-BoJ : Alors que la Réserve fédérale américaine s'oriente vers de nouvelles baisses de taux, la BoJ prend le chemin inverse, créant des opportunités d'arbitrage sur le marché des changes.
La réunion de politique monétaire des 18 et 19 décembre s'annonce comme l'événement majeur de fin d'année pour les marchés asiatiques. Si la hausse se confirme, le taux directeur japonais passerait de 0,5 % à 0,75 %, marquant une étape supplémentaire dans la sortie progressive de décennies de politique ultra-accommodante.