Contexte et enjeux
Le marché de l'argent traverse une période de tension sans précédent depuis le début de l'année 2026. Le métal précieux a franchi la barre des 92 dollars l'once mi-janvier, soit une progression de 180 % sur un an et un doublement de son cours en seulement quatre mois. Cette envolée spectaculaire résulte de la convergence de plusieurs facteurs structurels : un déficit d'approvisionnement chronique, des restrictions d'exportation chinoises entrées en vigueur le 1er janvier 2026, et une demande industrielle record tirée par la transition énergétique.
Contrairement aux précédentes hausses spéculatives, la dynamique actuelle s'appuie sur des fondamentaux physiques tangibles. Les stocks du COMEX ont chuté de plus de 70 % depuis 2020, tandis que les primes sur le métal physique atteignent des niveaux historiques en Asie et au Moyen-Orient.
Les faits clés
Un déficit structurel qui s'aggrave
Le marché de l'argent affiche désormais sa cinquième année consécutive de déficit. Selon les données compilées par The Oregon Group et le Silver Institute, le déficit cumulé entre 2021 et 2025 atteint 820 millions d'onces, soit l'équivalent de près d'une année complète de production minière mondiale.
En 2025, le déficit annuel s'est établi à environ 200 millions d'onces, alors que la production minière mondiale plafonne autour de 835 millions d'onces, contre un pic de 900 millions d'onces en 2016. La particularité de l'argent réside dans sa production : 71 % proviennent de l'extraction d'autres métaux (or, plomb, zinc, cuivre), ce qui limite la capacité des producteurs à répondre rapidement à une hausse de la demande.
La Chine verrouille ses exportations
Depuis le 1er janvier 2026, la Chine applique de nouvelles restrictions sur les exportations d'argent, élevant le métal au rang de « matière stratégique » au même titre que les terres rares. Seules 44 entreprises disposant d'une capacité de production annuelle d'au moins 80 tonnes et d'une ligne de crédit supérieure à 30 millions de dollars sont désormais autorisées à exporter.
Cette décision a provoqué une fragmentation immédiate du marché mondial. L'argent physique s'échange désormais à Shanghai avec une prime de 12 % par rapport au cours de Londres, tandis que les primes atteignent 40 % à Dubaï et jusqu'à 60 % au Japon, selon les données de BullionStar.
Ruée sur les stocks du COMEX
La tension sur le marché physique s'est matérialisée de façon spectaculaire début janvier 2026. En seulement sept jours, 33,45 millions d'onces d'argent ont été retirées des entrepôts du COMEX pour livraison physique, soit environ 26 % des stocks enregistrés disponibles. Le 7 janvier, JP Morgan a assuré 99 % d'une livraison de 8,1 millions d'onces.
Les stocks enregistrés du COMEX, ceux effectivement disponibles pour livraison contre les contrats à terme, ont fondu de plus de 70 % depuis leur pic de 2020. Sur les quelque 440 millions d'onces détenues dans les entrepôts, moins de 130 millions sont réellement disponibles pour la livraison.
Analyse approfondie
La demande industrielle en pleine accélération
La consommation industrielle d'argent a atteint un record de 680,5 millions d'onces en 2024, selon le Silver Institute. Le secteur photovoltaïque représente désormais 29 % de cette demande, contre seulement 11 % en 2014. Chaque panneau solaire contient entre 15 et 25 grammes d'argent, et les nouvelles technologies de cellules (TOPCon, SHJ) consomment 50 % de plus que les cellules PERC traditionnelles.
Selon les estimations de BMO, le secteur solaire devrait absorber 261 millions d'onces en 2026, un niveau record. À cela s'ajoutent les besoins croissants des véhicules électriques (67 à 79 % de plus d'argent par véhicule que les motorisations thermiques), des infrastructures d'intelligence artificielle et des centres de données.
Un marché physique sous tension extrême
Les signes de stress sur le marché physique se multiplient. En octobre 2025, le marché de l'argent à Londres s'est figé pendant 1h30 après une commande de 1 000 tonnes passée par l'Inde. Les taux de prêt de l'argent (lease rates) ont brièvement bondi de 0,25 % à 200 %, révélant l'ampleur de la pénurie.
Cette situation de « backwardation », où le prix au comptant dépasse le prix à terme, provoque une fuite continue du métal hors des coffres du COMEX et du LBMA. Les entrepôts londoniens détenaient 27 818 tonnes d'argent fin décembre 2025, mais une partie significative de ce stock appartient à des ETF et n'est pas disponible pour le marché.
Perspectives d'experts
Kenny Hu, stratégiste chez Citigroup, anticipe que l'argent atteindra 100 dollars l'once d'ici mars 2026, avec un potentiel de 110 dollars au second semestre. Selon lui, le marché est porté par « des risques géopolitiques accrus, des pénuries physiques persistantes et une incertitude renouvelée sur l'indépendance de la Fed ».
Citigroup maintient sa conviction que « l'argent surperformera et que le marché haussier des métaux précieux s'étendra aux métaux industriels ». La banque prévient toutefois que l'or pourrait connaître une « correction baissière » après le premier trimestre 2026.
Alan Hibbard, analyste en chef chez GoldSilver, se montre encore plus optimiste. Il anticipe que « l'argent performera mieux en 2026 qu'en 2025 », où le métal avait déjà gagné 147 %. BNP Paribas considère également que 100 dollars est atteignable d'ici la fin de l'année.
Implications pour les investisseurs
Pour les épargnants français, cette situation présente à la fois des opportunités et des risques. L'argent reste accessible sous forme physique (pièces, lingots) ou via des ETF comme le iShares Silver Trust (SLV). Toutefois, les primes élevées sur le marché physique et la volatilité extrême imposent une approche prudente.
Les actions minières argentifères offrent une exposition amplifiée à la hausse des cours, mais comportent des risques opérationnels spécifiques. Les principaux producteurs (Pan American Silver, First Majestic, Hecla Mining) ont vu leurs cours s'envoler, mais restent sensibles à toute correction du métal.
La fiscalité française reste avantageuse : l'argent physique détenu plus de 22 ans est exonéré de plus-value, et la taxe forfaitaire sur les métaux précieux s'établit à 11,5 % du prix de vente.
Ce qu'il faut surveiller
- L'évolution des stocks du COMEX et du LBMA dans les prochaines semaines
- Les décisions de la Fed sur les taux directeurs, qui influencent le dollar et donc les métaux précieux
- L'impact réel des restrictions chinoises sur les flux d'exportation
- Le rééquilibrage annuel des indices de matières premières, qui a généré 6,8 milliards de dollars de ventes forcées en janvier
- La demande du secteur solaire, particulièrement en Chine et aux États-Unis
Conclusion
Le marché de l'argent traverse une phase de tension structurelle qui dépasse les simples mouvements spéculatifs. La combinaison d'un déficit d'approvisionnement chronique, de la montée en puissance de la demande industrielle et des restrictions commerciales chinoises crée les conditions d'une revalorisation durable du métal.
Les prévisions de Citigroup tablant sur 100 dollars d'ici mars 2026 ne relèvent plus du scénario extrême. Toutefois, la rapidité de la hausse depuis 2025 expose le marché à des corrections brutales. Les investisseurs avisés privilégieront une approche progressive, en intégrant l'argent dans une allocation diversifiée plutôt que comme pari spéculatif isolé.