L'Allemagne et l'Italie veulent un « kill switch » européen contre les stablecoins étrangers
Berlin et Rome proposent de donner à l'Autorité bancaire européenne le pouvoir de bloquer les stablecoins étrangers non conformes. Cette initiative, portée au nom de la souveraineté monétaire, pourrait exclure le Tether (USDT) du marché européen.

Les deux premières économies de la zone euro viennent de poser un acte politique majeur dans l'univers des actifs numériques. L'Allemagne et l'Italie ont présenté, le 27 mars 2026, un document de travail conjoint proposant l'instauration d'un mécanisme d'urgence permettant à l'Union européenne de bloquer l'accès des stablecoins étrangers à son marché. Le texte, distribué avant la réunion du groupe de travail sur les services financiers et l'union bancaire du 30 mars, s'inscrit dans le cadre du « Market Integration and Supervision Package » (MISP), le prochain grand chantier réglementaire européen en matière de finance numérique.
Un verrou réglementaire inédit pour les émetteurs étrangers
Le dispositif proposé repose sur un principe clair : tout opérateur de stablecoins étranger serait interdit d'accès au marché européen tant que la Commission européenne n'aurait pas formellement établi l'équivalence du cadre réglementaire de son pays d'origine avec les normes de l'UE. Les États-Unis ne disposant pas, à ce jour, d'un cadre comparable au règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets), les principaux stablecoins adossés au dollar pourraient se retrouver de facto exclus du continent.
Le texte vise particulièrement les « stablecoins multi-émetteurs », ces jetons émis simultanément dans plusieurs juridictions dont les réserves sont réparties entre différents pays. Les auteurs du document soulignent un risque systémique : en cas de retraits massifs, la liquidité côté européen pourrait s'avérer insuffisante, les fonds étant potentiellement bloqués dans des comptes bancaires américains.
L'Autorité bancaire européenne en première ligne
Au cœur du dispositif, l'Autorité bancaire européenne (ABE, ou EBA en anglais) obtiendrait le pouvoir d'activer un « kill switch » dans trois cas précis :
- Défaillance des mécanismes de transfert de réserves entre juridictions
- Violation grave, par l'émetteur, des règles de son pays d'origine
- Activité démontrée contraire aux intérêts des détenteurs européens de jetons
La proposition introduit également un changement notable dans la classification des opérateurs. Toute participation à un schéma de stablecoins multi-émetteurs classerait automatiquement l'opérateur comme « significatif », déclenchant la supervision directe de l'ABE, indépendamment de sa taille. Ce mécanisme rompt avec l'approche actuelle, fondée sur des seuils quantitatifs de volume et de capitalisation.
Un calendrier dicté par l'urgence systémique
Le Comité européen du risque systémique (CERS, ou ESRB) a déjà fixé des jalons contraignants : les premières mesures de sauvegarde devront être mises en œuvre avant la fin 2026, avec des dispositions complémentaires attendues pour la fin 2027. Ce calendrier traduit l'inquiétude croissante des régulateurs face à l'expansion rapide des stablecoins en dollars dans les circuits de paiement européens.
Un marché de 300 milliards de dollars dominé par le dollar
Les chiffres illustrent l'ampleur du déséquilibre que Berlin et Rome cherchent à corriger. Le marché mondial des stablecoins dépasse les 300 milliards de dollars de capitalisation, dont 99 % sont libellés en dollars américains. L'USDT de Tether domine avec environ 187 milliards de dollars de capitalisation, suivi par l'USDC de Circle à 75,7 milliards. Les stablecoins adossés à l'euro représentent à peine 1 % du marché total.
Les volumes de transactions en chaîne (on-chain) dépassent 8 900 milliards de dollars sur le premier semestre 2025, avec un volume quotidien de négociation de l'USDT supérieur à 75 milliards de dollars. Tether détient environ 98,5 milliards de dollars en bons du Trésor américain, ce qui en fait l'un des plus grands détenteurs non souverains au monde.
Tether non conforme, Circle en position de force
La situation réglementaire des deux géants du secteur diverge radicalement au sein de l'UE. En mars 2026, Tether n'a toujours pas obtenu de licence d'établissement de monnaie électronique (EME) dans aucun État membre, condition préalable au respect du règlement MiCA. Le volume de négociation quotidien de l'USDT sur les plateformes régulées européennes a chuté d'environ 40 % par rapport aux niveaux antérieurs à MiCA, selon les données de CryptoCompare.
Circle, en revanche, a obtenu sa licence EME en France par l'intermédiaire de sa filiale Circle France SAS. L'USDC a enregistré une croissance de 73 % de sa capitalisation au cours de la période récente, contre 36 % pour l'USDT. La date limite du 1er juillet 2026, fin de toutes les périodes transitoires MiCA, approche rapidement : les émetteurs non conformes seront retirés des plateformes régulées de l'UE.
Souveraineté monétaire : l'enjeu géopolitique derrière la réglementation
Le document franco-allemand ne cache pas sa dimension géopolitique. En invoquant explicitement la « stabilité et la souveraineté » de l'Union, les deux capitales inscrivent cette initiative dans un contexte plus large : celui de la préservation du rôle de l'euro face à la « dollarisation numérique » du système financier.
Joachim Nagel, président de la Bundesbank, a décrit un scénario préoccupant dans un discours du 12 février : si les stablecoins en dollars gagnaient en popularité auprès des citoyens européens, cela « porterait gravement atteinte » à la valeur et à la stabilité de l'euro. La présidente de la BCE, Christine Lagarde, a de son côté martelé que sans euro numérique, l'Europe « continuera à dépendre des infrastructures offertes par des fournisseurs non européens ».
Le Parlement européen a d'ailleurs adopté une résolution qualifiant la création d'un euro numérique d'« essentielle pour renforcer la souveraineté monétaire de l'UE ». La BCE vise une mise en service de cette monnaie numérique de banque centrale (MNBC) à l'horizon 2029, sous réserve d'un vote parlementaire attendu dans le courant de l'année.
Des réactions contrastées dans l'industrie crypto
L'écosystème des actifs numériques observe ces développements avec une attention mêlée d'inquiétude. Les grandes plateformes d'échange européennes ont déjà anticipé le durcissement réglementaire. Binance a retiré neuf stablecoins non conformes, dont l'USDT, le TrueUSD et le Dai, pour les utilisateurs de l'Espace économique européen en mars 2025. Coinbase Europe a procédé à un retrait similaire dès décembre 2024.
Brian Armstrong, PDG de Coinbase, a mis en garde contre le risque que des réglementations trop restrictives compromettent l'ambition européenne de devenir un pôle mondial des actifs numériques. La question des rendements sur stablecoins constitue un autre point de friction : aux États-Unis, la dernière version du « CLARITY Act » envisage de restreindre les récompenses liées à la détention de stablecoins, ce qui a provoqué une chute de 20 % de l'action Circle et de 10 % de celle de Coinbase en mars 2026.
Un contexte fiscal renforcé en France
Pour les investisseurs français, cette évolution réglementaire s'ajoute à un environnement fiscal déjà en mutation. La directive européenne DAC8, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, impose aux plateformes d'échange la déclaration automatique des transactions de leurs clients aux autorités fiscales. La « flat tax » française, relevée à 31,4 % sur les revenus du capital en 2026, transforme le cadre d'imposition des crypto-actifs.
Le droit français offre toutefois une protection notable : depuis 2024, les détenteurs de crypto-actifs bénéficient de la même protection juridique que les détenteurs de titres financiers traditionnels. La France compte plus de 1 000 fintechs actives et se positionne comme le deuxième marché fintech européen derrière le Royaume-Uni.
Quels scénarios pour les épargnants européens ?
Trois risques structurels émergent si les stablecoins en dollars prennent de l'ampleur sans encadrement suffisant. Le premier est celui d'une dollarisation privée : une activité économique libellée et réglée en dollars numériques, hors du contrôle de la BCE. Le deuxième concerne l'affaiblissement du rôle domestique de l'euro et la complication de la transmission de la politique monétaire. Le troisième porte sur la concentration du risque systémique chez des émetteurs non régulés dont les réserves restent opaques.
Pour les épargnants et investisseurs, les conséquences pratiques pourraient se manifester de plusieurs façons : restriction de l'accès à certains stablecoins sur les plateformes européennes, migration vers des alternatives conformes (USDC, stablecoins en euros comme l'EURC), et vigilance accrue sur la fiscalité des conversions entre stablecoins.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
Le document germano-italien ne représente pas encore une position commune de l'UE. Toutefois, les « non-papers » portés par les deux plus grandes économies de la zone euro exercent traditionnellement une influence considérable sur les résultats législatifs. Plusieurs échéances clés se profilent : la finalisation des discussions au sein du groupe de travail du Conseil, l'évaluation annuelle de significativité des stablecoins par l'ABE prévue courant 2026, et la date butoir du 1er juillet pour la conformité MiCA complète.
La question centrale reste celle de l'équilibre entre protection des investisseurs et compétitivité du marché européen. En érigeant un mur réglementaire face aux stablecoins étrangers, l'Europe pourrait renforcer sa souveraineté monétaire. Le risque, soulevé par les acteurs de l'industrie, serait de pousser l'innovation et les capitaux vers des juridictions plus accueillantes.