Macron lance un appel solennel pour la souveraineté des paiements européens face à Visa et Mastercard
Lors du Sommet CB 2026 au Carrousel du Louvre, Emmanuel Macron a qualifié les paiements de « dernier kilomètre de la souveraineté économique », exhortant l'Europe à réduire sa dépendance envers les réseaux américains.

Emmanuel Macron a frappé fort ce 31 mars 2026. Lors du Sommet CB organisé au Carrousel du Louvre à Paris, le président de la République a adressé un message vidéo aux acteurs du secteur des paiements pour rappeler que la France et l'Europe « ne peuvent pas renoncer à des moyens de paiement souverains ». Une déclaration qui intervient dans un contexte géopolitique tendu, où la dépendance technologique envers les États Unis devient un enjeu stratégique de premier plan.
Le paiement, « dernier kilomètre de la souveraineté économique »
Dans son allocution, le chef de l'État a employé des termes inhabituellement directs. « Renoncer à maîtriser les paiements, ce serait accepter que le cœur de notre transaction dépende d'acteurs qui ne sont pas forcément alignés avec nous, qui n'ont pas forcément les mêmes intérêts », a déclaré Emmanuel Macron. Le président a insisté sur le fait que le paiement constitue « le dernier kilomètre de la souveraineté économique » et que le contrôler signifie « contrôler la sécurité de nos échanges, la continuité de notre économie, notre capacité à décider par nous mêmes et donc notre indépendance ».
Le GIE Cartes Bancaires, fondé en 1984, représente selon le président « 80 % des transactions dans notre pays ». Ce modèle coopératif, détenu par les grandes banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale), reste « unique en Europe » et constitue, aux yeux de l'Élysée, un rempart contre la domination des réseaux américains.
Une dépendance européenne préoccupante en chiffres
Les données de la Banque centrale européenne confirment l'ampleur du défi. Plus de deux tiers des transactions par carte en zone euro transitent par des infrastructures non européennes. Sur les 21 pays de la zone euro, 13 dépendent exclusivement des réseaux internationaux (Visa, Mastercard) ou de solutions mobiles étrangères pour leurs paiements en magasin.
En 2023, Visa et Mastercard ont traité 4 700 milliards de dollars en volume de paiements à travers l'Union européenne. Les commerçants européens versent chaque année environ 3 milliards d'euros de commissions pour accepter les cartes de débit étrangères. La France fait figure d'exception grâce au réseau CB, qui capte environ 79 % du marché national des transactions par carte, contre seulement 9 % pour Visa et 9 % pour Mastercard.
Pourquoi cette dépendance pose problème
La BCE a averti dans sa stratégie globale des paiements, publiée en mars 2026, que cette dépendance envers des systèmes étrangers soulève des « préoccupations en matière de protection des données, de traçabilité, de résilience et de pouvoir de marché ». Dans un contexte où les sanctions internationales peuvent couper l'accès à des infrastructures financières (comme l'a montré la déconnexion de la Russie du système SWIFT en 2022), la maîtrise des circuits de paiement devient un enjeu de sécurité nationale.
Wero et l'alliance EuroPA : 130 millions d'utilisateurs connectés
La réponse européenne s'organise autour de plusieurs piliers. Le plus avancé est Wero, le portefeuille numérique lancé en juillet 2024 par l'European Payments Initiative (EPI). Fondé sur des virements instantanés de compte à compte, Wero élimine les intermédiaires de la chaîne de paiement et les coûts associés.
En février 2026, EPI a annoncé avoir dépassé les 50 millions d'utilisateurs enregistrés. Le même mois, l'alliance avec EuroPA (regroupant Bancomat en Italie, Bizum en Espagne, MB Way au Portugal et Vipps MobilePay en Scandinavie) a porté le réseau à 130 millions d'utilisateurs dans 13 pays européens, soit environ 72 % de la population de l'UE et de la Norvège.
Les prochaines étapes prévoient le lancement des paiements transfrontaliers entre particuliers en 2026, puis l'intégration du commerce en ligne et des paiements en point de vente d'ici 2027. En Allemagne, la néobanque N26 a signé un accord en décembre 2025 pour intégrer Wero dans son application, avec un déploiement prévu en France, en Allemagne et aux Pays Bas au second semestre 2026.
L'euro numérique : un « troisième pilier » en gestation
En parallèle de Wero, la BCE prépare l'euro numérique, une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) qui constituerait un complément au cash et aux paiements privés. Selon la stratégie publiée en mars 2026, l'Eurosystème se dit « prêt à émettre l'euro numérique en 2029 », sous réserve de l'adoption de la réglementation par les colégislateurs européens en 2026. Un exercice pilote pourrait débuter à la mi 2027.
L'euro numérique serait une créance directe sur la banque centrale (et non sur une banque commerciale), non volatile contrairement aux cryptomonnaies, et traité exclusivement sur des infrastructures européennes. Son usage de base serait gratuit, avec les « standards les plus élevés en matière de vie privée et de protection des données », selon la BCE.
Toutefois, le processus législatif accuse du retard. Le règlement proposé par la Commission européenne en juin 2023 n'a toujours pas été adopté par le Parlement. La commission des affaires économiques et monétaires (ECON) reste bloquée sur la question des fonctionnalités en ligne et hors ligne. Un vote de dépassement pourrait intervenir en mai 2026.
Des voix discordantes sur la faisabilité
Tous les experts ne partagent pas l'optimisme affiché par l'Élysée. Michel Ruimy, économiste et professeur à l'ESCP spécialisé en économie monétaire, estime qu'un système européen capable de rivaliser avec Visa et Mastercard reste « irréaliste avant 2027 ou 2030 ». Selon lui, les réseaux américains représentent des « infrastructures interconnectées mondiales » soutenues par « des décennies d'investissement, de recherche en cybersécurité et de partenariats bancaires ».
L'économiste pointe également la « fragmentation politique » du continent. Chaque pays défend son système national (CB en France, Girocard en Allemagne, Bancontact en Belgique), créant ce qu'il qualifie de « mosaïque ingouvernable ». Les petits États qui bénéficient de l'intégration Visa/Mastercard n'auraient, selon lui, aucune incitation à adopter un système paneuropéen initialement plus coûteux.
Le cadre réglementaire se renforce
L'Union européenne ne se contente pas d'encourager les alternatives : elle durcit également les règles pour les acteurs existants. Le règlement sur les paiements instantanés SEPA, entré en vigueur en avril 2024, oblige les banques de la zone euro à proposer des virements instantanés au même prix que les virements standards. Cette mesure réduit l'avantage concurrentiel des réseaux de cartes pour les transferts domestiques.
Sur le front des commissions d'interchange, les plafonds européens restent fixés à 0,2 % pour les cartes de débit et 0,3 % pour les cartes de crédit. Visa et Mastercard ont accepté de prolonger volontairement les plafonds sur les frais intrarégionaux dans l'Espace économique européen jusqu'en 2029. Au Royaume Uni, le Competition Appeal Tribunal a jugé à l'unanimité que les structures de commissions non négociables de Visa et Mastercard enfreignaient le droit de la concurrence.
L'Eurosystème développe également ses infrastructures de règlement. Le projet Pontes, visant à fournir une solution de règlement en monnaie de banque centrale pour les actifs tokenisés, devrait être opérationnel « d'ici la fin du troisième trimestre 2026 ». Le projet Appia explore quant à lui l'infrastructure pour l'émission, l'enregistrement et le règlement de transactions programmables.
Ce que cela signifie pour les épargnants et investisseurs
Pour les épargnants français, les implications sont multiples. La montée en puissance de Wero et du réseau CB pourrait se traduire par des frais de transaction réduits à terme, puisque les systèmes de compte à compte éliminent les intermédiaires. Les commerçants, qui supportent actuellement environ 3 milliards d'euros de frais annuels en Europe, pourraient répercuter ces économies sur les prix.
Du côté des investisseurs, le secteur européen des paiements représente un terrain d'opportunités. L'alliance EPI/EuroPA, la préparation de l'euro numérique et le projet de tokenisation Pontes constituent autant de catalyseurs potentiels pour les valeurs financières européennes. Les banques participantes à EPI (BNP Paribas, Société Générale, Deutsche Bank, ING) pourraient bénéficier d'une réduction de leur dépendance aux commissions versées aux réseaux américains.
Judith Arnal, chercheuse au Centre for European Policy Studies (CEPS), tempère néanmoins l'enthousiasme. Quatre conditions doivent être réunies pour que les alternatives européennes s'imposent : l'efficacité des coûts pour les commerçants, une expérience consommateur comparable au paiement en un clic, une gestion robuste de la fraude avec les paiements instantanés et des mécanismes solides de résolution des litiges. « Wero doit être rentable pour les commerçants, pratique pour les consommateurs et sûr contre la fraude », résume t elle.
Que faut il surveiller dans les prochains mois
Plusieurs échéances clés détermineront la trajectoire de cette bataille pour la souveraineté des paiements. Le vote potentiel du Parlement européen sur le règlement de l'euro numérique, attendu en mai 2026, constituera un test politique majeur. Le déploiement de Wero en point de vente et en commerce électronique, prévu pour 2027, devra prouver que le système peut rivaliser avec la fluidité de Visa et Mastercard. La mise en service du projet Pontes au troisième trimestre 2026 marquera une étape dans la tokenisation des actifs en monnaie de banque centrale.
La déclaration de Macron au Sommet CB 2026 s'inscrit dans une tendance de fond : la souveraineté technologique et financière est devenue un enjeu politique de premier ordre en Europe. Reste à savoir si les ambitions affichées se traduiront par des résultats concrets. Comme le souligne Michel Ruimy, « la volonté stratégique commune » fait encore défaut sur le continent. Entre l'urgence géopolitique et les réalités industrielles, le chemin vers l'indépendance des paiements européens s'annonce long, mais la direction semble désormais irréversible.

