TSMC, premier fondeur mondial de semiconducteurs, a publié jeudi 17 avril des résultats trimestriels historiques. Le bénéfice net du groupe taïwanais a bondi de 58,3 % sur un an pour atteindre 572,5 milliards de dollars taïwanais (environ 18,2 milliards de dollars américains), dépassant largement les prévisions des analystes compilées par Bloomberg, qui tablaient sur 540,2 milliards. Ce huitième trimestre consécutif de croissance à deux chiffres confirme la position centrale de l'entreprise dans la chaîne de valeur de l'intelligence artificielle.
Des chiffres qui témoignent d'une dynamique exceptionnelle
Le chiffre d'affaires trimestriel s'est établi à 1 130 milliards de dollars taïwanais (35,9 milliards de dollars américains), en progression de 35,1 % par rapport au premier trimestre 2025. Le mois de mars a été particulièrement remarquable, avec des revenus de 415,2 milliards de dollars taïwanais et une croissance annuelle de 45,2 %, la plus forte jamais enregistrée sur un seul mois.
La marge brute a atteint 66,2 %, en amélioration de 390 points de base par rapport au trimestre précédent. La marge opérationnelle s'est établie à 58,1 %, en hausse de 410 points de base. Le bénéfice par action ressort à 22,08 dollars taïwanais, nettement au dessus du consensus de 20,88 dollars taïwanais. Le rendement des capitaux propres a atteint 40,5 %.
L'intelligence artificielle, moteur de la croissance
La répartition du chiffre d'affaires par plateforme illustre la domination de l'IA dans les commandes de TSMC. Le segment HPC (calcul haute performance), qui englobe les puces pour centres de données et accélérateurs d'IA, a représenté 61 % du chiffre d'affaires total, en progression de 20 % par rapport au quatrième trimestre 2025. Les smartphones ont compté pour 26 %, l'Internet des objets pour 6 %, l'automobile pour 4 % et l'électronique grand public pour 1 %.
Les technologies avancées (nœuds de 7 nanomètres et inférieurs) ont généré 74 % du chiffre d'affaires total en plaquettes. Le nœud 3 nanomètres a représenté à lui seul 25 % des revenus, contre seulement 6 % au troisième trimestre 2023. Le nœud 5 nanomètres a contribué à hauteur de 36 % et le 7 nanomètres à 13 %.
« La demande liée à l'IA reste extrêmement robuste. Le passage de l'IA générative en mode requête vers l'IA agentique en mode action entraîne une nouvelle accélération de la consommation de tokens, ce qui alimente le besoin en puissance de calcul et soutient la demande pour nos technologies de pointe. »
C.C. Wei, directeur général de TSMC
Des prévisions relevées pour 2026
La direction a rehaussé ses perspectives pour l'ensemble de l'exercice. TSMC anticipe désormais une croissance du chiffre d'affaires « supérieure à 30 % » en dollars américains, contre « proche de 30 % » lors de la précédente communication. Pour le deuxième trimestre, le groupe prévoit un chiffre d'affaires compris entre 39 et 40,2 milliards de dollars, soit une hausse séquentielle d'environ 10 % et un niveau supérieur au consensus des analystes de 38,1 milliards.
La marge brute du deuxième trimestre est attendue entre 65,5 % et 67,5 %, et la marge opérationnelle entre 56,5 % et 58,5 %. Le directeur financier Wendell Huang a précisé que la marge brute du nœud 3 nanomètres devrait dépasser la moyenne du groupe au second semestre 2026.
Les dépenses d'investissement pour 2026 sont désormais orientées vers le haut de la fourchette de 52 à 56 milliards de dollars, soit une hausse potentielle de 37 % par rapport à 2025. Au premier trimestre, TSMC a investi 11,1 milliards de dollars. La trésorerie et les titres négociables s'élevaient à 3 400 milliards de dollars taïwanais (environ 106 milliards de dollars américains) à la fin mars.
La feuille de route technologique avance à grande vitesse
Le nœud 2 nanomètres (N2) est entré en production de volume au quatrième trimestre 2025, en avance sur le calendrier initial. Les rendements sont qualifiés de « satisfaisants » par la direction, avec une montée en puissance progressive sur les sites de Hsinchu et Kaohsiung. L'impact sur la marge brute est estimé entre 2 et 3 points de pourcentage pour l'année 2026.
Le nœud A14, prochaine génération prévue pour 2028, promet une amélioration de la vitesse de 10 à 15 % par rapport au N2, ou une réduction de la consommation énergétique de 25 à 30 % à vitesse équivalente, avec un gain de densité d'environ 20 %. TSMC développe également des solutions d'empaquetage avancé (CoWoS et CoWoS L) pour répondre à la demande croissante en modules d'IA complexes.
Une expansion mondiale accélérée
L'expansion géographique de TSMC s'intensifie pour répondre aux impératifs géopolitiques et satisfaire ses clients. En Arizona, la première usine produit déjà des puces en 4 nanomètres pour Apple et Nvidia. La deuxième usine, achevée en avance, débutera la production de masse en 3 nanomètres au second semestre 2027. Apple a annoncé en février 2026 l'achat de plus de 100 millions de puces fabriquées en Arizona cette année.
L'investissement total en Arizona pourrait atteindre 165 milliards de dollars sur la prochaine décennie, incluant jusqu'à 12 usines. Au Japon, la deuxième usine JASM adoptera le 3 nanomètres avec une production de masse prévue pour 2028. En Allemagne, l'usine ESMC poursuit son développement sur les nœuds matures.
Un positionnement concurrentiel sans équivalent
TSMC contrôle environ 90 % de la production mondiale des puces les plus avancées (3 nanomètres et inférieurs). Nvidia, Apple, AMD, Broadcom, Qualcomm et MediaTek figurent parmi ses principaux clients. Aucun concurrent ne rivalise avec TSMC sur les rendements, la capacité et les relations clients à ces niveaux technologiques.
Samsung Foundry et Intel Foundry Services accusent un retard significatif. Intel, qualifié de « concurrent très sérieux » par C.C. Wei, cible avec son nœud 18A une capacité équivalente au 3 nanomètres, soit deux à trois ans de décalage technologique. La Chine, via SMIC, reste limitée à des procédés équivalents au 7 nanomètres en raison des restrictions américaines sur les équipements de lithographie EUV d'ASML.
« TSMC semble si profondément ancré dans la chaîne d'approvisionnement de l'IA que les vents contraires macroéconomiques peinent à l'affecter de manière significative. »
Ian Lyall, analyste chez Proactive Investors
Les implications pour les investisseurs et épargnants
Goldman Sachs anticipe une hausse de 49 % des revenus mondiaux du secteur des semiconducteurs d'ici fin 2026, avec des revenus liés au matériel IA dépassant les 700 milliards de dollars au quatrième trimestre. Bank of America prévoit que les ventes mondiales de puces franchiront pour la première fois le seuil historique de 1 000 milliards de dollars annuels en 2026, portées par une croissance de 30 % sur un an.
Les dépenses d'investissement en IA des grandes entreprises technologiques sont projetées à 527 milliards de dollars en 2026, contre 465 milliards début 2025. Morgan Stanley souligne que la visibilité sur la croissance du secteur reste « limpide » jusqu'en 2027, avec une prochaine phase de hausse qui favorisera les valeurs liées à la mémoire et à l'utilisation des capacités.
Pour les épargnants européens, la performance de TSMC constitue un indicateur avancé de la santé du secteur technologique mondial. Les pairs européens du semiconducteur (ASML, ASM International, Soitec, STMicroelectronics, Infineon) ont progressé de 0,2 à 3,9 % à la suite de la publication. Les fonds thématiques exposés à l'IA et aux semiconducteurs bénéficient directement de cette dynamique.
Les risques à surveiller
Malgré ces résultats exceptionnels, plusieurs facteurs de risque méritent attention. Le conflit au Moyen Orient menace l'approvisionnement en hélium et en hydrogène, deux gaz essentiels à la fabrication de puces. Le Qatar produit environ 33 % de l'hélium mondial, habituellement acheminé via le détroit d'Ormuz. TSMC assure maintenir des stocks de sécurité suffisants et diversifier ses fournisseurs.
La concentration géographique reste un sujet sensible : Taiwan se situe à 160 kilomètres de la Chine continentale. L'expansion en Arizona, au Japon et en Allemagne vise à atténuer ce risque, mais la fabrication aux États Unis coûte environ 50 % de plus par plaquette que sur l'île. Les négociations commerciales entre Washington et Taipei, conditionnant les exemptions tarifaires à la construction de cinq usines supplémentaires, ajoutent une dimension politique.
La valorisation de l'action TSMC, qui a progressé de 2,3 % à 2 000 dollars taïwanais après la publication, intègre déjà une part significative de la croissance future. Les investisseurs doivent évaluer si le rythme actuel de la demande en IA peut se maintenir face à un éventuel ralentissement économique ou à une correction des dépenses technologiques.
Ce qu'il faut retenir
- Bénéfice net record : 572,5 milliards de dollars taïwanais (+58,3 %), porté par la demande en puces IA
- Chiffre d'affaires : 35,9 milliards de dollars (+35,1 %), huitième trimestre consécutif de croissance à deux chiffres
- Marge brute : 66,2 %, en hausse de 390 points de base
- Prévisions relevées : croissance annuelle supérieure à 30 %, capex au sommet de la fourchette 52 à 56 milliards de dollars
- IA agentique : le passage de l'IA générative à l'IA agentique accélère la consommation de tokens et la demande en puces
- Expansion mondiale : Arizona (165 milliards de dollars), Japon, Allemagne pour réduire la dépendance à Taiwan
- Risques : tension géopolitique, coûts de fabrication à l'étranger, concentration de la chaîne d'approvisionnement