Les compagnies aériennes américaines relèvent leurs prévisions de revenus malgré la flambée du kérosène
Delta, American Airlines et JetBlue ont relevé leurs prévisions de revenus pour le premier trimestre 2026. La demande explose avec des réservations en hausse de 25 %, compensant 400 millions de dollars de surcoût carburant.

Alors que le conflit au Moyen Orient a propulsé le prix du kérosène à des niveaux inédits depuis 2022, les grandes compagnies aériennes américaines ont créé la surprise le 17 mars en relevant simultanément leurs prévisions de revenus pour le premier trimestre 2026. Delta Air Lines, American Airlines, JetBlue et Southwest Airlines affichent toutes une demande en forte accélération, tant du côté des voyageurs d'affaires que des particuliers.
Delta Air Lines ouvre le bal avec des chiffres historiques
Delta Air Lines a relevé ses prévisions de revenus trimestriels dans une fourchette de 15,0 à 15,3 milliards de dollars, contre une estimation initiale de 5 à 7 % de croissance annuelle formulée en janvier. La compagnie table désormais sur une progression à « un chiffre élevé », portée par une accélération spectaculaire des réservations en mars.
Le PDG Ed Bastian a déclaré sur CNBC : « Nous avons enregistré huit des dix meilleures journées de vente de notre histoire ce trimestre, dont cinq rien que durant les deux dernières semaines de mars. Même avec la guerre en cours, nos revenus et nos réservations progressent de 25 % sur un an. »
Le dirigeant a qualifié sa base de clientèle de « fortunée et en bonne santé », soulignant que 90 % des revenus de Delta proviennent désormais du segment premium de l'économie « en K ». Le voyage d'affaires géré a retrouvé environ 95 % de son volume prépandémique, confirmant la reprise structurelle du secteur corporate.
American Airlines enregistre sa plus forte croissance trimestrielle
American Airlines a emboîté le pas en relevant sa prévision de croissance des revenus du premier trimestre à plus de 10 % sur un an, contre une fourchette initiale de 7 à 10 %. La compagnie a qualifié cette performance de « plus forte croissance trimestrielle de son histoire en glissement annuel ».
Les revenus unitaires domestiques et internationaux progressent tous deux à un rythme de « milieu de fourchette à un chiffre » sur un an. American Airlines table sur un coût du kérosène d'environ 2,75 dollars le gallon pour le trimestre, un niveau significativement supérieur aux projections initiales.
JetBlue et Southwest confirment la tendance
JetBlue a relevé sa prévision de revenu unitaire (RASM) à 5 à 7 % de croissance, contre une fourchette précédente allant de 0 à 4 %. La compagnie a toutefois réduit ses capacités de 2 à 1 % en raison de perturbations météorologiques hivernales, ce qui contribue mécaniquement à l'amélioration du revenu par siège. Le coût du carburant attendu par gallon est passé de 2,27 à 2,42 dollars initialement prévus à 3,01 à 3,06 dollars.
Southwest Airlines, présente à la conférence J.P. Morgan le 17 mars, a confirmé que ses prévisions restaient « pleinement en ligne ». Le RASM du premier trimestre est attendu en hausse d'au moins 9,5 % sur un an. Le PDG Bob Jordan a évoqué un « démarrage solide de 2026 » porté par les nouvelles offres produits et l'excellence opérationnelle.
Un surcoût carburant de 400 millions de dollars absorbé par la demande
Le paradoxe central de cette situation réside dans la capacité des compagnies à absorber un choc pétrolier majeur. Delta estime le surcoût lié au kérosène à environ 400 millions de dollars pour le seul mois de mars. American Airlines fait état d'un impact comparable. Le kérosène, qui représente habituellement 20 à 30 % des coûts totaux d'une compagnie, a vu son « crack spread » (écart de raffinage) bondir de 200 % depuis le début du conflit iranien.
La particularité du marché américain tient à l'abandon quasi généralisé des stratégies de couverture du carburant au cours de la dernière décennie. United Airlines a supprimé son programme de hedging en 2025, s'exposant pleinement aux fluctuations. Seule Delta dispose d'une couverture naturelle grâce à sa raffinerie Trainer en Pennsylvanie, acquise en 2012, qui lui confère un avantage structurel en période de tension sur les marchés pétroliers.
Sensibilité aux prix du carburant par compagnie
- Delta Air Lines : chaque centime de hausse par gallon représente 40 millions de dollars de coûts annuels supplémentaires
- American Airlines : chaque variation de 10 cents par gallon équivaut à environ 25 % de son bénéfice par action, selon Rothschild & Co
- United Airlines : exposition totale après l'abandon du hedging en 2025
Le secteur aérien rebondit en Bourse après un début de mois difficile
L'action Delta a bondi de 6,6 % le 17 mars pour clôturer à 63,45 dollars, valorisant la compagnie à 41,15 milliards de dollars. American Airlines et les autres valeurs du secteur ont progressé de plus de 4 % à l'ouverture. L'ETF U.S. Global Jets (JETS), qui avait chuté de près de 12 % début mars après les premières frappes iraniennes, a amorcé un net rebond.
Delta maintient ses prévisions de bénéfice par action ajusté entre 0,50 et 0,90 dollar pour le trimestre. United Airlines a réaffirmé son objectif annuel de BPA de 12 à 14 dollars, soit plus de 20 % de croissance. Les 25 analystes couvrant Delta émettent unanimement une recommandation d'achat, avec un objectif de cours moyen de 80,57 dollars, soit un potentiel de hausse de 27 %.
Perspectives contrastées pour le reste de l'année
La question centrale pour les investisseurs porte sur la durabilité de cette demande face à un environnement géopolitique dégradé. La première semaine de mars a vu 21 300 vols annulés dans le monde, le plus grand nombre hebdomadaire depuis la pandémie de 2020. Les zones de survol de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie restent fermées, forçant des détours pouvant ajouter jusqu'à cinq heures de vol.
Les compagnies orientées vers le segment premium semblent les mieux positionnées. Ed Bastian a suggéré que les hausses de carburant « pourraient s'avérer plus dommageables pour les transporteurs à bas coûts que pour les compagnies axées sur le premium et le corporate ». Rothschild & Co a toutefois abaissé sa recommandation sur American Airlines de « achat » à « neutre », estimant que la compagnie présentait la plus forte exposition aux coûts du kérosène.
L'Association internationale du transport aérien (IATA) devrait publier des révisions à la baisse de ses prévisions de bénéfices sectoriels d'ici la fin du mois de mars. La réouverture de l'espace aérien au Moyen Orient n'est pas attendue avant la fin 2026 au plus tôt, ce qui maintiendra la pression sur les coûts opérationnels durant plusieurs trimestres.
Ce qu'il faut surveiller
- Résultats du premier trimestre : publication attendue en avril, avec un test grandeur nature de la capacité des compagnies à convertir la demande en bénéfices malgré le surcoût énergétique
- Évolution du pétrole : le brut WTI oscille entre 82 et 103 dollars le baril, avec un potentiel de hausse si le conflit s'intensifie
- Décision de la Fed : la réunion du FOMC du 18 mars pourrait influencer le dollar et, par extension, le coût du kérosène libellé en dollars
- Rapport IATA : les nouvelles prévisions sectorielles donneront une vision globale de l'impact du choc pétrolier sur la rentabilité des compagnies mondiales