L'Office of the Comptroller of the Currency (OCC), le régulateur bancaire fédéral américain, a accordé le 17 février 2026 une approbation conditionnelle à Bridge pour la création d'une banque fiduciaire nationale (national trust bank). Bridge, la plateforme d'infrastructure de stablecoins acquise par le géant des paiements Stripe pour 1,1 milliard de dollars, devient ainsi la sixième entreprise du secteur des actifs numériques à franchir cette étape réglementaire décisive.
Cette décision marque une accélération notable de la convergence entre la finance traditionnelle et les infrastructures blockchain, avec des implications profondes pour l'ensemble de l'écosystème des paiements numériques.
Ce que permet la charte bancaire nationale
Une fois l'approbation définitive obtenue, Bridge National Trust Bank sera autorisée à exercer quatre activités clés sous supervision fédérale directe : l'émission de stablecoins, la conservation d'actifs numériques (custody), la gestion des réserves adossées aux stablecoins et l'orchestration de services de stablecoins pour les entreprises.
L'un des avantages majeurs de cette charte réside dans la possibilité d'opérer à l'échelle nationale sans avoir à obtenir des licences de transmetteur de fonds (money transmitter licenses) dans chaque État américain, un processus qui représente un obstacle réglementaire considérable pour les entreprises fintech.
Bridge : des fondateurs aguerris et une croissance fulgurante
Bridge a été fondée en 2022 par Zach Abrams et Sean Yu, deux vétérans de la fintech passés par Coinbase et Square (désormais Block). Leur ambition : construire un réseau mondial de paiement fondé sur les stablecoins, capable de concurrencer les infrastructures traditionnelles comme SWIFT ou les réseaux de cartes bancaires.
La plateforme a connu une trajectoire de croissance remarquable. En août 2024, Bridge a levé 58 millions de dollars auprès de Sequoia Capital et Ribbit Capital, avec une activité qui a été multipliée par dix au cours de cette même année. Parmi ses clients figurent Coinbase et SpaceX.
En octobre 2024, Stripe a annoncé l'acquisition de Bridge pour 1,1 milliard de dollars, la plus importante opération de rachat d'une entreprise crypto par un acteur majeur des paiements. L'opération a été finalisée en février 2025.
Un marché des stablecoins en pleine expansion
La décision de l'OCC intervient dans un contexte de croissance exceptionnelle du marché des stablecoins. La capitalisation totale de ce marché a dépassé 312 milliards de dollars en 2026, portée par un volume de transactions de 33 000 milliards de dollars en 2025, soit une progression de 72 % sur un an.
Deux acteurs dominent ce marché : l'USDT de Tether, avec une capitalisation de 186,6 milliards de dollars, et l'USDC de Circle, à 75,12 milliards de dollars. Ensemble, ces deux stablecoins représentent 93 % de la capitalisation totale du secteur.
Chez Stripe, les transactions en stablecoins ont progressé de 30 % par mois au premier semestre 2025. Le groupe, qui a traité un volume total de paiements de 1 400 milliards de dollars en 2024, fait des stablecoins un axe stratégique central avec le lancement de comptes financiers en stablecoins accessibles aux entreprises de 101 pays.
Six entreprises désormais adoubées par l'OCC
Bridge rejoint un groupe restreint d'entreprises du secteur des actifs numériques ayant obtenu l'approbation conditionnelle de l'OCC. En décembre 2025, le régulateur avait déjà accordé cette même approbation à cinq entités : Circle (émetteur de l'USDC), Ripple Labs, BitGo, Fidelity Digital Assets et Paxos.
Parmi ces cinq, trois (BitGo, Fidelity et Paxos) ont l'intention d'émettre un stablecoin. Circle, déjà titulaire d'une licence de société fiduciaire à New York, utilisera une entité distincte pour l'émission de l'USDC. Ripple émet quant à lui son RLUSD via une licence similaire dans l'État de New York.
Ces approbations s'inscrivent dans la politique menée par Jonathan Gould, le Comptroller of the Currency nommé par l'administration Trump, qui a adopté une posture favorable à l'intégration des actifs numériques dans le système bancaire fédéral.
Les banques traditionnelles expriment leurs inquiétudes
L'American Bankers Association (ABA), le principal lobby bancaire américain, a publiquement critiqué le rythme des approbations de l'OCC. Dans une lettre adressée au régulateur, l'association a demandé la suspension des nouvelles approbations tant que les réglementations d'application du GENIUS Act ne seraient pas finalisées.
« Il existe des questions politiques et juridiques importantes quant à savoir si les plans d'activité proposés par les candidats impliquent les types d'activités fiduciaires exercées par ces banques. »
L'ABA soulève plusieurs préoccupations concrètes. L'association s'inquiète de l'absence de protocoles de résolution et de mise en faillite adaptés aux banques fiduciaires nationales sans assurance dépôts. Elle conteste également l'utilisation du terme « banque » par des entités qui ne pratiquent ni la collecte de dépôts ni l'octroi de prêts, estimant que cette dénomination pourrait induire les consommateurs en erreur.
Le cadre réglementaire du GENIUS Act
Ces approbations de l'OCC s'appuient sur le GENIUS Act (Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins), signé par le président Trump le 17 juillet 2025. Cette loi constitue le premier cadre réglementaire fédéral complet pour les stablecoins aux États-Unis.
Le GENIUS Act impose aux émetteurs de stablecoins plusieurs obligations : un adossement à 100 % des réserves en dollars américains ou en actifs liquides équivalents, la publication mensuelle du détail des réserves, la conformité aux lois anti-blanchiment (Bank Secrecy Act) et la capacité technique de geler ou de saisir des stablecoins sur ordre judiciaire.
Les émetteurs dont le volume de stablecoins en circulation dépasse 10 milliards de dollars sont soumis à la supervision fédérale. En dessous de ce seuil, ils peuvent opter pour une régulation au niveau des États.
Comparaison avec le cadre européen MiCA
L'approche américaine contraste avec celle de l'Union européenne, qui a mis en place le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) depuis juin 2023. Si les deux cadres partagent des principes fondamentaux (réserves à 100 %, droits de rachat au pair, obligation d'agrément), ils diffèrent sur des aspects structurels importants.
Le GENIUS Act se montre plus conservateur que MiCA en interdisant aux émetteurs de détenir des obligations à maturité longue dans leurs réserves. Il impose également que les banques émettent leurs stablecoins via une entité et un bilan séparés, isolant ainsi ces activités des risques liés au crédit bancaire traditionnel. MiCA ne prévoit pas cette séparation structurelle.
En Europe, le marché des stablecoins adossés à l'euro s'accélère depuis l'entrée en vigueur de MiCA. Des banques comme ING et UniCredit ont lancé leurs propres stablecoins. En France, le groupe BPCE, deuxième groupe bancaire du pays, prévoit de proposer l'achat de Bitcoin, d'Ether, de Solana et de l'USDC à ses clients dans le cadre d'un déploiement progressif à travers ses banques régionales.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs développements détermineront l'impact de cette décision dans les prochains mois. La finalisation des réglementations d'application du GENIUS Act par le Trésor américain et les agences fédérales donnera le cadre définitif aux activités des nouvelles banques fiduciaires. L'issue du bras de fer entre l'ABA et l'OCC sur le rythme des approbations influencera le nombre d'acteurs autorisés à entrer sur ce marché.
Pour les investisseurs et les épargnants, cette évolution signifie que les stablecoins se rapprochent du statut d'instruments financiers régulés, avec des garanties comparables à celles du système bancaire traditionnel. La concurrence entre les cadres réglementaires américain et européen pourrait accélérer l'adoption de ces outils dans les services de paiement quotidiens.
L'approbation de Bridge par l'OCC illustre une tendance de fond : les stablecoins cessent d'être un phénomène crypto marginal pour devenir une infrastructure de paiement à part entière, supervisée par les autorités bancaires les plus exigeantes.