Le S&P 500 clôture son pire trimestre depuis 2022 : la stagflation frappe Wall Street
Le S&P 500 recule de 7,14 % au premier trimestre 2026, sa pire performance trimestrielle depuis 2022. Le pétrole au dessus de 100 $, l'inflation révisée à 3,1 % et un VIX à 31 dessinent un scénario de stagflation que les investisseurs n'avaient plus connu depuis trois ans.

Un trimestre sous le signe du choc pétrolier et de la peur
Le premier trimestre 2026 restera dans les mémoires comme celui où le spectre de la stagflation a rattrapé les marchés mondiaux. Le S&P 500 a clôturé la semaine du 27 mars à 6 368,85 points, en repli de 1,67 % sur la seule séance du vendredi, portant son recul trimestriel à 7,14 %. Le Dow Jones a cédé 793 points (1,73 %) pour terminer à 45 166, tandis que le Nasdaq Composite a plongé de 2,15 % à 20 948 points.
Cette performance représente le pire trimestre pour l'indice phare américain depuis les pertes de 2022, année où la Réserve fédérale avait relevé ses taux de manière agressive pour combattre l'inflation post pandémie. La comparaison n'est pas anodine : les facteurs qui pèsent aujourd'hui sur les marchés, à savoir l'envolée du pétrole, la résurgence de l'inflation et l'incertitude géopolitique, rappellent trait pour trait les forces qui avaient provoqué la capitulation de 2022.
Le pétrole au dessus de 100 dollars : le catalyseur principal
Le baril de West Texas Intermediate (WTI) s'est établi à 99,64 dollars vendredi, en hausse de 6,33 % sur la seule dernière séance, tandis que le Brent s'échangeait à 105,32 dollars (+4,39 %). Depuis son niveau de 67 dollars mi février, le brut américain a bondi de 54 % en à peine six semaines.
La cause est identifiée : le conflit militaire opposant les États Unis et Israël à l'Iran, déclenché fin février, perturbe gravement le détroit d'Ormuz, artère vitale par laquelle transite entre 20 % et 30 % du pétrole maritime mondial et un tiers du gaz naturel liquéfié (GNL). L'usine qatarie de GNL, la plus grande au monde, a subi des dommages durables, provoquant la perturbation de dix cargaisons entre avril et mi juin. Les prix du GNL en Asie du Nord Est ont bondi de plus de 90 % depuis fin février.
Sur le plan domestique américain, le prix du diesel au détail approche les 5,10 dollars le gallon au niveau national, tandis que l'essence se rapproche du seuil symbolique de 4 dollars, un niveau qui historiquement pèse sur la consommation des ménages.
L'inflation révisée à la hausse : le scénario stagflationniste se matérialise
Les économistes sondés par Bloomberg ont relevé leurs prévisions d'inflation PCE pour 2026 à 3,1 %, contre 2,6 % précédemment, tout en abaissant la croissance attendue à 2,3 % (contre 2,5 %). Cette combinaison classique, prix en hausse et activité en berne, constitue la définition même de la stagflation.
L'indice de confiance des consommateurs de l'Université du Michigan, publié vendredi 27 mars dans sa lecture finale, a plongé à 53,3 contre une estimation préliminaire de 55,5 et une lecture de 56,6 en février. Ce niveau se situe dans le premier percentile des données historiques. Les anticipations d'inflation à un an ont bondi à 3,8 %, leur rythme de progression le plus rapide depuis avril 2025. Les attentes à cinq ans se maintiennent à 3,2 %.
Selon Joanne Hsu, directrice de l'enquête Michigan : « Environ deux tiers des réponses ont été collectées après le début de la guerre avec l'Iran. L'impact sur les anticipations des ménages est sans équivoque. »
La Fed prise au piège
La Réserve fédérale a maintenu ses taux dans la fourchette 3,50 % à 3,75 % lors de sa réunion du 18 mars. Son dernier « dot plot » ne projette plus qu'une seule baisse de taux en 2026, mais les marchés vont plus loin : l'outil CME FedWatch affiche désormais une probabilité supérieure à 50 % d'une hausse de taux d'ici le deuxième trimestre 2026, possiblement dès juin. La probabilité d'une hausse d'ici octobre atteint 40 %, un retournement complet par rapport aux anticipations de début d'année qui tablaient sur plusieurs baisses.
Jerome Powell a qualifié la situation d'« inconfortable », soulignant que la croissance de l'offre de travail pourrait être proche de zéro, créant un équilibre sans précédent que la politique monétaire peine à adresser.
Secteurs : l'énergie seule en territoire positif
La rotation sectorielle observée en mars rappelle celle de 2022 avec une netteté frappante. Sur l'ensemble du mois, un seul secteur du S&P 500 a terminé en territoire positif : l'énergie, avec une progression de 7,07 % via le fonds XLE. Les raffineurs et producteurs en amont ont bénéficié simultanément de la hausse des cours, signe que le marché anticipe une perturbation énergétique prolongée.
APA Corporation domine les performances pétrolières avec un bond de 28,41 %, suivie de Marathon Petroleum (+18,55 %), Valero Energy (+18,36 %) et Occidental Petroleum (+14,81 %). À l'opposé, les matériaux ont subi la pire correction sectorielle (11,97 % de baisse), devant la consommation de base (9,33 %), la santé (9,23 %) et l'industrie (8,88 %).
La consommation discrétionnaire a reculé de 7,70 %, plombée par la combinaison de la hausse du carburant, de la chute de confiance et des craintes de récession. Les géants technologiques ont également souffert : Amazon a perdu 3,95 %, Meta 3,99 %, Tesla 2,76 %, Apple 1,62 % et Microsoft 2,51 %.
L'Europe n'est pas épargnée
Les marchés européens ont traversé un mois de mars tout aussi difficile. Le CAC 40 a plongé de 9,2 % sur le mois, effaçant la quasi totalité des gains accumulés entre janvier et février, pour terminer aux alentours de 7 510 points. Le DAX allemand a cédé 1,38 % lors de la dernière séance à 22 300 points, tandis que le STOXX 600 a reculé de 0,9 % à 575 points.
Les banques européennes ont particulièrement souffert, avec BBVA, UniCredit et Deutsche Bank perdant entre 1,3 % et 2,5 % en fin de semaine, pénalisées par la hausse soutenue des rendements souverains. Les industrielles n'ont pas été épargnées : Siemens a reculé de 2,3 % et Schneider Electric de 3,3 %.
L'inflation espagnole a atteint en mars son plus haut niveau depuis 2024, avec une hausse mensuelle des prix de 1 %, la plus forte depuis 2022, largement imputable au choc pétrolier lié au conflit iranien.
Les actifs refuges en ordre dispersé
L'or a terminé la semaine à 4 508,60 dollars l'once, en hausse de 2,29 %. Le métal jaune a connu un mois extrêmement volatil, oscillant entre un creux à 4 100 dollars le 23 mars (sa pire chute hebdomadaire en 40 ans, liée à des liquidations forcées) et un pic proche de 5 400 dollars début mars lors de l'éclatement du conflit. RBC Capital Markets estime que l'or devrait évoluer dans une fourchette de 4 500 à 5 000 dollars pour le reste de l'année, avec un objectif potentiel à 5 203 dollars au quatrième trimestre.
L'argent a gagné 2,11 % à 69,56 dollars l'once, et le cuivre s'est stabilisé à 5,49 dollars la livre. Le VIX, baromètre de la peur à Wall Street, a bondi de 13,16 % en une séance à 31,05, son niveau le plus élevé depuis plusieurs mois, en hausse de 69 % sur un an.
Perspectives : le rapport sur l'emploi en ligne de mire
La semaine du 30 mars s'ouvre dans un contexte d'attentisme. Le prochain catalyseur majeur sera le rapport sur les créations d'emplois non agricoles (NFP) de mars, attendu le vendredi 4 avril (jour de fermeture des marchés pour le Vendredi saint, avec une réaction différée au lundi 7 avril). Le consensus FactSet table sur 57 000 créations d'emplois, un rebond modeste après la perte de 92 000 postes en février, mais très en dessous de la moyenne mensuelle de 180 000 qui prévalait avant les tensions commerciales.
Keith Speights, analyste chez The Motley Fool, souligne un motif d'espoir historique : « Sur les 50 dernières années, le S&P 500 a connu 18 trimestres de début d'année négatifs. Dans la majorité des cas, l'indice a terminé l'année en territoire positif. En 2025, un recul de 4,6 % au T1 avait été suivi d'un gain annuel de 16,4 %. »
Nicholas Colas, de DataTrek Research, adopte une position prudemment optimiste, misant sur une désescalade au Moyen Orient et un reflux des cours du pétrole pour éviter une perte annuelle supérieure à 10 % sur le S&P 500. Toutefois, une prolongation du conflit accroîtrait significativement le risque de récession, évoquant le scénario baissier de 2022 où l'indice avait perdu 19,4 % sur l'année.
Ce qu'il faut surveiller
- Le rapport NFP du 4 avril et le taux de chômage (attendu stable à 4,4 %)
- L'évolution du conflit iranien : Trump a prolongé la pause des frappes sur le secteur énergétique iranien jusqu'au 7 avril
- L'indice des prix à la consommation (IPC) d'avril, indicateur clé pour la trajectoire de la Fed
- Les résultats du premier trimestre des entreprises du S&P 500, dont les estimations de bénéfices ont été révisées à la baisse de 1,5 %
- La lecture préliminaire de la confiance Michigan en avril : une stabilisation au dessus de 60 serait un signal de soulagement
Un trimestre qui redéfinit les attentes pour 2026
Le premier trimestre 2026 aura infligé un rappel brutal aux investisseurs : la géopolitique peut inverser la tendance des marchés en quelques semaines. L'envolée du pétrole au dessus de 100 dollars, la résurgence de l'inflation et la paralysie de la politique monétaire forment un triptyque que Wall Street n'avait plus affronté depuis 2022.
Pour les épargnants et investisseurs français, les implications sont directes. Le CAC 40 a effacé ses gains du début d'année, l'énergie européenne subit un choc de prix comparable à celui de 2022, et la BCE fait face au même dilemme que la Fed entre croissance et stabilité des prix. La diversification sectorielle et géographique, combinée à une exposition mesurée aux actifs refuges comme l'or, constitue plus que jamais la ligne de conduite recommandée par les stratégistes pour naviguer dans cet environnement incertain.