Un paradoxe de marché : l'inflation recule, les indices aussi
Le S&P 500 a terminé la semaine du 14 février 2026 en baisse d'environ 1,5 %, clôturant à 6 836 points, alors que le rapport sur l'indice des prix à la consommation (IPC) de janvier, publié le 13 février avec deux jours de retard en raison d'un arrêt partiel du gouvernement fédéral, a pourtant livré des chiffres encourageants. L'inflation globale est ressortie à 2,4 % en glissement annuel, en deçà du consensus de 2,5 % et en net repli par rapport aux 2,7 % de décembre. L'inflation sous-jacente (core CPI) s'est établie à 2,5 %, son rythme le plus lent depuis début 2021.
Le Dow Jones et le Nasdaq Composite ont subi des baisses comparables sur la semaine, tandis que l'indice de volatilité VIX a bondi de 18 % lors de la séance de jeudi pour se rapprocher du seuil de 21 points. Le rendement du bon du Trésor à 10 ans s'est stabilisé autour de 4,11 %, les marchés évaluant désormais à 51 % la probabilité d'une baisse de taux de 25 points de base d'ici juin.
L'inflation n'est plus le moteur principal des marchés actions
Le découplage entre données macroéconomiques positives et performance boursière négative illustre un basculement fondamental. Comme le souligne l'analyse de MarketMinute, « l'inflation n'est plus le principal déterminant des valorisations ». Les investisseurs regardent désormais au delà de la cible de la Réserve fédérale pour affronter des questions microéconomiques : le rendement concret des dépenses massives en intelligence artificielle et la soutenabilité des valorisations record du secteur technologique.
La résistance technique à 7 000 points, atteinte plus tôt dans le mois, a agi comme un plafond psychologique. Le S&P 500 évolue désormais en dessous de sa moyenne mobile à 20 jours, avec un support clé identifié à 6 830 points et un second filet de sécurité à 6 731.
La grande rotation : des Magnificent Seven vers l'économie réelle
Le phénomène le plus marquant de ce début d'année 2026 est la rotation sectorielle d'ampleur historique qui s'opère sur les marchés américains. Le cohorte des Magnificent Seven (Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta, Tesla, Nvidia) affiche un recul collectif de 6,2 % depuis le 1er janvier, pesant lourdement sur les indices pondérés par capitalisation.
En parallèle, les secteurs longtemps délaissés connaissent un renouveau spectaculaire. Sur les cinq premières semaines de 2026, le Russell 2000, indice de référence des petites capitalisations, a progressé de près de 8 %, tandis que le Nasdaq 100 n'a gagné que 1,5 %. L'indice S&P 500 Equal Weight a surperformé la version pondérée par capitalisation de 2 points de pourcentage rien qu'en janvier (3,4 % contre 1,4 %), un signal fort de l'élargissement de la participation boursière.
Michael Arone, stratège en chef chez State Street, confirme cette dynamique : « Nous assistons très clairement à une rotation, et elle a pris de l'élan depuis la fin de l'année dernière. L'économie plus forte que prévu, soutenue par des stimulations budgétaires et monétaires combinées à un élargissement de la croissance des bénéfices, forme un tandem puissant. »
Les gagnants : or, santé, énergie et matériaux de base
Depuis le dernier trimestre 2025, le leadership de marché a radicalement changé. Parmi les secteurs les plus performants :
- Or et métaux précieux : l'once d'or a franchi la barre historique des 5 000 dollars en janvier, culminant à 5 595 dollars le 29 janvier. Au 12 février, le métal jaune se maintenait autour de 5 066 dollars. JPMorgan anticipe un cours moyen de 5 055 dollars au quatrième trimestre 2026. La demande de valeurs refuges, alimentée par une dette publique américaine à 38 000 milliards de dollars et les achats massifs des banques centrales émergentes, soutient cette tendance.
- Santé et biotechnologie : le secteur de la santé a progressé de 10 % depuis le quatrième trimestre 2025, surpassant tous les autres segments du S&P 500. Eli Lilly est devenu le premier groupe pharmaceutique à atteindre une capitalisation de 1 000 milliards de dollars début 2026, porté par ses traitements GLP-1 (Zepbound, Mounjaro). Les négociations sur les prix des médicaments Medicare, avec des baisses allant de 38 % à 79 % sur dix molécules phares, n'ont pas freiné le secteur.
- Énergie : le secteur énergétique affiche une hausse d'environ 21 % depuis le début de l'année. ExxonMobil a progressé de 15 % rien qu'en janvier, son meilleur mois depuis octobre 2022. Les tensions géopolitiques (Venezuela, Iran) ont contribué à propulser le pétrole brut Brent vers ses plus hauts niveaux depuis juillet.
- Matériaux de base : premier secteur en termes de performance avec un gain de 9,05 % depuis le début de l'année, porté par la transition énergétique et la demande industrielle.
Les perdants : la technologie face à la crise du retour sur investissement de l'IA
Le recul des Magnificent Seven n'est pas un simple mouvement de prise de bénéfices. Il reflète une interrogation profonde sur la soutenabilité de dépenses d'investissement colossales en intelligence artificielle. Les sept géants technologiques prévoient de dépenser collectivement plus de 680 milliards de dollars en dépenses d'investissement en 2026, principalement dans les infrastructures IA.
Or, selon une étude du MIT, 95 % des programmes pilotes en IA générative échouent à créer de la valeur commerciale, et seulement 5 % des entreprises rapportent un impact significatif sur leur résultat opérationnel. Tandis que les hyperscalers ont engagé près de 400 milliards de dollars en 2025, l'IA d'entreprise ne génère qu'environ 100 milliards de dollars de revenus réels, un gouffre qui inquiète les analystes.
Les analystes de Mizuho estiment que les investisseurs baissiers pourraient voir dans le potentiel doublement des dépenses d'investissement cette année un facteur laissant « un flux de trésorerie disponible limité en 2026 avec un rendement incertain ». Barclays anticipe une chute de près de 90 % du flux de trésorerie disponible de Meta et modélise un FCF négatif pour 2027 et 2028. Amazon pourrait également basculer en territoire négatif cette année.
Lors de la séance de jeudi, Cisco Systems a chuté de 12,3 % et AppLovin de 19,7 %, tandis qu'Apple a cédé 5 % pour clôturer à 261,73 dollars et Nvidia a reculé de 2,34 %. Le « Red Tuesday » de début janvier avait déjà provoqué une destruction de 300 milliards de dollars de capitalisation boursière dans le seul secteur des logiciels d'entreprise.
Les fondamentaux de la rotation : bénéfices et politique budgétaire
La dynamique de rotation s'appuie sur des facteurs structurels. La croissance des bénéfices des Magnificent Seven, qui dépassait 30 % en 2023 et 2024, devrait décélérer vers la fourchette haute de l'adolescence en 2026. En regard, le Russell 2000 affiche des prévisions de croissance des bénéfices de 30 % pour 2026, contre 18 % pour les dix premières capitalisations du S&P 500.
Lisa Shalett, directrice des investissements chez Morgan Stanley Wealth Management, identifie « plusieurs facteurs de déconcentration saine du top 10 actuel. Premièrement, l'accélération relative des bénéfices : les taux de croissance devraient continuer à baisser pour les Magnificent Seven tandis que ceux des 493 autres composants s'améliorent. Deuxièmement, les rachats d'actions des géants technologiques diminuent, leur trésorerie étant de plus en plus absorbée par les dépenses d'investissement liées à l'IA. »
Par ailleurs, la loi « One Big Beautiful Bill Act » (OBBBA), adoptée en juillet 2025, a rétabli l'amortissement intégral des investissements et élargi la déductibilité des intérêts pour les entreprises domestiques. Avec environ 50 % de la dette des petites capitalisations à taux variable, les trois baisses consécutives de la Fed au quatrième trimestre 2025 (ramenant le taux directeur à 3,50 % / 3,75 %) ont constitué un catalyseur supplémentaire pour ces entreprises.
L'indicateur Buffett à 222 % : signal d'alerte ou bruit statistique ?
L'indicateur Buffett, qui rapporte la capitalisation totale du marché actions américain au PIB, atteint 222 %, un niveau historiquement élevé. Certaines mesures le situent même à 230,3 %, un record absolu. Pour la quatrième fois en 60 ans, cet indicateur se trouve à deux écarts types au dessus de sa ligne de tendance historique.
Warren Buffett lui même avait averti en 2001 que « si le ratio s'approche de 200 %, comme ce fut le cas en 1999 et une partie de 2000, vous jouez avec le feu ». La dernière fois qu'il avait atteint 193 %, en novembre 2021, le S&P 500 avait entamé quelques mois plus tard un marché baissier qui avait duré l'essentiel de l'année 2022.
Toutefois, Ed Yardeni, de Yardeni Research, maintient une vision plus nuancée. Il estime les probabilités d'une correction sévère ou d'un marché baissier à 20 %, un niveau qu'il juge gérable. Goldman Sachs abonde dans ce sens, estimant qu'« il serait inhabituel d'observer un repli significatif des actions sans récession, même à partir de valorisations élevées ». Les analystes de la banque anticipent un rendement global de 11 % pour les actions mondiales sur les douze prochains mois.
Une concentration record, un précédent historique porteur d'espoir
Environ 39 % du S&P 500 est concentré dans ses dix premières capitalisations. Au cours des trois dernières années, l'indice pondéré par capitalisation a surperformé la version Equal Weight de 34 %, l'écart le plus large de l'histoire, dépassant le précédent record de 32 % observé entre 1997 et 1999.
Or, après ce précédent de la fin des années 1990, l'indice Equal Weight avait ensuite surperformé pendant sept années consécutives. Pour Ed Yardeni, « le marché haussier du S&P 500 s'élargit depuis le début de l'année. Le S&P 400 et le S&P 600 surperforment le S&P 500. » Il anticipe que cette tendance se maintiendra tout au long de 2026.
Perspectives : ce qu'il faut surveiller
Les prochaines semaines seront déterminantes pour confirmer ou infirmer cette rotation. Plusieurs éléments méritent l'attention des investisseurs :
- Réunion de la Fed en mars : avec une inflation à 2,4 % et un marché de l'emploi solide (taux de chômage à 4,3 %), la probabilité d'une baisse de taux reste modérée mais croissante
- Résultats trimestriels des Magnificent Seven : la capacité des géants technologiques à démontrer un retour concret sur leurs investissements IA sera scrutée de près
- Support technique du S&P 500 : une cassure durable sous les 6 830 points ouvrirait la voie vers les 6 731, puis potentiellement la moyenne mobile à 100 jours
- Indicateur ISM manufacturier : à 52,6 en janvier, au plus haut depuis plusieurs années, il confirme le rebond de l'économie réelle qui profite aux secteurs cycliques et aux petites capitalisations
- Cours de l'or : le maintien au dessus de 5 000 dollars validerait la thèse d'une allocation structurelle vers les actifs réels
Conclusion
La semaine du 14 février 2026 restera comme un moment charnière dans l'évolution du marché américain. L'incapacité du S&P 500 à profiter d'un rapport d'inflation favorable confirme que les forces à l'œuvre dépassent la simple dynamique macroéconomique. La rotation massive hors des Magnificent Seven vers les valeurs décotées, les matières premières, la santé et l'énergie traduit une réévaluation profonde des priorités des investisseurs : moins de promesses technologiques, plus de résultats tangibles. Que cette rotation s'avère durable ou éphémère dépendra, in fine, de la capacité des géants de l'IA à transformer leurs dépenses d'investissement colossales en bénéfices concrets.
Sources
- S&P 500 Skids Toward Weekly Loss Despite Cooling Inflation: The 2026 AI Paradox, MarketMinute
- Stock market today: S&P 500, Dow, Nasdaq rise as CPI inflation cools, Yahoo Finance
- Beyond the Mag 7: The Great Market Rotation of 2026 is Here, MarketMinute
- Is a Stock Market Rotation Underway? These Sectors Are Outpacing Tech, Morningstar
- The Magnificent 7 Are Dying and Wall Street Is Happy, Fortune
- Cool Down: January CPI Beat Ignites March Rate Cut Hopes, MarketMinute
- Healthcare Emerges as the S&P 500's New Crown Jewel in 2026, MarketMinute
- ExxonMobil Joins the Trillion Club and Is Already Up 24% in 2026, The Motley Fool
- Buffett Indicator Shows Stock Market is Strongly Overvalued, Current Market Valuation
- Global Stocks Are Projected to Return 11% in the Next 12 Months, Goldman Sachs
- Tech AI spending approaches $700 billion in 2026, CNBC
- 2026 Market Outlook: The Equal Weight S&P 500 Makes a Comeback, Seeking Alpha