Une séance noire pour IBM : 31 milliards de dollars effacés en une journée
Le 23 février 2026 restera une date marquante dans l'histoire boursière d'International Business Machines Corporation (IBM). Le titre a clôturé en chute de 13,2 % à 223,35 dollars sur le New York Stock Exchange, sa plus forte baisse en une seule séance depuis octobre 2000, au cœur de l'éclatement de la bulle internet. En termes absolus, la capitalisation boursière d'IBM a fondu de plus de 31 milliards de dollars en l'espace de quelques heures.
Ce recul spectaculaire porte désormais la perte mensuelle d'IBM à environ 27 % sur le mois de février 2026, soit la pire performance mensuelle de la société depuis au moins 1968, selon les données compilées par Bloomberg. Le groupe qui affichait encore 67,5 milliards de dollars de revenus en 2025 et une croissance annuelle de 8 %, sa meilleure performance depuis des années, se retrouve au centre d'une tempête liée aux craintes de disruption par l'intelligence artificielle.
Claude Code d'Anthropic : le déclencheur
Le catalyseur de cette chute est l'annonce faite le même jour par Anthropic, la société d'IA fondée par d'anciens chercheurs d'OpenAI. La startup a publié un document intitulé "Code Modernization Playbook", dans lequel elle détaille les capacités de son outil Claude Code à automatiser la modernisation de code COBOL, un langage de programmation créé à la fin des années 1950 qui reste au cœur de nombreux systèmes critiques mondiaux.
Le COBOL, acronyme de Common Business-Oriented Language, représente une réalité financière et logistique considérable. Selon Anthropic, environ 95 % des transactions aux distributeurs automatiques de billets aux États-Unis reposent sur ce langage, et des centaines de milliards de lignes de code COBOL continuent de fonctionner quotidiennement dans des systèmes critiques de la finance, de l'aéronautique et des administrations publiques.
Anthropic argumente que l'IA renverse l'équation économique qui avait jusqu'ici freiné la modernisation de ces systèmes :
"La modernisation du code legacy a été bloquée pendant des années car comprendre ce code coûtait plus cher que le réécrire. L'IA renverse cette équation. Claude Code peut aider à moderniser les bases de code COBOL en cartographiant les dépendances à travers des milliers de lignes, en documentant les flux de travail et en identifiant les risques qui auraient pris des mois à un analyste humain."
Pourquoi IBM est-il particulièrement exposé ?
IBM a historiquement bâti une large partie de son activité autour des systèmes mainframe, optimisés pour le traitement de transactions à grande échelle sur lesquels le COBOL est dominant. La branche consulting du groupe, qui a généré 5,3 milliards de dollars de revenus au quatrième trimestre 2025, soit une progression de 3 % sur un an, tire une partie significative de ses revenus de projets de modernisation de ces systèmes legacy pour le compte de banques, d'assureurs et de gouvernements.
Les investisseurs ont craint que l'automatisation par l'IA de la phase la plus laborieuse et la plus coûteuse de ces projets, à savoir la cartographie des dépendances et la documentation des flux, ne comprime fortement les marges des contrats de consulting. Le modèle traditionnel reposait sur des équipes de spécialistes travaillant pendant des mois ou des années à des tarifs journaliers élevés. Si une IA peut réduire cette durée, la rentabilité de ces engagements se trouverait mécaniquement réduite.
Il convient toutefois de noter qu'IBM n'est pas nouveau sur ce terrain. La société avait lancé dès 2023 son propre outil, le watsonx Code Assistant for Z, conçu pour convertir du COBOL en Java en utilisant l'intelligence artificielle générative. Le PDG Arvind Krishna avait alors indiqué que cet outil bénéficiait d'une "très large adoption" parmi les clients qui souhaitaient comprendre leur base de code existante et décider quelles parties valaient la peine d'être modernisées.
Un effondrement qui dépasse IBM : le secteur IT mondial sous pression
La vague de ventes ne s'est pas limitée aux seules actions IBM. Les titres d'Accenture et de Cognizant, deux autres acteurs majeurs du conseil en modernisation de systèmes legacy, ont également reculé lors de la même séance. Plus largement, les grandes sociétés de services informatiques indiennes, parmi lesquelles TCS, Infosys, Wipro, HCL Technologies et Tech Mahindra, ont collectivement perdu plus de 84 000 crores de roupies en capitalisation boursière, soit l'équivalent d'environ 9,5 milliards d'euros.
En France, la situation de Capgemini illustre également la pression structurelle qui s'exerce sur le secteur. Le titre avait déjà perdu environ 30 % depuis le 1er janvier 2026 avant ces nouvelles turbulences. En janvier, Morgan Stanley avait abaissé sa recommandation sur Capgemini à "underweight" et réduit son objectif de cours de 145 à 142 euros, qualifiant les services informatiques européens de potentiel "piège à valeur". La banque américaine estimait que "la pression sur les prix et la désintermédiation de certains domaines de services continueraient à peser sur la trajectoire des revenus, l'expansion des marges et finalement les multiples de valorisation".
Les avis partagés des analystes : surréaction ou signal durable ?
Face à cette correction boursière, les experts sont divisés sur l'ampleur réelle de la menace.
Dans le camp des sceptiques du recul, Dan Ives, analyste chez Wedbush Securities, a décrit cette correction comme "le trade le plus déconnecté que j'aie jamais vu dans ma carrière à Wall Street". Il argue que, sur le long terme, les avancées de l'IA pourraient au contraire accroître l'efficacité et la valeur des services d'IBM en permettant de traiter davantage de projets. JPMorgan a de son côté qualifié d'"illogique" l'idée que les entreprises d'IA allaient bouleverser entièrement le secteur des logiciels d'entreprise.
D'autres observateurs restent plus prudents. The Register souligne que la véritable disruption viendra de l'ensemble de l'écosystème : AWS, Microsoft, Kyndryl et NTT ont tous lancé des initiatives de modernisation mainframe. La concurrence se joue donc à plusieurs niveaux, pas uniquement entre IBM et Anthropic. Les équipes d'Infosys ont récemment indiqué que la progression des capacités de l'IA rendait désormais économiquement faisable la réécriture complète d'applications legacy, ce qui n'était pas le cas auparavant.
Du côté des indicateurs techniques, l'indice de force relative (RSI) d'IBM se situait autour de 22 après cette séance, un niveau qualifié de très survendu, ce qui peut indiquer une possibilité de rebond à court terme. Les prochains résultats trimestriels d'IBM, attendus le 22 avril 2026, constitueront un test crucial : les investisseurs seront particulièrement attentifs à la qualité du carnet de commandes consulting, à l'évolution du backlog et aux commentaires de la direction sur la compétition dans les projets de modernisation.
Un paradoxe dans le secteur du conseil : disruption et opportunité simultanées
La journée du 23 février 2026 a illustré un paradoxe propre à la transformation numérique en cours. Le même jour où IBM enregistrait sa pire performance boursière depuis 25 ans, OpenAI annonçait des partenariats pluriannuels avec Accenture, Boston Consulting Group, Capgemini et McKinsey pour déployer sa nouvelle plateforme "Frontier", un système permettant aux entreprises de construire, déployer et superviser des agents IA dans leurs workflows opérationnels.
Ces partenariats illustrent une bifurcation stratégique pour les cabinets de conseil : ceux qui parviennent à se positionner comme intégrateurs et stratèges de l'IA plutôt que comme exécutants de tâches automatisables pourraient tirer profit de la vague, quand ceux qui restent dans le modèle traditionnel du "body shopping" sur systèmes legacy s'exposent à une compression sévère de leurs marges.
Ce qu'il faut surveiller pour les investisseurs
Pour les investisseurs français et européens exposés au secteur technologique et aux services informatiques, plusieurs points méritent une attention particulière dans les semaines à venir :
- Les résultats trimestriels d'IBM le 22 avril 2026 et notamment les commentaires sur la défense des marges de consulting face à la concurrence des outils d'IA.
- L'évolution du titre Capgemini, dont les résultats annuels publiés le 13 février avaient temporairement stabilisé le cours (+4,3 %).
- Les prochaines annonces d'Anthropic sur de nouveaux usages de Claude Code, notamment en matière de cybersécurité et d'autres langages legacy.
- La capacité d'IBM à monétiser son propre outil watsonx Code Assistant for Z et à différencier son offre face à des concurrents disposant de modèles d'IA générale puissants.
- Les réponses stratégiques des grandes banques et assureurs européens, principaux clients des projets de modernisation COBOL, quant à leur préférence entre solutions propriétaires IBM et outils d'IA générale.
Conclusion
La chute historique d'IBM le 23 février 2026 illustre la nervosité des marchés face aux promesses d'automatisation par l'IA de pans entiers de l'économie du savoir. Que cette réaction soit ou non proportionnelle à la menace réelle, elle révèle une vérité structurelle : les investisseurs réévaluent en profondeur les modèles d'affaires des entreprises dont la valeur repose sur la rareté d'une expertise humaine que l'IA prétend désormais reproduire à moindre coût.
La réponse d'IBM sera déterminante. La société dispose d'atouts réels, notamment son empreinte dans les environnements réglementés, sa relation de confiance de long terme avec ses clients et sa propre plateforme d'IA dédiée aux mainframes. La question est de savoir si elle parviendra à faire de cette disruption une opportunité de croissance ou si l'arrivée d'acteurs comme Anthropic réduira structurellement la valeur de son expertise historique.