La Fed décide dans le noir : le shutdown prive les marchés de données cruciales
La Réserve fédérale rend son verdict ce 18 mars alors que la paralysie budgétaire entre dans sa cinquième semaine. Le PPI de février, retardé par la fermeture du BLS, doit enfin paraître ce matin. Les marchés guettent le dot plot dans un contexte de stagflation rampante.

La Réserve fédérale américaine se retrouve dans une situation sans précédent ce 18 mars 2026. Alors que le Federal Open Market Committee (FOMC) s'apprête à publier sa décision de politique monétaire à 19 heures (heure de Paris), suivie de la conférence de presse de Jerome Powell à 19h30, la banque centrale navigue à l'aveugle. La paralysie budgétaire partielle, qui entre dans sa cinquième semaine, a privé les décideurs monétaires de plusieurs indicateurs macroéconomiques essentiels, créant ce que les analystes qualifient de « vacuum de données » au pire moment possible.
Une paralysie budgétaire aux conséquences en cascade
Le shutdown partiel du gouvernement fédéral, déclenché le 14 février 2026, résulte d'un blocage législatif autour du financement du Department of Homeland Security (DHS). Six des douze projets de loi de finances ont été signés, mais le budget du DHS reste le point de friction entre les sénateurs démocrates, qui exigent des réformes de l'application des lois sur l'immigration, et la majorité républicaine.
Les conséquences de cette paralysie dépassent largement le périmètre politique. Le Bureau of Labor Statistics (BLS) a été contraint de suspendre la publication de données économiques essentielles. L'indice des prix à la production (PPI) de février, initialement prévu le 12 mars, a été reporté au 18 mars au plus tôt. Ce retard prive la Fed et les investisseurs d'un baromètre clé de l'inflation au moment même où les prix de l'énergie flambent.
Selon les estimations de JPMorgan Chase, le shutdown ampute la croissance du PIB hebdomadaire de 0,1 à 0,2 point de pourcentage. Goldman Sachs va plus loin : une fermeture de six semaines pourrait retrancher 1,1 point de croissance au premier trimestre 2026. Le Congressional Budget Office (CBO) chiffre le coût à environ 0,4 point de PIB par semaine de paralysie.
Le PIB américain déjà en perte de vitesse
Le contexte macroéconomique amplifie l'urgence de la situation. Le 13 mars, le Bureau of Economic Analysis (BEA) a révisé la croissance du PIB du quatrième trimestre 2025 de 1,4 % à seulement 0,7 % en rythme annualisé, soit une division par deux de l'estimation initiale. Les dépenses fédérales ont chuté de 16,7 % sur le trimestre, et la consommation des ménages a été revue de 2,4 % à 2,0 %.
Sur l'ensemble de l'année 2025, la croissance s'établit à 2,1 %, contre 2,4 % en 2024. Le premier trimestre 2025 avait enregistré une contraction de 0,6 %, compensée par un rebond spectaculaire de 4,4 % au troisième trimestre, porté par l'essor de l'intelligence artificielle. Ce profil en dents de scie illustre la fragilité de la reprise américaine.
Le marché de l'emploi envoie des signaux préoccupants. Le rapport du 6 mars a révélé la perte nette de 92 000 postes non agricoles en février, une surprise totale alors que le consensus Bloomberg tablait sur la création de 55 000 emplois. Les demandes hebdomadaires d'allocations chômage atteignent 222 000, au dessus des prévisions de 216 000, et la moyenne mobile sur quatre semaines touche son plus haut niveau depuis plus d'un an. La règle de Sahm, indicateur historique de récession, a été déclenchée : la moyenne mobile sur trois mois du taux de chômage a progressé de 0,5 point par rapport au plus bas des douze derniers mois.
Le spectre de la stagflation plane sur la décision de la Fed
La Réserve fédérale fait face à un dilemme classique de stagflation. D'un côté, le ralentissement économique et la détérioration du marché de l'emploi plaident pour un assouplissement monétaire. De l'autre, l'inflation reste collante : l'indice des prix à la consommation (IPC) s'établit à 2,4 % en février, le noyau dur de l'inflation avoisine 2,5 %, et l'indicateur PCE de janvier a atteint son plus haut niveau depuis mars 2024.
Le pétrole constitue le facteur aggravant majeur. Le Brent a bondi de plus de 40 % depuis le début du mois, évoluant au dessus de 110 dollars le baril, soit son plus haut niveau depuis quatre ans. Les frappes militaires américaines et israéliennes sur des installations iraniennes, lancées le 28 février, ont entraîné la fermeture partielle du détroit d'Ormuz, artère par laquelle transitent 20 % du pétrole et du gaz mondiaux. Les prix à la pompe aux États Unis ont bondi de 27 % en un mois, pesant lourdement sur le moral des consommateurs.
L'indice de confiance des consommateurs de l'Université du Michigan a reculé de 1,9 % par rapport à février, confirmant l'inquiétude des ménages américains. Le terme « stagflation » a fait son retour dans le vocabulaire de Wall Street, évoquant les épisodes douloureux de la fin des années 1970.
Dot plot et projections : le rendez vous le plus scruté de l'année
Le marché anticipe à plus de 92 % un maintien des taux directeurs dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 %. L'attention se concentre sur le Summary of Economic Projections (SEP) et le fameux « dot plot », la première mise à jour des prévisions de taux depuis décembre 2025.
La médiane actuelle du dot plot indique une seule baisse de 25 points de base pour 2026. Plusieurs scénarios se dessinent. Si les projections évoluent vers deux baisses, ce serait un signal accommodant, favorable aux actifs risqués. Si la médiane se maintient à une seule baisse voire zéro, ou si une hausse s'ajoute aux projections, les marchés pourraient subir une correction significative.
Les grandes banques divergent fortement. Goldman Sachs anticipe deux baisses de taux, potentiellement en mars et juin, ramenant le taux directeur à 3,00 % voire 3,25 % d'ici fin 2026. JPMorgan Chase, plus restrictif, ne prévoit aucune baisse sur l'ensemble de l'année, invoquant un marché du travail résilient et des risques inflationnistes persistants. Bankrate projette trois baisses totalisant 0,75 point de pourcentage, un scénario plus agressif que le consensus.
Brandon Zureick, économiste en chef chez Johnson Investment Counsel, estime que la Fed « reconnaîtra probablement l'incertitude liée à la guerre en Iran » et que les prévisions d'inflation à court terme « seront vraisemblablement relevées » en raison des prix du pétrole, tout en jugeant peu probable un changement matériel de la trajectoire globale des taux.
Les marchés européens particulièrement exposés
L'onde de choc ne se limite pas aux États Unis. Les marchés européens souffrent davantage que leurs homologues américains en raison de la dépendance plus prononcée de l'Europe au gaz et au pétrole du Moyen Orient. Le CAC 40 a cédé près de 6 % depuis le début du conflit iranien, contre un repli d'environ 1 % pour le S&P 500.
Les taux souverains ont également réagi. Le rendement de l'OAT française à dix ans approche 3,7 %, le Bund allemand avoisine 3 %, et le Treasury américain dépasse 4,2 %. Pour les épargnants français, cette configuration se traduit par une pression accrue sur les unités de compte en assurance vie, tandis que les fonds euros bénéficient mécaniquement de la remontée des taux obligataires.
Le lundi 17 mars, Wall Street a toutefois affiché un rebond technique. Le Dow Jones a progressé de 1,1 % à 47 045 points, le S&P 500 de 1,2 % à 6 708 points, et le Nasdaq de 1,3 % à 22 390 points. Meta a gagné 3 % et Nvidia 2,3 %, portés par l'espoir d'une désescalade diplomatique.
Le transport aérien au bord de la rupture
Le shutdown produit des effets concrets sur l'économie réelle. Plus de 50 000 agents de la TSA (Transportation Security Administration) travaillent sans rémunération, et plus de 300 ont démissionné depuis le début de la paralysie. Les taux d'absence non programmée ont plus que doublé, provoquant des temps d'attente supérieurs à trois heures dans les principaux hubs aériens.
Le 15 mars, dix PDG de grandes compagnies aériennes et de transporteurs de fret ont adressé un message d'alerte, évoquant un système proche de « l'effondrement total de la TSA ». Les pertes économiques potentielles sont estimées à 580 millions de dollars par jour pour l'économie américaine, en pleine saison des vacances de printemps.
Les compagnies aériennes chiffrent déjà les dégâts. Delta Air Lines estime l'impact à 200 millions de dollars sur son bénéfice avant impôts. United Airlines a enregistré 250 millions de dollars de pertes et milite pour un « Aviation Funding Stability Act ». American Airlines projette un manque à gagner de 325 millions de dollars en revenus, aggravé par son exposition aux voyages gouvernementaux via l'aéroport Reagan National.
Stratégies d'investissement dans la tourmente
Les investisseurs institutionnels adoptent des positions défensives. L'indice VIX (CBOE Volatility Index) reste élevé à 27, et l'indice SKEW atteint 137,76, reflétant une demande soutenue pour les protections à la baisse via les options de vente (puts). L'or, porté par les achats des banques centrales et le statut de valeur refuge, maintient un plancher solide au dessus de 5 000 dollars l'once.
Le secteur de la défense fait exception dans ce contexte morose. Lockheed Martin a atteint un sommet historique à 692 dollars en mars, soutenu par la demande pour les systèmes THAAD et F 35. RTX Corporation affiche un carnet de commandes record de 268 milliards de dollars. Northrop Grumman progresse également, malgré les pressions sur la trésorerie liées aux retards de paiements fédéraux.
Pour les épargnants français, plusieurs pistes méritent attention. Les fonds obligataires à duration courte offrent un couple rendement/risque attractif dans un environnement de taux élevés. Les fonds euros des contrats d'assurance vie bénéficient de la remontée des taux. La diversification vers les valeurs de défense européennes (Rheinmetall, Leonardo, Thales), dont les résultats 2025 sont records, constitue une option tactique. Enfin, l'or physique ou les ETF adossés au métal jaune conservent leur attrait de couverture.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines heures
La publication du PPI de février, attendue ce matin à 14h30 (heure de Paris), pourrait modifier la donne avant même l'annonce de la Fed. Si les données révèlent une poussée inflationniste significative, la pression pour un resserrement monétaire s'intensifierait malgré le ralentissement conjoncturel. La conférence de presse de Jerome Powell sera scrutée pour des indices sur la transition à venir : son mandat de président expire le 15 mai 2026, et Kevin Warsh a été nommé pour lui succéder, même si le sénateur Thom Tillis bloque actuellement les nominations à la Fed.
Deux scénarios de sortie de crise se dessinent pour le shutdown. Le premier, une « résolution continue allégée » finançant le DHS pour 30 jours, permettrait un dégel temporaire. Le second, une prolongation jusqu'en avril, fait planer le risque d'une récession technique au deuxième trimestre 2026. Dans les deux cas, le rattrapage des publications statistiques prendra plusieurs semaines, maintenant le brouillard sur les fondamentaux économiques américains.

