Le PIB américain révisé à 0,7 % au T4 2025 : le shutdown fédéral plombe la croissance
La croissance américaine a été révisée en forte baisse à 0,7 % au quatrième trimestre 2025, contre 1,4 % initialement estimé. Le shutdown fédéral de 43 jours a retranché plus d'un point de PIB, dans un contexte de stagflation naissante.

Une révision qui ébranle les certitudes
Le Bureau of Economic Analysis (BEA) a publié le 13 mars 2026 la deuxième estimation du produit intérieur brut américain pour le quatrième trimestre 2025. Le verdict est sans appel : la croissance annualisée tombe à 0,7 %, soit la moitié de l'estimation initiale de 1,4 % publiée en janvier. Cette révision de 0,7 point constitue l'un des ajustements les plus marqués de ces dernières années.
« L'économie n'a pas seulement ralenti, elle a trébuché en franchissant la ligne d'arrivée », résume Jim Baird, directeur des investissements chez Plante Moran Financial Advisors. Le chiffre contraste violemment avec les trimestres précédents : la croissance atteignait 4,4 % au troisième trimestre et 3,8 % au deuxième, soit un recul de 3,7 points en un seul trimestre.
Le shutdown fédéral, principal responsable
La fermeture partielle du gouvernement fédéral pendant 43 jours à l'automne 2025 constitue le facteur déterminant de ce ralentissement. Les dépenses fédérales se sont effondrées à un rythme annualisé de 16,7 %, dont une chute de 24,4 % pour les dépenses civiles et de 10,7 % pour la défense. Selon le BEA, cette contraction a retranché environ 1,16 point de PIB au quatrième trimestre.
Sans cette paralysie budgétaire, la croissance sous jacente aurait atteint environ 1,7 %, un rythme modéré mais nettement plus rassurant. Le shutdown a également perturbé la collecte de données économiques : les statistiques d'octobre sur les prix à la consommation ont dû être reconstituées par le Bureau of Labor Statistics à partir de la moyenne géométrique des données de septembre et novembre.
Anatomie du ralentissement : composante par composante
La consommation des ménages, qui représente environ les deux tiers du PIB américain, a progressé de 2,0 % au quatrième trimestre, en net recul par rapport aux 3,5 % du trimestre précédent. La révision initiale tablait sur 2,4 %. Les dépenses en services de santé ont été significativement révisées à la baisse, tandis que les achats de biens ont légèrement surpris à la hausse.
L'investissement des entreprises (hors immobilier résidentiel) a crû de 2,2 %, contre 3,2 % au troisième trimestre et 3,7 % dans l'estimation préliminaire. Les investissements dans les structures et la propriété intellectuelle ont été revus à la baisse.
Les exportations ont reculé de 3,3 % en rythme annualisé, pénalisées par une demande extérieure plus faible et une baisse des services de propriété intellectuelle vendus à l'étranger. Les importations ont diminué moins que prévu initialement, pesant davantage sur le solde commercial net.
L'indicateur des ventes finales réelles au secteur privé domestique, considéré comme une mesure plus fiable de la demande sous jacente, est tombé à 1,9 %, contre 2,9 % au troisième trimestre et 2,4 % dans la première estimation.
L'inflation refuse de céder
La composante prix aggrave le tableau. L'indice des prix du PIB a été révisé à la hausse, atteignant 3,8 % en rythme annualisé au quatrième trimestre. L'indice PCE (dépenses de consommation personnelle), la mesure d'inflation privilégiée par la Réserve fédérale, ressort à 2,9 %, toujours nettement au dessus de l'objectif de 2 %.
Plus préoccupant encore, le PCE hors alimentation et énergie s'établit à 2,7 % pour le trimestre, et les données de janvier 2026 montrent un rebond à 3,1 %, son plus haut niveau en près de deux ans. « L'inflation va s'orienter à la hausse à mesure que le choc énergétique se transmettra à l'économie », avertit Sonu Varghese, stratégiste macro en chef chez Carson Group.
Un marché de l'emploi qui s'effrite
Les données du marché du travail confirment l'essoufflement. En février 2026, l'économie américaine a détruit 92 000 emplois, un chiffre qui a surpris les analystes. Le taux de chômage est remonté à 4,4 %. Sur l'ensemble de l'année 2025, les créations d'emplois n'ont atteint que 10 000 par mois en moyenne, le rythme le plus faible hors récession depuis 2002.
Le taux d'épargne des ménages a reculé à 4,0 % au quatrième trimestre, contre 4,4 % au précédent, tandis que la croissance du revenu disponible réel n'a atteint que 0,2 % en rythme annualisé. Ces indicateurs suggèrent que les ménages américains puisent dans leurs réserves pour maintenir leur consommation.
Le spectre de la stagflation plane sur les marchés
La combinaison d'une croissance molle et d'une inflation persistante évoque le scénario redouté de stagflation. Les marchés financiers ne s'y trompent pas : le S&P 500 a clôturé à 6 632 points le 14 mars, son plus bas niveau de l'année 2026, enregistrant sa première série de trois semaines consécutives de baisse depuis un an. Le VIX, baromètre de la volatilité, a bondi au dessus de 27, un seuil que les analystes associent à un « changement de régime » vers une anxiété de marché accrue.
Le Dow Jones est passé sous la barre des 47 000 points pour la première fois de l'année. Le Nasdaq a touché un nouveau plus bas annuel à 22 073 points. En Europe, le CAC 40 a cédé 1,2 % pour terminer la semaine à 7 889 points, sa deuxième semaine consécutive de recul.
Le pétrole WTI a franchi les 98 dollars le baril, en hausse de 65 % depuis le début de l'année, dont un bond de 35 % sur les seuls douze premiers jours de mars. Le Brent a dépassé les 103 dollars. La flambée est alimentée par la fermeture quasi totale du détroit d'Ormuz, qui achemine habituellement 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole et gaz.
La Fed prise au piège avant sa réunion cruciale
La Réserve fédérale se réunit les 17 et 18 mars, dans ce qui s'annonce comme l'une des décisions les plus scrutées de l'année. Les marchés à terme attribuent une probabilité supérieure à 92 % au maintien du taux directeur dans sa fourchette actuelle de 3,50 % à 3,75 %.
« La Fed est confrontée au pire des deux mondes : une inflation tenace face à des signaux de demande fragiles », analyse Olu Sonola, responsable de l'économie américaine chez Fitch Ratings. Cette réunion inclut la publication de nouvelles projections économiques et du « dot plot », la carte des anticipations de taux de chaque membre du FOMC.
Le dot plot médian de décembre prévoyait une seule baisse de 25 points de base en 2026. Si cette projection reste inchangée ou bascule vers zéro baisse, les marchés pourraient réagir négativement. En revanche, un passage à deux baisses signalerait une posture plus accommodante. Les anticipations de marché ont toutefois abandonné tout espoir de baisse avant décembre 2026.
Répercussions pour l'Europe et les épargnants français
Le ralentissement américain ne reste pas confiné outre Atlantique. La Banque centrale européenne se réunit le 19 mars, soit le lendemain de la Fed, dans un contexte tout aussi tendu. Morgan Stanley et Bank of America n'anticipent plus aucune baisse de taux de la BCE en 2026, invoquant le risque de résurgence inflationniste liée à la crise énergétique.
Selon les scénarios de Bank of America, si le pétrole se maintient à 100 dollars le baril, l'inflation en zone euro pourrait dépasser 3 % au deuxième trimestre, repoussant le retour sous l'objectif de 2 % à début 2027. Goldman Sachs estime qu'une hausse de 10 % des prix du pétrole se traduit par une augmentation de 0,3 % de l'inflation dans la zone euro.
Les marchés de taux intègrent désormais une probabilité de 42 % d'une hausse des taux de la BCE en 2026, contre seulement 12 % avant le début du conflit iranien, selon les données de Polymarket.
Pour les épargnants français, ce contexte plaide pour la prudence. Les fonds en euros de l'assurance vie affichent des rendements en hausse (entre 2,8 % et 3,5 % en moyenne en 2026), offrant un refuge relatif. Toutefois, la résurgence inflationniste pourrait éroder les rendements réels, tandis que la volatilité des marchés actions invite à diversifier les allocations.
Les prochaines étapes à surveiller
La semaine du 16 mars concentre des échéances majeures. Le 16, la conférence GTC de Nvidia pourrait influencer le sentiment sur les valeurs technologiques. Le 18, la décision de la Fed et les nouvelles projections économiques orienteront les anticipations pour le reste de l'année. Le 19, la BCE pourrait modifier sa propre trajectoire de politique monétaire.
La troisième et dernière estimation du PIB du quatrième trimestre 2025 sera publiée le 9 avril. Elle incluera les données sur les profits des entreprises. Une révision à la baisse des bénéfices constituerait un signal récessionniste supplémentaire, indiquant que les entreprises absorbent les pressions sur les coûts plutôt que de les répercuter.
Sur l'ensemble de l'année 2025, le PIB américain a progressé de 2,1 %, contre 2,8 % en 2024 et 2,9 % en 2023. Cette décélération, combinée à la persistance de l'inflation et aux incertitudes géopolitiques, dessine un environnement dans lequel la prudence et la diversification s'imposent plus que jamais aux investisseurs.