Un test existentiel pour le secteur SaaS
Rarement une publication de résultats d'entreprise aura été aussi scrutée par les marchés financiers. Ce mercredi 25 février 2026, Salesforce (NYSE : CRM) présente ses résultats du quatrième trimestre et de l'exercice fiscal 2026, au terme d'une année marquée par une tourmente inédite dans le secteur des logiciels d'entreprise. L'action a perdu entre 30 et 38 % de sa valeur depuis janvier 2026, dans un mouvement que les analystes ont baptisé la « SaaSpocalypse » — une contraction saisissante entre SaaS et Apocalypse.
Ce déclin brutal n'est pas le fruit d'une dégradation des fondamentaux de l'entreprise, mais d'une remise en question structurelle du modèle économique qui a fait la fortune du secteur pendant deux décennies : la facturation par siège utilisateur. L'essor des agents d'intelligence artificielle autonomes, capables d'exécuter des tâches complexes sans intervention humaine, menace directement ce modèle basé sur le nombre d'employés.
Les faits clés : une croissance solide dans un contexte hostile
Les chiffres du troisième trimestre fiscal 2026 (publié en décembre 2025) donnent la mesure de la situation. Salesforce a enregistré un chiffre d'affaires de 10,3 milliards de dollars, en hausse de 9 % sur un an, avec une marge opérationnelle non-GAAP de 35,5 % et un flux de trésorerie disponible de 2,2 milliards de dollars, en progression de 22 %. Ces résultats solides contrastent avec l'effondrement boursier.
- Agentforce ARR : 540 millions de dollars, en hausse de 330 % sur un an
- Agentforce + Data 360 ARR combiné : 1,4 milliard de dollars, en hausse de 114 %
- Nombre total de contrats Agentforce : 18 500, dont 9 500 contrats payants (hausse de 50 % par trimestre)
- Comptes en production : hausse de 70 % d'un trimestre à l'autre
- Données traitées par Data 360 : 32 000 milliards d'enregistrements (+119 % sur un an)
- Perspectives annuelles FY2026 : 41,45 à 41,55 milliards de dollars (croissance de 9 à 10 %)
- Prévisions T4 FY2026 : 11,13 à 11,23 milliards de dollars de chiffre d'affaires
Pour le quatrième trimestre, les analystes de Wall Street attendaient un bénéfice par action de 3,05 dollars et un chiffre d'affaires de 11,18 milliards de dollars, en hausse de 11,7 % sur un an. L'entreprise a guidé vers un BPA non-GAAP de 3,02 à 3,04 dollars.
La « SaaSpocalypse » : une crise structurelle ou une panique passagère ?
Pour comprendre la violence de la correction boursière, il faut saisir l'ampleur du changement de paradigme à l'œuvre. En janvier 2026, l'indice S&P North American Software a perdu plus de 15 % depuis ses sommets de décembre, effaçant l'équivalent de plusieurs centaines de milliards de dollars de capitalisation boursière. Parmi les victimes les plus touchées : ServiceNow (-20 % depuis le début de l'année), SAP (-15 % après des objectifs de carnet de commandes cloud manqués), et Salesforce elle-même.
Le déclencheur de cette débandade est multiple. D'abord, une série de publications de résultats décevantes dans le secteur, notamment le ralentissement de la croissance des obligations de performance restantes (RPO) chez ServiceNow. Ensuite, l'annonce le 23 février 2026 des « Frontier Alliances » d'OpenAI, un partenariat stratégique avec quatre des plus grands cabinets de conseil mondiaux — McKinsey, Boston Consulting Group, Accenture et Capgemini — pour déployer des agents IA directement dans les entreprises, court-circuitant potentiellement les éditeurs de logiciels traditionnels.
« Ces cabinets de conseil ont créé des pratiques OpenAI dédiées pour aider les entreprises du Fortune 500 à déployer des agents IA autonomes à grande échelle. Pour Salesforce, Microsoft et ServiceNow, voir BCG et McKinsey évangéliser activement une plateforme alternative auprès des directions générales est une nouvelle qu'ils n'accueilleront pas favorablement. »
— Analyse MarketMinute, 23 février 2026
Le mécanisme de destruction de valeur est simple : si des agents autonomes exécutent les flux de travail directement dans les systèmes d'entreprise sans passer par l'interface d'un logiciel SaaS, le besoin de payer pour des licences par utilisateur diminue. Des entreprises leaders en banque et logistique ont rapporté qu'un seul agent IA peut désormais accomplir la charge de travail administrative de 10 à 15 employés de niveau intermédiaire.
La riposte de Salesforce : la doctrine de l'amélioration
Face à cette menace existentielle, Salesforce ne reste pas les bras croisés. La stratégie de l'entreprise repose sur un pari audacieux : si les agents IA vont remplacer les interfaces utilisateurs, autant être la plateforme de données sur laquelle ces agents s'appuient.
Le 24 février 2026, à la veille de la publication de ses résultats annuels, Salesforce et Anthropic ont conjointement annoncé « Claude for Agentforce 360 », une intégration profonde permettant à Claude — le modèle de langage d'Anthropic — d'accéder nativement à Salesforce Data Cloud. Cette annonce a provoqué un rebond de l'action d'environ 5 %, illustrant l'appétit des marchés pour un scénario où les agents IA viendraient renforcer les plateformes existantes plutôt que les remplacer.
Cette stratégie s'inscrit dans une logique défensive mais ingénieuse : même si les utilisateurs cessent d'interagir manuellement avec les menus de Salesforce, les agents IA devront toujours interroger les bases de données Salesforce, maintenant ainsi la valeur des abonnements. Salesforce s'assure que même si les flux de travail deviennent pilotés par l'IA, l'agent interroge toujours ses bases de données, résumait une analyse de FinancialContent.
La structure de prix d'Agentforce reflète également cette transition : en plus des licences traditionnelles, Salesforce propose un modèle à 0,10 dollar par action autonome via un système de crédits flexibles (Flex Credits), permettant à l'entreprise de capturer de la valeur proportionnellement à l'utilisation réelle des agents.
Perspectives d'experts : le débat des haussiers et des baissiers
Le camp des optimistes
L'analyste Dan Ives de Wedbush Securities maintient une note « Surperformance » avec un objectif de cours de 375 dollars sur CRM, actuellement autour de 185 dollars. Dans une note publiée avant les résultats, il indique attendre des résultats solides de la part de Benioff & Co., malgré la tempête dans le secteur logiciel qui s'est développée autour de CRM, et qualifie le débat autour du narratif du Commerce fantôme de l'IA de prématuré.
L'argument central des optimistes : Salesforce détient 21,7 % de part de marché mondial du CRM, loin devant Microsoft (5,9 %), Oracle (4,4 %) et SAP (3,5 %). Cette position dominante, associée à des années de données propriétaires accumulées par ses clients, constitue un avantage concurrentiel difficile à reproduire pour des entrants comme OpenAI. Le « Remaining Performance Obligation » (RPO) total s'élevait à 59,5 milliards de dollars au troisième trimestre, en hausse de 12 % sur un an — un indicateur de la robustesse du carnet de commandes futur.
Les données opérationnelles d'Agentforce sont également encourageantes : sur la propre plateforme d'assistance interne de Salesforce, l'agent gère 2,8 millions de demandes d'assistance et a économisé 500 000 heures de travail employé en un an, avec 80 000 collaborateurs économisant jusqu'à 20 heures par semaine grâce à Slackbot.
Le camp des sceptiques
Les baissiers font valoir que l'accélération spectaculaire d'Agentforce (+330 % de l'ARR sur un an) s'est faite en partie grâce à des remises importantes accordées pour stimuler l'adoption — une préoccupation relevée par Citi, qui a dégradé le titre à « Neutre » avec un objectif de 350 dollars. KeyBanc a réduit son objectif de 400 à 300 dollars, notant qu'Agentforce est enfin en train de passer des essais gratuits aux contrats payants.
Plus fondamentalement, plusieurs analystes s'interrogent sur la capacité du nouveau modèle de facturation à l'usage (0,10 dollar par action) à se substituer à la stabilité et la prévisibilité des licences par siège. Les orientations publiées laissent envisager des revenus du premier trimestre FY2027 s'établissant entre 10,1 et 10,15 milliards de dollars — une décélération apparente qui a refroidi certains enthousiasmes.
Implications pour les investisseurs français
Pour les investisseurs français, le dossier Salesforce illustre une transformation profonde du secteur technologique mondial qui mérite d'être suivie de près. Plusieurs enseignements peuvent en être tirés.
La disruption des modèles SaaS touche les portefeuilles indirectement : de nombreux fonds actions européens et thématiques incluent des valeurs technologiques américaines dans leur allocation. Les ETF sectoriels tech et les OPCVM actions internationales peuvent être exposés à la volatilité du secteur SaaS.
L'IA comme catalyseur de réallocation sectorielle : la rotation observée depuis le début 2026 — des logiciels SaaS traditionnels vers les infrastructures IA (Nvidia, Micron) et les plateformes de données (Palantir, Oracle) — pourrait se poursuivre. Palantir a progressé de 22 % depuis le début de l'année tandis que ServiceNow reculait de 20 %.
Le modèle de « travail numérique » comme nouveau paradigme : Marc Benioff, PDG de Salesforce, cible un chiffre d'affaires de 60 milliards de dollars d'ici 2030, soit près du double du niveau actuel. Si Agentforce tient ses promesses de main-d'œuvre numérique illimitée, cette trajectoire apparaît crédible — mais les investisseurs devront surveiller les indicateurs d'adoption trimestriels avec attention.
Ce qu'il faut surveiller
Les résultats annuels publiés ce soir seront scrutés à travers plusieurs prismes :
- La guidance FY2027 : le marché attend des perspectives de réaccélération de la croissance organique, potentiellement vers 13 à 15 %, pour valider le pari Agentforce.
- L'évolution de l'ARR Agentforce : toute accélération au-delà de 540 millions de dollars en T3 sera perçue positivement.
- Le commentaire sur les Frontier Alliances d'OpenAI : la réaction de Marc Benioff à la menace directe des cabinets de conseil partenaires d'OpenAI sera très écoutée.
- La marge opérationnelle non-GAAP : maintenir ou améliorer les 35,5 % de T3 tout en investissant dans l'IA sera un signal fort de discipline financière.
- Le cRPO (Current Remaining Performance Obligation) : cet indicateur avancé des revenus futurs était en hausse de 11 % en T3 ; une accélération confirmerait le momentum.
Conclusion
Salesforce se trouve à un carrefour historique. L'entreprise doit simultanément défendre son empire CRM contre des agents IA qui menacent le modèle de facturation par siège, et convaincre les marchés qu'Agentforce représente une véritable opportunité de croissance plutôt qu'un simple écran de fumée. Le partenariat annoncé avec Anthropic suggère une stratégie cohérente : transformer la menace en opportunité en faisant de Salesforce la couche de données indispensable à tout agent IA d'entreprise.
Les résultats de ce soir constitueront soit la confirmation que la « SaaSpocalypse » était une panique excessive, soit le début d'une restructuration profonde d'un modèle économique vieux de vingt ans. Dans tous les cas, l'issue de ce test majeur aura des répercussions bien au-delà de Salesforce — elle dessinera les contours de la prochaine décennie de l'entreprise technologique mondiale.