Un séisme boursier sans précédent frappe le logiciel
Le secteur du logiciel d'entreprise traverse la pire correction boursière depuis mars 2020. Selon Goldman Sachs, environ 2 000 milliards de dollars de capitalisation ont été effacés depuis le début de l'année 2026. L'ETF iShares Expanded Tech Software (IGV), référence du secteur, a plongé de plus de 21 % depuis janvier, avec un RSI tombé à 16, son niveau le plus bas depuis septembre 2001.
Sur les 110 composantes de l'IGV, 100 affichent des performances négatives depuis le début de l'année. Plus de 20 titres ont perdu plus de 30 %. Intapp a cédé 49,7 %, Braze 45,7 %, Unity Software 45,3 %, AppLovin 42,2 % et HubSpot 39,2 %. Des poids lourds comme Microsoft (recul de 13 %), Adobe (19 %) et Oracle (56 % depuis son sommet de septembre) sont également touchés.
Claude Cowork : l'étincelle qui a mis le feu aux poudres
Le catalyseur de cette vente massive porte un nom : Claude Cowork, lancé par Anthropic. Cet outil d'agents IA autonomes capable d'automatiser des tâches administratives complexes a provoqué une onde de choc sur les marchés. En 48 heures, 285 milliards de dollars de valorisation ont été effacés des seules entreprises SaaS, selon les données compilées par Goldman Sachs.
Le marché est passé d'un narratif « l'IA comme fonctionnalité » à « l'IA comme remplacement ». Selon les données d'entreprises ayant déployé des agents autonomes, chaque agent IA déployé réduit les besoins en licences logicielles dans un ratio de 1 pour 5. Si un seul agent peut accomplir le travail administratif de dix à quinze employés, comme le démontrent plusieurs déploiements en entreprise, les organisations n'ont plus besoin de dix à quinze licences Salesforce : une seule suffit.
Un changement de paradigme dans la tarification
Le modèle SaaS repose depuis deux décennies sur la tarification par poste (per seat), générant des revenus récurrents prévisibles avec des marges brutes de 70 à 90 %, selon Abdul Abdirahman de F Prime Capital. Ce modèle est désormais remis en question à sa base.
Lex Zhao, associé chez One Way Ventures, résume la situation : « Les barrières à l'entrée pour créer du logiciel sont tellement basses grâce aux agents de codage que la décision entre construire et acheter bascule vers la construction dans de très nombreux cas. » Les directeurs informatiques ont signalé une réduction nette des renouvellements de licences lors des cycles budgétaires de fin 2025, selon Morgan Stanley.
La grande rotation : du virtuel vers le physique
Cette correction s'accompagne d'une rotation sectorielle historique. Le VanEck Oil Services ETF (OIH) surperforme l'IGV de plus de 50 points de pourcentage depuis le début de l'année. Le secteur de l'énergie a gagné 14,4 % en janvier 2026, tandis que la technologie logicielle s'effondrait.
Andreas Steno Larsen, fondateur de Steno Research, affirme que « le logiciel est mort » et que les multiples élevés (24 fois les bénéfices) sont en cours d'élimination. Jordi Visser, de 22V Research, compare ce phénomène aux médicaments GLP 1 contre l'obésité : lorsque la génération de logiciel atteint un coût marginal proche de zéro, la demande pour les abonnements traditionnels est « supprimée ».
La rareté se déplace du code vers l'infrastructure physique : réseaux électriques, centres de données, cuivre, semi conducteurs. L'énergie, les matières premières et les biens de consommation courante, représentant collectivement 10,1 % du S&P 500, affichent chacun des gains supérieurs à 11 % en 2026.
Les acteurs qui résistent et ceux qui s'adaptent
Snowflake, Datadog et Cloudflare figurent parmi les rares titres logiciels en territoire positif ou proche de l'équilibre, portés par leur positionnement sur l'infrastructure de données et le cloud, des segments que l'IA renforce plutôt qu'elle ne menace.
Les grands éditeurs accélèrent leur transformation tarifaire. Salesforce a introduit l'Agentic Enterprise License Agreement (AELA), offrant un accès illimité à Agentforce pour un prix fixe. ServiceNow bascule vers une tarification à l'usage et à la valeur. Microsoft propose désormais un modèle de consommation parallèle au forfait mensuel par utilisateur pour Copilot Studio. Goldman Sachs a lancé un pilote de six mois avec Claude pour automatiser la comptabilité des opérations et l'intégration de nouveaux clients.
Selon Deloitte, 75 % des entreprises investiront dans l'IA agentique en 2026, avec 57 % des répondants consacrant entre 21 et 50 % de leur budget de transformation numérique à l'automatisation par IA. D'ici 2030, 35 % des outils SaaS spécialisés seront remplacés par des agents IA ou absorbés dans des écosystèmes d'agents plus larges, et au moins 40 % de la dépense SaaS d'entreprise migrera vers des modèles à l'usage, à l'agent ou au résultat.
Opportunité générationnelle ou piège de valorisation ?
Le camp haussier avance des arguments solides. Dan Romanoff, analyste chez Morningstar, estime que « les fondamentaux n'ont pas beaucoup changé » malgré le choc de sentiment. Il désigne Microsoft comme sa « première conviction », avec une juste valeur de 600 dollars par action, soit un potentiel de hausse de 45 %. JP Morgan qualifie la vente d'« indiscriminée ». Dan Ives de Wedbush considère que Wall Street « intègre un scénario apocalyptique ».
Jensen Huang, PDG de Nvidia, a qualifié l'idée que l'IA remplace le logiciel de « chose la plus illogique au monde », arguant que l'IA dépend du logiciel plutôt qu'elle ne le supplante. Des chercheurs de Carnegie Mellon soutiennent que l'IA créera de nouveaux emplois d'ingénierie logicielle plutôt qu'elle n'en éliminera.
Le camp baissier, mené par Ben Snider de Goldman Sachs, prévient qu'il pourrait s'agir du « début de la fin », comparant le secteur logiciel aux journaux, dont la valorisation a chuté de 95 % entre 2002 et 2009. 97 des 110 composantes de l'IGV s'échangent sous leur moyenne mobile à 200 jours, un signal technique de faiblesse généralisée.
Ce que cela signifie pour les investisseurs en France
Pour les épargnants exposés aux valeurs technologiques via des OPCVM, ETF sectoriels ou unités de compte en assurance vie, cette correction impose une réévaluation des allocations. Les fonds technologiques qui surpondèrent le logiciel B2B (Salesforce, Adobe, Intuit, ServiceNow) ont subi des pertes marquées au premier trimestre.
La rotation vers l'énergie et les matières premières offre un contrepoint. Les ETF comme le Lyxor MSCI World Energy ou l'Amundi MSCI World Information Technology permettent d'ajuster l'exposition sectorielle. La diversification reste le meilleur rempart contre un retournement sectoriel aussi brutal : les investisseurs qui détenaient un portefeuille équilibré entre croissance et valeur ont mieux résisté à cette tempête.
Le débat entre « disruption définitive » et « correction de sentiment » reste ouvert. Les résultats trimestriels des prochaines semaines (Salesforce, Adobe, Intuit) apporteront des éléments concrets sur l'impact réel des agents IA sur les renouvellements de licences et les carnets de commandes.
Sources
- Goldman Sachs, estimation de la perte de capitalisation boursière du secteur logiciel, mars 2026
- Benzinga, « The Software Crash In Numbers », février 2026
- StockCharts, « The Claude Crash: How AI Triggered a Historic Selloff », février 2026
- Bain & Company, « Why SaaS Stocks Have Dropped », mars 2026
- TechCrunch, « SaaS in, SaaS out: Here's What's Driving the SaaSpocalypse », mars 2026
- Deloitte, « SaaS meets AI agents: Transforming budgets », prévisions 2026
- Fortune, « AI agents aren't eating SaaS, they're using it », février 2026
- deVere Group, « The 2026 Software Stock Crash: Understanding the AI Disruption », février 2026
- Benzinga, « 2026's Most Violent Market Rotation: Buy Energy, Sell Software », février 2026