Le billet vert traverse une zone de turbulences inédite depuis quatre ans. Le 30 janvier 2026, l'indice DXY, qui mesure la valeur du dollar face à un panier de six grandes devises, a touché un plancher de 95,5 points, un niveau jamais vu depuis février 2022. Après avoir perdu 10,7 % au second semestre 2025 puis encore 2 % en janvier 2026, le dollar affiche un recul cumulé de plus de 15 % par rapport à ses sommets de 2024. Cette trajectoire baissière redistribue les cartes pour les investisseurs du monde entier, et tout particulièrement pour les épargnants de la zone euro.
Un recul historique alimenté par trois forces convergentes
La faiblesse du dollar en 2026 résulte de la convergence de trois dynamiques majeures : le virage monétaire de la Réserve fédérale, l'incertitude commerciale générée par la politique tarifaire américaine et une recomposition progressive des réserves de change mondiales.
La Fed amorce un cycle de baisses de taux
La Réserve fédérale a réduit ses taux directeurs de 150 points de base en 2025, les ramenant dans la fourchette de 3,25 % à 3,50 %. Les marchés anticipent désormais deux nouvelles baisses de 25 points de base en 2026, probablement en juin et en septembre, selon les contrats à terme sur les fonds fédéraux. Le différentiel de taux entre les États Unis et la zone euro s'est réduit à 0,25 point de pourcentage, contre plus de 2 points en 2023. Cette érosion de l'avantage de rendement du dollar constitue le principal moteur de sa dépréciation.
Le gouverneur de la Fed, Christopher Waller, a indiqué le 23 février qu'une « pause » en mars était de plus en plus probable, compte tenu de la solidité récente des données d'emploi et d'inflation. L'indice PCE « supercore », qui exclut l'énergie et le logement dans les services, a bondi de 0,6 % en janvier, sa plus forte hausse mensuelle en près d'un an. Cette persistance de l'inflation complique la tâche des décideurs monétaires et alimente la volatilité sur le marché des changes.
La guerre commerciale pèse sur la confiance
L'escalade tarifaire engagée par l'administration Trump constitue un facteur aggravant. Le 20 février 2026, la Cour suprême a invalidé, par six voix contre trois, l'utilisation de la loi IEEPA pour imposer des droits de douane, privant la Maison Blanche de son principal outil tarifaire. La réponse ne s'est pas fait attendre : le président a immédiatement annoncé un tarif global de 15 % au titre de la Section 122, puis confirmé le 27 février une hausse de 10 points supplémentaires sur les importations chinoises, portant le taux effectif à 20 % à compter du 4 mars.
Selon J.P. Morgan, le taux effectif moyen des droits de douane américains est passé de 2,3 % fin 2024 à 13,1 % en février 2026, un niveau sans précédent depuis 1993. L'incertitude qui en découle a provoqué une fuite des capitaux : les sorties nettes de bons du Trésor américain ont atteint 18 milliards de dollars en janvier 2026, tandis que les marchés actions américains enregistraient 22 milliards de dollars de retraits étrangers.
Les banques centrales réduisent leur exposition au dollar
La part du dollar dans les réserves de change mondiales est tombée à 56,9 % au troisième trimestre 2025, selon les données du FMI reprises par ING. TradingKey rapporte un niveau encore inférieur, à 58,2 %, qualifié de plus bas depuis 1995. En janvier 2026, les banques centrales ont vendu un total net de 48 milliards de dollars de réserves libellées en billet vert, tout en achetant 150 tonnes d'or, portant la part du métal jaune dans les réserves à 12,5 %.
Le commerce en monnaie locale entre les pays du BRICS est passé de 35 % à 50 % de leurs échanges bilatéraux. Le yuan chinois a quadruplé sa part dans le financement du commerce via SWIFT en quatre ans, pour atteindre 8,3 %. Ces chiffres traduisent une diversification graduelle plutôt qu'un effondrement soudain du statut de réserve du dollar.
L'euro profite de la faiblesse du dollar
L'EUR/USD a brièvement touché 1,2019 le 27 janvier, un sommet de quatre ans, avant de se stabiliser autour de 1,1811 fin février. L'euro a gagné environ 14 % face au dollar en 2025, porté par trois facteurs favorables.
La décision de l'Allemagne d'abandonner l'austérité budgétaire au profit d'un programme d'investissement de 1 000 milliards d'euros dans les infrastructures et la défense représente le virage de politique économique le plus significatif en Europe depuis la crise de l'euro. Les prévisions de croissance du PIB allemand pour 2026 ont été relevées à 1,0 %, un signal positif pour l'ensemble de la zone euro. La BCE, qui maintient ses taux à 2 %, offre désormais un ancrage de stabilité attractif face à l'incertitude américaine.
Goldman Sachs anticipe un EUR/USD à 1,25 d'ici fin 2026, estimant que la paire se rapprochera de sa valeur d'équilibre. ING cible 1,22, tandis que la majorité des grandes banques s'accordent sur une fourchette de 1,18 à 1,24. Ces prévisions reposent sur l'hypothèse d'un ralentissement de la croissance américaine au second semestre 2026, combiné à une accélération de l'activité en zone euro.
Les conséquences concrètes pour les épargnants français
Pour un investisseur français exposé aux marchés américains, l'effet de change a considérablement réduit les performances apparentes. Le S&P 500 a gagné environ 17 % en dollars en 2025, mais seulement 3 % une fois converti en euros, selon CreditNews. Le Nasdaq, en hausse de 22 % en dollars, n'a offert qu'un rendement d'environ 7 % pour un investisseur européen détenant un ETF non couvert.
Philippe Crevel, directeur du Cercle de l'épargne, souligne que « le dollar a perdu 13 % en 2025 et encore 2 % depuis le début de l'année ». Pour les détenteurs d'un PEA, l'exposition au risque de change est plus limitée que pour un compte titres ordinaire investi en actions américaines. Antoine Fraysse Soulier, analyste chez eToro, rappelle que « cela n'a pas d'impact tant que l'on ne vend pas d'actions du compte titres ». La recommandation de plusieurs analystes : attendre le printemps avant de céder des actifs libellés en dollars, dans l'espoir d'un rebond technique.
Les gagnants et les perdants
Toutes les répercussions ne sont pas négatives. La dépréciation du dollar réduit la facture des importations libellées en billets verts, notamment le pétrole et le gaz naturel. Pour les ménages et les entreprises françaises, cela se traduit par un allègement des coûts énergétiques. Les biens technologiques et électroniques importés des États Unis deviennent également plus accessibles.
Côté perdants, les grandes entreprises européennes exportatrices voient la valeur de leurs ventes américaines diminuer une fois reconvertie en euros. Les sociétés du CAC 40, qui réalisent environ la moitié de leur chiffre d'affaires à l'international, ont subi des révisions baissières de leurs bénéfices par action en raison de l'appréciation de l'euro. Microsoft a déclaré un impact de change positif de 2 % sur ses revenus du deuxième trimestre fiscal 2026, à 81,3 milliards de dollars, tandis que Caterpillar a vu ses marges comprimées par le rebond partiel du DXY en février.
Déclin cyclique ou structurel : le débat qui divise les analystes
La question centrale est de savoir si la faiblesse actuelle du dollar est temporaire ou annonciatrice d'une reconfiguration durable du système monétaire international.
ING défend la thèse d'un déclin « davantage cyclique que structurel ». La banque néerlandaise souligne que les investisseurs privés étrangers ont encore acheté pour 1 500 milliards de dollars de titres américains en 2025, un rythme annuel supérieur de 50 % à la moyenne de 2022 à 2024. La part étrangère dans la détention de titres américains a atteint 20,2 % en septembre 2025, son plus haut niveau en dix ans. L'Europe seule détient 17 100 milliards de dollars de titres américains, soit 47 % du total. Ces flux suggèrent que la confiance dans les actifs américains reste solide malgré l'affaiblissement de la devise.
Les tenants d'un déclin structurel pointent la dette fédérale américaine, qui dépasse 37 000 milliards de dollars, soit plus de 130 % du PIB. Le déficit commercial s'est élargi à 68 milliards de dollars en janvier 2026. Les ventes nettes de titres américains par la Chine et Hong Kong ont atteint 145 milliards de dollars en 2025, contre 36 milliards en 2023. La corrélation négative entre le dollar et le S&P 500 (à moins 0,25 sur trois mois) indique que le billet vert a partiellement perdu son rôle de valeur refuge.
Ce que les investisseurs français doivent surveiller
Plusieurs échéances clés détermineront la trajectoire du dollar dans les prochaines semaines. Le rapport sur l'emploi américain de février, attendu le 6 mars, testera la résistance du marché du travail. Un chiffre nettement inférieur aux prévisions renforcerait les anticipations de baisse de taux et accélérerait la glissade du DXY. La réunion de la Fed du 19 mars, au cours de laquelle la banque centrale devrait maintenir ses taux inchangés, sera scrutée pour tout signal de calendrier concernant les prochaines réductions.
L'entrée en vigueur des droits de douane de 20 % sur les importations chinoises le 4 mars introduit un risque supplémentaire de volatilité. Pékin a répondu en imposant des droits de 15 % sur les produits agricoles américains (poulet, blé, maïs, coton). L'impact sur les chaînes d'approvisionnement et les prix à la consommation pourrait modifier les anticipations d'inflation et, par ricochet, la politique monétaire de la Fed.
Pour les épargnants français, la prudence s'impose. Diversifier géographiquement ses placements, privilégier les ETF couverts en euros pour l'exposition aux marchés américains et surveiller de près l'évolution du taux EUR/USD constituent les trois réflexes à adopter dans cet environnement de devise sous pression.