Le milliardaire Bill Ackman a officiellement déposé mardi 10 mars 2026 une demande d'introduction en Bourse de Pershing Square au New York Stock Exchange, marquant l'une des plus ambitieuses cotations d'un fonds spéculatif de l'histoire récente. L'opération vise à lever entre 5 et 10 milliards de dollars pour un nouveau fonds fermé baptisé PSUS, tout en offrant simultanément aux investisseurs une participation dans la société de gestion elle même.
Une architecture de cotation sans précédent
La structure retenue par Ackman se distingue par sa sophistication. Deux titres distincts seront cotés simultanément au NYSE : les actions de Pershing Square Inc. (sous le symbole « PS ») et celles du fonds fermé PSUS. Pour chaque tranche de 100 actions PSUS achetées à 50 dollars l'unité lors de l'introduction, les investisseurs recevront gratuitement 20 actions de la société de gestion Pershing Square Capital Management.
Cette mécanique à double détente vise un objectif précis : résoudre le problème chronique de la décote par rapport à la valeur liquidative (NAV) qui affecte Pershing Square Holdings (PSH), le véhicule coté à Londres. PSH s'échange actuellement avec une décote d'environ 25 % par rapport à sa NAV, un écart que les analystes attribuent à la structure de fonds fermé, aux frictions d'une cotation européenne et au risque de concentration du portefeuille.
Citigroup, UBS Investment Bank, Bank of America Securities, Jefferies et Wells Fargo Securities pilotent conjointement l'opération. Avant même le dépôt officiel, 2,8 milliards de dollars d'engagements ont été sécurisés auprès d'investisseurs institutionnels américains et internationaux.
Le modèle Berkshire Hathaway appliqué à la gestion alternative
Ackman ne cache pas son ambition : créer un « mini Berkshire Hathaway » dans l'univers de la gestion alternative. Le concept repose sur la notion de capital permanent, permettant au gérant de maintenir des positions à long terme sans subir la pression des rachats qui pèse sur les hedge funds traditionnels.
Fondé en 2004 avec seulement 54 millions de dollars, Pershing Square gère aujourd'hui plus de 20 milliards de dollars d'actifs. Depuis la mise en place de sa structure de capital permanent, le fonds a affiché un rendement annuel composé de 22,2 %. En 2025, le portefeuille a progressé d'environ 34 %, surpassant largement le S&P 500 qui a gagné 18 % sur la même période.
Le fonds PSUS sera le premier produit d'investissement de Pershing Square à cibler simultanément les investisseurs institutionnels et les particuliers américains. Avec plus de 2 millions d'abonnés sur la plateforme X, Ackman dispose d'un levier de distribution directe vers les investisseurs individuels, une audience que les fonds spéculatifs traditionnels ne peuvent généralement pas atteindre.
Un portefeuille concentré, exposé à la tech et à l'IA
Au 31 décembre 2025, Pershing Square détenait 11 positions pour une valeur totale de 15,53 milliards de dollars. Les cinq premières lignes représentent l'essentiel du portefeuille : Brookfield Corporation (18,15 %), Uber Technologies (15,90 %), Amazon (14,28 %), Alphabet classe C (12,46 %) et Meta Platforms (11,37 %). À elles seules, les trois positions technologiques (Amazon, Alphabet, Meta) pèsent environ 38 % du portefeuille.
Les mouvements récents reflètent une recalibration stratégique. Au quatrième trimestre 2025, Pershing Square a renforcé sa position dans Amazon, initié une nouvelle ligne dans Meta Platforms et soldé ses positions dans Chipotle Mexican Grill et Nike. La position dans Alphabet a également été allégée, traduisant selon les observateurs une réévaluation du rapport rendement/risque au sein des grandes capitalisations technologiques.
Cette concentration sectorielle explique en partie la performance négative du début d'année 2026. Au 28 février, le fonds affichait un recul de 10,1 % depuis le début de l'année, pénalisé par la correction des valeurs technologiques dans un contexte de tensions géopolitiques et de craintes inflationnistes.
La leçon de l'échec de 2024
Cette introduction n'est pas la première tentative d'Ackman. En 2024, il avait annoncé un projet d'envergure visant à lever 25 milliards de dollars pour un fonds fermé similaire. L'opération avait été abandonnée quelques jours avant son lancement, faute d'un appétit suffisant de la part du marché.
Le nouveau projet se veut plus mesuré dans son ambition initiale. Avec un objectif réduit de moitié (5 à 10 milliards contre 25 milliards), assorti d'un mécanisme d'intéressement qui offre gratuitement des parts de la société de gestion, Ackman semble avoir tiré les enseignements de son premier revers. La société de gestion a généré 763 millions de dollars de revenus en 2025 pour un bénéfice de 250 millions de dollars, des chiffres qui confèrent une valeur tangible à cette composante de l'offre.
Le choix d'un prix d'entrée accessible à 50 dollars par action participe également de cette stratégie de démocratisation, en contraste avec les minimums d'investissement habituellement exigés par les fonds spéculatifs, qui se comptent souvent en millions.
Les risques identifiés par les analystes
Malgré le palmarès d'Ackman, plusieurs facteurs de risque méritent l'attention des investisseurs potentiels. Les experts du CFA Institute soulignent que les fonds fermés cotés s'échangent souvent avec une décote par rapport à leur valeur liquidative, un phénomène structurel que même la notoriété d'Ackman pourrait ne pas suffire à conjurer.
Le « risque homme clé » constitue une préoccupation majeure. L'intégralité de la proposition de valeur repose sur la capacité d'un seul gérant à identifier et à exploiter les inefficiences de marché. Le parcours d'Ackman, bien que globalement positif, comporte des épisodes douloureux : sa position vendeuse sur Herbalife et son investissement dans Valeant Pharmaceuticals avaient engendré des pertes considérables.
La concentration du portefeuille sur un petit nombre de positions amplifie le risque idiosyncratique. Avec 11 lignes seulement, la sous performance d'un seul titre peut avoir un impact significatif sur la performance globale, comme l'illustre le recul de 10 % observé en début d'année 2026.
Un tournant pour l'industrie de la gestion alternative
Au delà du cas Pershing Square, cette introduction pourrait faire date dans l'histoire de la gestion alternative. Alors que des acteurs majeurs comme Citadel (65 milliards de dollars d'actifs) et Millennium Management restent fermement ancrés dans le privé, Ackman emprunte un chemin radicalement différent. Le précédent le plus proche reste la vente d'une participation minoritaire de 15 % dans Millennium, valorisée à 14 milliards de dollars, mais qui ne constituait pas une introduction en Bourse au sens strict.
L'approche d'Ackman répond à une demande croissante : celle des investisseurs particuliers qui souhaitent accéder aux stratégies des grands gérants alternatifs. Traditionnellement réservés aux investisseurs institutionnels et aux grandes fortunes en raison de minimums d'investissement élevés et de contraintes réglementaires, les fonds spéculatifs pourraient voir leur modèle de distribution évoluer si l'expérience Pershing Square se révèle concluante.
Les prochaines semaines détermineront si le marché est prêt à valoriser pleinement la proposition d'Ackman. Le succès de cette opération sera mesuré à l'aune de deux critères : le montant effectivement levé lors de l'introduction et, surtout, la capacité du titre PSUS à s'échanger au dessus ou au niveau de sa valeur liquidative, évitant ainsi le piège de la décote qui affecte son homologue londonien PSH.
Ce qu'il faut retenir
- Levée cible : entre 5 et 10 milliards de dollars, avec 2,8 milliards déjà sécurisés
- Structure inédite : cotation simultanée du fonds PSUS et de la société de gestion sous le symbole « PS »
- Rendement historique : 22,2 % annualisé en capital permanent, 34 % en 2025
- Seconde tentative : après l'abandon d'un projet à 25 milliards en 2024
- Risques : décote potentielle de fonds fermé, risque homme clé, concentration sectorielle tech/IA