Pékin bloque les fondateurs de Manus : l'acquisition à 2 milliards de Meta au cœur de la guerre technologique
Les autorités chinoises ont interdit aux cofondateurs de Manus de quitter le pays, menaçant l'acquisition à 2 milliards de dollars par Meta. L'affaire redéfinit les règles du jeu pour les startups IA cherchant à s'affranchir de Pékin.

Les autorités chinoises viennent de frapper un coup retentissant dans la guerre technologique mondiale. En interdisant aux cofondateurs de Manus, la startup d'intelligence artificielle rachetée par Meta pour 2 milliards de dollars, de quitter le territoire national, Pékin envoie un signal sans ambiguïté : l'IA développée en Chine ne franchira pas les frontières sans l'aval du Parti.
Cette décision, révélée le 25 mars par le Financial Times et confirmée par Bloomberg, place l'acquisition la plus audacieuse de Meta dans une zone de turbulences inédite, tout en redessinant les contours de la souveraineté technologique à l'ère de l'intelligence artificielle.
Les faits : une convocation au sommet du pouvoir économique chinois
Xiao Hong, directeur général de Manus, et Ji Yichao, directeur scientifique, ont été convoqués ce mois ci à Pékin par la Commission nationale pour le développement et la réforme (NDRC), le puissant planificateur économique du pays. Selon trois personnes informées du dossier, les deux dirigeants ont été interrogés sur d'éventuelles violations des règles d'investissement direct étranger liées aux entités chinoises de Manus.
Le 22 mars, les fondateurs ont reçu la notification officielle : interdiction de quitter la Chine continentale jusqu'à la fin de l'enquête. Un processus qui pourrait durer de trois à douze mois, selon les sources citées par la presse anglo saxonne.
Le ministère du Commerce (MOFCOM) a confirmé la mise en place d'un examen formel. Son porte parole, He Yadong, a déclaré que « les entreprises doivent se conformer aux lois et réglementations chinoises » dans le cadre de leurs investissements sortants, exportations technologiques et transferts de données transfrontaliers. Plusieurs agences participent à l'enquête, notamment l'Administration du cyberespace (CAC) et l'Administration d'État pour la régulation du marché.
Manus : de la Chine à Singapour, la trajectoire d'une licorne de l'IA agentique
Manus, lancé officiellement le 6 mars 2025, s'est imposé comme le premier agent IA généraliste capable d'exécuter des tâches complexes de manière autonome : rédaction de code, analyse de données, recherche approfondie et automatisation de processus métier. La startup a atteint 100 millions de dollars de revenus annuels récurrents en seulement huit mois, un rythme de croissance exceptionnel dans l'écosystème mondial de l'IA.
Fondée par des ingénieurs chinois et financée par des investisseurs chinois, Manus a relocalisé son siège à Singapour en juin 2025. Le mois suivant, le produit est devenu indisponible en Chine. L'entreprise a licencié son personnel chinois et fermé ses bureaux nationaux, une séquence qui ressemble à une préparation méthodique en vue d'une acquisition occidentale.
Meta a finalisé le rachat le 29 décembre 2025. Un porte parole de Meta a affirmé qu'il n'existait « aucun intérêt capitalistique chinois résiduel dans Manus AI » après la transaction, et que la plateforme avait cessé ses services et opérations en Chine.
Le « Singapore washing » : une stratégie qui s'effondre
L'affaire Manus met en lumière un phénomène baptisé « Singapore washing » par les analystes : la relocalisation de startups chinoises vers des juridictions étrangères pour contourner les tensions géopolitiques entre Washington et Pékin.
Lian Jye Su, analyste chez Omdia, observe que « Manus a quitté la Chine pour saisir des opportunités internationales juste avant qu'elles ne se concrétisent. Son exode a laissé l'impression que les startups technologiques chinoises ne peuvent attirer l'attention internationale qu'en opérant hors de Chine. »
Cette stratégie, également employée par ByteDance et Shein, se heurte désormais à un double obstacle. D'un côté, Pékin traite le transfert d'IA agentique vers un géant technologique occidental comme une question de sécurité nationale. De l'autre, les régulateurs occidentaux examinent de plus en plus la chaîne de valeur complète des entreprises : structure capitalistique, chaîne d'approvisionnement, flux de données et contrôle opérationnel.
Le fonds Benchmark, célèbre investisseur de la Silicon Valley, fait lui même l'objet d'un examen par le Département du Trésor américain pour son investissement dans Manus avant la relocalisation. Les capitaux risqueurs investissant dans les startups IA chinoises font face à un déclin constant depuis 2021, pris en étau entre les restrictions américaines et les contrôles chinois.
L'impact sur Meta : entre ambitions IA et risque géopolitique
L'action Meta a reculé de 3,28 % le 27 mars, portant sa baisse depuis le début de l'année à environ 10 %. La capitalisation boursière de l'entreprise s'établit à 1 500 milliards de dollars, contre un sommet atteint en 2025.
Les analystes soulignent que l'intervention chinoise transforme ce qui était perçu comme un pari sur l'exécution en un risque géopolitique majeur. Les outils classiques pour gérer l'incertitude réglementaire (séquestres, compléments de prix, clauses de résiliation) perdent leur efficacité lorsque les personnes clés ne peuvent ni voyager ni transférer légalement la propriété intellectuelle.
Meta consacre désormais près de 150 milliards de dollars par an en dépenses d'investissement liées à l'IA, un montant record dans l'histoire des entreprises. L'acquisition de Manus s'inscrivait dans une stratégie agressive pour rattraper son retard dans l'IA agentique face à OpenAI, Google et Anthropic. Cette offensive est désormais fragilisée par un facteur que les modèles financiers n'avaient pas intégré : la souveraineté technologique comme arme géopolitique.
Un précédent aux conséquences mondiales
Au delà du cas Manus, cette affaire crée un précédent qui pourrait transformer durablement le paysage mondial de l'IA. Pékin affirme son droit de regard sur toute technologie développée sur son sol, même après la relocalisation de l'entreprise. Les startups chinoises de l'IA, qui lèvent des capitaux à des valorisations nettement inférieures à leurs concurrentes américaines (Zhipu et MiniMax sont cotées à Hong Kong sous les 7 milliards de dollars, contre 500 milliards pour OpenAI et 183 milliards pour Anthropic), voient leur accès au financement occidental se compliquer encore.
Le cadre juridique chinois s'est considérablement renforcé ces derniers mois. Les directives actualisées d'examen des brevets, entrées en vigueur le 1er janvier 2026, offrent une protection accrue aux innovations dans les domaines de pointe comme l'IA. Le cadre de gouvernance de la sécurité de l'IA (version 2.0), publié en septembre 2025, actualise les classifications de risques et les mesures préventives.
Cui Fan, expert chinois en droit commercial, avait appelé dès janvier à une enquête sur de potentielles violations des réglementations chinoises sur le contrôle des exportations technologiques dans le cadre de cette transaction. Ses préoccupations se sont concrétisées en trois mois.
Ce qu'il faut surveiller dans les semaines à venir
Plusieurs éléments détermineront l'issue de cette crise. La durée de l'enquête de la NDRC et du MOFCOM, estimée entre trois et douze mois, donnera le tempo. La capacité de Meta à opérer Manus sans ses fondateurs constitue un test crucial : la valeur d'une startup d'IA agentique repose largement sur ses ingénieurs clés.
La réaction des autres startups chinoises ayant emprunté la voie de la relocalisation sera également déterminante. Si Pékin applique systématiquement ce type de mesures, le modèle du « Singapore washing » deviendra obsolète, forçant l'écosystème mondial de l'IA à composer avec une segmentation durable des talents et des technologies.
Les investisseurs devront intégrer une nouvelle variable dans leurs modèles de valorisation : le risque de souveraineté technologique. Dans un monde où l'IA est désormais traitée comme un actif stratégique au même titre que les semi conducteurs ou les ressources énergétiques, les acquisitions transfrontalières ne seront plus jamais de simples transactions financières.