Un trimestre sous haute tension pour Oracle
Oracle Corporation dévoile ce mardi 10 mars ses résultats du troisième trimestre de son exercice fiscal 2026, dans un contexte de scrutin intense de la part de Wall Street. Le consensus des analystes table sur un chiffre d'affaires de 16,9 milliards de dollars, en hausse de 19,7 % sur un an, contre 14,1 milliards à la même période l'année précédente. Le bénéfice par action ajusté est attendu entre 1,55 et 1,71 dollar, selon les estimations, contre 1,47 dollar un an plus tôt.
Ces chiffres masquent toutefois une réalité plus contrastée. Le titre a cédé environ 22 % depuis le début de l'année 2026 et se négocie à quelque 151 dollars, soit plus de 50 % en dessous de son sommet historique atteint en septembre 2025. La capitalisation boursière avoisine les 512 milliards de dollars, un niveau qui reflète les doutes persistants du marché quant à la soutenabilité de la stratégie IA d'Oracle.
Le cloud, moteur de croissance au cœur du pari stratégique
Le segment cloud constitue désormais le pilier central de la transformation d'Oracle. Les revenus cloud sont attendus aux alentours de 8,9 milliards de dollars, représentant environ 52 % du chiffre d'affaires total. Oracle Cloud Infrastructure (OCI), la branche d'infrastructure cloud, a enregistré une croissance de 68 % au trimestre précédent, tandis que les applications cloud ont progressé de 11 %.
L'indicateur clé à surveiller est le carnet de commandes, mesuré par les obligations de performance restantes (RPO). Ce chiffre a bondi de 438 % au trimestre précédent pour atteindre 523 milliards de dollars, dopé par des contrats pluriannuels signés avec des acteurs majeurs de l'intelligence artificielle, notamment Meta Platforms, Nvidia et OpenAI.
La direction avait guidé pour le trimestre en cours une croissance des revenus cloud de 37 à 41 % en devises constantes, et une croissance globale du chiffre d'affaires de 16 à 18 %. Pourtant, Oracle a manqué les estimations de revenus des analystes dans 8 de ses 10 derniers trimestres, un bilan qui incite à la prudence.
Stargate : l'annulation qui secoue la stratégie IA
Quatre jours avant cette publication, Bloomberg a révélé qu'Oracle et OpenAI avaient abandonné l'extension de leur data center phare Stargate à Abilene, au Texas. Le projet prévoyait de faire passer la capacité du site de 1,2 à 2,0 gigawatts, mais les négociations ont achoppé sur les conditions de financement et l'évolution des besoins d'OpenAI.
Plusieurs facteurs ont contribué à cet échec. OpenAI souhaiterait des puces Nvidia de nouvelle génération sur des sites différents. Par ailleurs, une panne de plusieurs jours, causée par des problèmes de refroidissement liquide liés aux conditions hivernales, aurait dégradé les relations entre OpenAI et l'opérateur Crusoe.
Meta Platforms aurait versé un acompte de 150 millions de dollars à Crusoe pour sécuriser le site abandonné. Oracle a contesté la portée de ces informations sur les réseaux sociaux, affirmant que l'accord global de 4,5 GW avec OpenAI reste en vigueur. Le co-PDG Clay Magouyrk a déclaré que l'entreprise prévoit d'utiliser « nettement moins » que les 100 milliards de dollars estimés par les analystes externes pour achever ses centres de données.
108 milliards de dette : le revers de la médaille
La course à l'infrastructure IA a un coût considérable. La dette totale d'Oracle a grimpé à 108,1 milliards de dollars au premier semestre de l'exercice fiscal 2026, contre 92,6 milliards à la fin de l'exercice précédent. Cette augmentation résulte notamment d'une émission obligataire de 18 milliards de dollars réalisée en septembre 2025, avec des maturités allant de 2030 à 2065.
Au delà de la dette inscrite au bilan, Oracle fait face à 248 milliards de dollars d'engagements de location pour ses data centers, des obligations qui n'apparaissent pas encore dans ses comptes. L'agence Moody's note Oracle Baa2, soit deux crans au-dessus de la catégorie spéculative, un rating inférieur à celui d'Amazon, Alphabet, Meta et Microsoft.
Le flux de trésorerie disponible est devenu négatif de 394 millions de dollars en mai dernier, les dépenses d'investissement (21,2 milliards) ayant dépassé le cash opérationnel (20,8 milliards). Pour l'exercice en cours, la direction anticipe des investissements de 50 milliards de dollars, contre 6,9 milliards deux ans plus tôt. Un écart vertigineux qui concentre l'attention des investisseurs.
Licenciements massifs pour financer l'IA
Oracle a annoncé un plan de restructuration qui pourrait toucher entre 20 000 et 30 000 employés, soit 12 à 18 % de ses quelque 162 000 salariés dans le monde. Le coût de cette restructuration est estimé à 1,6 milliard de dollars, principalement en indemnités de licenciement. Environ 826 millions de dollars de charges ont déjà été comptabilisés, laissant 788 millions à venir.
Cette décision illustre le dilemme auquel fait face le groupe fondé par Larry Ellison : financer une expansion colossale dans l'infrastructure IA tout en maintenant une rentabilité sous pression. Contrairement à Amazon (marge opérationnelle cloud de 35,6 %) et Microsoft (marge cloud de 43 %), Oracle ne peut autofinancer ses ambitions à partir de ses seuls flux de trésorerie.
La vision d'Ellison : transformer les données privées en or
Larry Ellison, cofondateur et président du conseil d'administration d'Oracle, défend une stratégie en trois volets pour justifier ces investissements considérables. Le premier consiste à rendre la base de données Oracle disponible au sein des clouds concurrents (AWS, Google Cloud, Azure), avec 211 régions en service ou planifiées et 72 centres multicloud en construction.
Le deuxième volet vise à « vectoriser » les données des clients pour les rendre lisibles par les modèles d'IA, augmentant ainsi la valeur des données stockées dans les systèmes Oracle. Le troisième pilier, baptisé « AI Lakehouse », ambitionne de vectoriser l'ensemble des données d'une entreprise, pas uniquement celles hébergées sur Oracle.
« L'entraînement de modèles d'IA sur des données publiques est le secteur à la croissance la plus rapide de l'histoire. Le raisonnement des modèles d'IA sur des données privées sera un marché encore plus vaste et plus précieux. Les bases de données Oracle contiennent la majeure partie des données privées à haute valeur dans le monde. »
Larry Ellison, cofondateur et président exécutif d'Oracle
Wall Street divisé : entre prudence et conviction
Le consensus des analystes reste favorable avec une recommandation globale d'achat. Sur 41 analystes couvrant le titre, 29 recommandent l'achat, 10 sont à conserver et 1 seul préconise la vente. L'objectif de cours moyen s'établit à 304 dollars, soit un potentiel de hausse de plus de 70 % par rapport au cours actuel.
Toutefois, les opinions divergent fortement. Rishi Jaluria, analyste chez RBC Capital, a abaissé son objectif de 195 à 160 dollars avec une recommandation de conserver, citant la « dépendance à OpenAI » et la montée en puissance d'Anthropic sur le segment entreprise. À l'opposé, Billy Fitzsimmons de Piper Sandler maintient un objectif de 240 dollars et une recommandation d'achat, estimant que la valorisation actuelle « n'attribue pratiquement aucune valeur » au potentiel de revenus IA futurs.
La volatilité post-résultats est anticipée à 11,15 %, inférieure à la moyenne historique de 14,39 %. Au trimestre précédent, le titre avait chuté de 10,8 % après des résultats légèrement inférieurs aux attentes en termes de revenus.
Un positionnement unique dans la course au cloud IA
Avec une part de marché mondiale d'environ 3 % dans l'infrastructure cloud, Oracle reste un acteur modeste face aux géants : AWS (30 %), Microsoft Azure (20 %) et Google Cloud (13 %). Pourtant, son architecture cloud de deuxième génération s'est révélée particulièrement adaptée à l'entraînement de modèles d'IA à grande échelle, attirant des clients prestigieux comme OpenAI, Meta et Nvidia.
Le partenariat avec OpenAI, valorisé à quelque 300 milliards de dollars sur plusieurs années, reste le pilier de la stratégie d'Oracle dans le cloud IA. Malgré l'annulation de l'extension texane, l'accord cadre portant sur 4,5 GW de capacité de centres de données demeure en vigueur. Oracle se positionne comme une alternative à moindre coût et à haute performance pour les charges de travail IA en entreprise.
Les résultats de ce soir, attendus après la clôture des marchés américains à 17h00 heure de New York, pourraient marquer un tournant. Un dépassement des attentes pourrait relancer la confiance des investisseurs dans le pari IA le plus ambitieux (et le plus endetté) de la tech mondiale. Un nouveau manquement sur le chiffre d'affaires risquerait, en revanche, d'amplifier les doutes sur la viabilité à long terme de cette stratégie.
Ce qu'il faut surveiller ce soir
- Revenus cloud OCI : le maintien d'une croissance supérieure à 60 % serait un signal positif majeur
- RPO (carnet de commandes) : un dépassement des 541 milliards attendus confirmerait la dynamique commerciale
- Guidance pour le Q4 : les prévisions de la direction pour le prochain trimestre orienteront le sentiment
- Commentaires sur Stargate : la direction devra clarifier l'avenir du partenariat avec OpenAI
- Flux de trésorerie : le retour à un free cash flow positif rassurerait les investisseurs sur la soutenabilité financière