Le 25 février 2026, après la clôture de Wall Street, Nvidia publiera les résultats de son quatrième trimestre fiscal et de l'exercice complet 2026. Avec un chiffre d'affaires attendu entre 65 et 67 milliards de dollars, soit une progression de 67 % sur un an, cette publication s'annonce comme l'événement boursier le plus scruté de l'année. Pour les investisseurs du monde entier, ce rapport ne concerne pas seulement Nvidia : il s'agit du verdict sur la viabilité économique de l'ensemble du cycle d'investissement dans l'intelligence artificielle.
Des attentes colossales portées par les hyperscalers
Le consensus des analystes table sur un chiffre d'affaires trimestriel de 65,5 milliards de dollars, tandis que Goldman Sachs, plus optimiste, anticipe 67,3 milliards de dollars. L'analyste James Schneider de Goldman Sachs évoque un « parcours riche en catalyseurs pour le premier semestre 2026 », s'appuyant sur les indicateurs d'offre et de demande dans le secteur et sur les plans d'investissement des hyperscalers.
Ces prévisions sont adossées à une réalité tangible : les cinq principaux acteurs du cloud (Amazon, Alphabet, Meta, Microsoft et Oracle) prévoient des investissements combinés approchant 615 à 700 milliards de dollars en 2026, dont environ 75 % dédiés directement à l'infrastructure IA. Amazon mène la course avec plus de 200 milliards de dollars, suivi d'Alphabet (185 milliards), de Microsoft et Meta (autour de 100 milliards chacun) et d'Oracle (20 milliards).
Le bénéfice par action ajusté attendu s'établit à 1,50 dollar selon la guidance de Nvidia, contre un consensus Wall Street de 1,52 dollar, représentant une hausse de 71 % par rapport au même trimestre de l'exercice précédent.
Blackwell au sommet, Rubin à l'horizon
La dynamique actuelle de Nvidia repose sur la phase de production maximale de sa plateforme Blackwell (B200 et GB200), devenue la référence pour l'entraînement et l'inférence IA à grande échelle depuis son déploiement en 2025. Les systèmes Blackwell sont intégralement réservés jusqu'à mi-2026, signe d'une demande que le PDG Jensen Huang a qualifiée d'« extraordinaire » lors du CES 2026.
Le regard des investisseurs se porte déjà sur la prochaine génération. Au CES 2026, Nvidia a dévoilé sa plateforme Vera Rubin, combinant un processeur Vera CPU et deux GPU Rubin sur une seule puce. Gravée en 2 nm chez TSMC et dotée de mémoire HBM4, cette architecture promet une réduction de dix fois du coût par jeton en inférence. Les systèmes Rubin seront disponibles auprès des partenaires cloud (AWS, Google Cloud, Microsoft, OCI) au second semestre 2026.
Selon les analystes d'InvestingCube, le système Vera Rubin devrait afficher une prime tarifaire de 40 à 50 % par rapport aux unités Blackwell actuelles, avec des prix d'entrée estimés entre 3,5 et 5 millions de dollars par rack. Cette transition Blackwell vers Rubin constitue à la fois une opportunité de croissance et un risque d'exécution surveillé de près par le marché.
Un historique de surperformance à la hauteur des attentes
Sur les 22 derniers trimestres, Nvidia a dépassé les attentes du consensus à 20 reprises, soit un taux de réussite de 91 %. Au cours des quatre derniers trimestres, le taux atteint 100 %, avec des dépassements compris entre 3,5 % et 8,5 %.
Toutefois, le marché ne récompense plus automatiquement les bonnes surprises. Lors du dernier trimestre publié (Q3 FY2026), malgré un dépassement de 3 %, le titre a reculé de 3,2 %. Au Q4 FY2025, un dépassement de 5 % s'était accompagné d'un repli de 8,5 %. Les investisseurs exigent désormais davantage qu'un simple « beat and raise » : ils veulent des signaux de durabilité de la demande IA.
Le consensus des analystes reste massivement haussier
Au 17 février 2026, le titre Nvidia recueille 37 recommandations d'achat sur 39 analystes, une seule conservation et une seule vente. L'objectif de cours moyen sur 12 mois s'établit à 255,82 dollars (consensus de 39 analystes compilé par Stock Analysis), soit un potentiel de hausse de 36 % par rapport au cours actuel de 187,90 dollars.
Goldman Sachs et Morgan Stanley affichent chacun un objectif de 250 dollars, tandis que Bank of America maintient une recommandation « acheter » avec un objectif de 275 dollars. L'analyste Vivek Arya de Bank of America souligne la « position dominante de Nvidia sur les marchés du calcul IA et des réseaux ».
La concurrence se structure, mais Nvidia conserve une avance considérable
Nvidia détient environ 86 % du marché des puces IA pour centres de données, une domination fondée autant sur le matériel que sur l'écosystème logiciel CUDA, que les développeurs utilisent massivement pour construire et entraîner leurs modèles.
AMD constitue le principal challenger. Le groupe a lancé au CES 2026 sa série MI455 et le système Helios, tout en annonçant un partenariat avec OpenAI. Les analystes estiment qu'AMD pourrait atteindre 15 à 20 % du marché des accélérateurs IA en 2026, en proposant des solutions à moindre coût aux hyperscalers cherchant à diversifier leurs fournisseurs. Cependant, avec un chiffre d'affaires trimestriel attendu de 9,8 milliards de dollars pour le premier trimestre, AMD reste un ordre de grandeur en dessous de Nvidia.
Intel, qui détenait encore 85 à 95 % du marché des processeurs serveur il y a quelques années, voit sa part tomber autour de 55 %. Le groupe peine à se positionner dans les accélérateurs IA, ayant abandonné son projet Falcon Shores au profit de « Jaguar Shores », un système à l'échelle du rack prévu pour 2027.
Des risques à ne pas sous-estimer
Malgré l'enthousiasme des analystes, plusieurs facteurs de risque méritent l'attention des investisseurs. La transition de Blackwell vers Rubin implique un risque d'exécution : la période de chevauchement entre les deux plateformes pourrait créer un « trou d'air » dans les revenus si les clients retardent leurs commandes en anticipant la nouvelle génération.
Les restrictions américaines à l'exportation vers la Chine continuent de peser. Le carnet de commandes pour les puces H200 à destination de la Chine dépasse 2 millions d'unités, valorisé à environ 54 milliards de dollars, mais reste suspendu à l'examen des autorités américaines en matière de sécurité nationale.
Les coûts de la mémoire HBM4 augmentent fortement, avec des hausses de prix de 50 % par trimestre selon certaines estimations, ce qui pourrait exercer une pression sur les marges brutes que Nvidia cible au-dessus de 75 %. Par ailleurs, des préoccupations sur la saturation des réseaux électriques dans les pôles de centres de données (Virginie du Nord, Londres) pourraient freiner le déploiement.
Enfin, la question de la soutenabilité des dépenses revient avec insistance. Sundar Pichai, PDG de Google, a lui-même évoqué des « éléments d'irrationalité dans le rythme actuel des investissements ». Les projections actuelles de revenus IA ne couvrent pas encore les niveaux de dépenses engagés, soulevant la question d'une potentielle correction en cas de déception sur le retour sur investissement.
L'Europe en marge d'un investissement historique
L'ampleur des investissements américains dans l'IA met en lumière le décalage avec l'Europe. Le budget IA de l'Union européenne pour 2026 s'élève à 10,6 milliards d'euros, en hausse de 83 % sur un an, mais reste une « erreur d'arrondi » face aux 700 milliards de dollars des acteurs américains, selon Arthur Mensch, PDG de Mistral AI.
Jensen Huang voit pourtant en l'Europe un atout stratégique grâce à sa base industrielle solide. Cependant, comme le souligne l'analyste Alex Haissl de Rothschild & Co, « les investisseurs évaluent les plans d'investissement d'Amazon et de Microsoft comme si l'économie du cloud 1.0 s'appliquait encore », ce qui pose la question de la valorisation réelle de ces déploiements massifs.
Ce qu'il faut surveiller le 25 février
Au-delà du chiffre d'affaires trimestriel, les investisseurs seront attentifs à plusieurs indicateurs clés lors de la publication du 25 février.
- La guidance pour le T1 FY2027 : le consensus attend 70,7 milliards de dollars de chiffre d'affaires, mais les « whisper numbers » circulent autour de 75 milliards. Toute guidance inférieure à 73 milliards serait probablement perçue comme une déception.
- L'évolution des marges brutes : la cible de 75 % est menacée par la hausse des coûts mémoire HBM4. Le maintien ou la dégradation de ce niveau orientera le sentiment de marché.
- La visibilité sur le carnet de commandes : estimé à 500 milliards de dollars, ce carnet constitue un indicateur de durabilité de la demande. Tout commentaire sur son évolution sera décisif.
- Le calendrier de production de Vera Rubin : une accélération au T3 2026 signalerait une demande encore plus forte qu'anticipé.
- Les commentaires sur la Chine : avec 54 milliards de dollars de commandes en attente, toute clarification sur les autorisations d'exportation impactera les projections de revenus.
Conclusion
Avec une capitalisation boursière de 4 600 milliards de dollars et un titre en hausse de 175 % en deux ans, Nvidia incarne à la fois la promesse et le risque du cycle IA. Le rapport du 25 février ne déterminera pas seulement l'avenir de l'action Nvidia : il façonnera la confiance des investisseurs dans l'ensemble de l'écosystème de l'intelligence artificielle. Pour les épargnants et investisseurs français, l'enjeu dépasse le simple titre boursier. Les décisions de Nvidia influencent directement les fonds technologiques, les ETF sectoriels et, plus largement, la trajectoire de croissance de l'économie numérique mondiale.