Le champion français de l'énergie Engie vient de frapper un coup stratégique majeur. Le groupe a annoncé le 26 février l'acquisition de UK Power Networks (UKPN), le plus grand distributeur d'électricité du Royaume Uni, pour une valeur en capitaux propres de 10,5 milliards de livres sterling (14,21 milliards de dollars, soit environ 13 milliards d'euros). La valeur d'entreprise totale atteint 15,8 milliards de livres. Cette opération, la plus importante jamais réalisée par Engie, propulse le groupe dans le cercle restreint des utilities européens disposant d'un réseau de distribution électrique de premier plan.
Un réseau colossal au cœur de Londres et du sud de l'Angleterre
UK Power Networks est loin d'être un actif ordinaire. Le distributeur livre chaque année 71 TWh d'électricité à 8,5 millions de clients répartis sur trois zones de licence : Londres, le sud est de l'Angleterre et l'est de l'Angleterre. Son réseau s'étend sur environ 192 000 kilomètres de lignes, dont les trois quarts sont souterraines, et emploie 6 500 personnes.
La valeur d'actif régulé (Regulated Asset Value, RAV) d'UKPN s'élevait à 9,2 milliards de livres à fin mars 2025. Elle devrait atteindre 10,5 milliards de livres d'ici mars 2028, portée par les investissements nécessaires à l'électrification croissante du Royaume Uni. Le multiple payé par Engie, environ 1,5 fois la RAV et 10 fois l'EBITDA 2027, est jugé « raisonnable » par l'analyste Pierre Alexandre Ramondenc d'AlphaValue.
Pourquoi le vendeur hongkongais se sépare de cet actif stratégique
Le consortium vendeur est composé de CK Infrastructure Holdings (40 %), Power Assets Holdings (40 %) et CK Asset Holdings (20 %), trois entités liées à l'empire du milliardaire hongkongais Li Ka Shing. Le groupe CK avait acquis UK Power Networks en 2010 pour 5,77 milliards de livres. Il réalise donc une plus value considérable, le prix de cession étant presque le double du montant investi il y a seize ans.
La vente intervient dans un contexte de réorganisation stratégique du groupe CK, qui cherche à réduire son exposition géopolitique après les tensions autour de ses actifs portuaires au canal de Panama. Le produit de la cession devrait permettre au conglomérat de redéployer ses capitaux vers de nouvelles opportunités d'investissement.
Catherine MacGregor joue la carte de la transformation
Pour Catherine MacGregor, directrice générale d'Engie depuis 2021, cette acquisition constitue un tournant. Jusqu'à présent, Engie restait le seul grand utility européen dépourvu de réseau de distribution électrique, une anomalie dans un secteur où les concurrents comme Iberdrola, Enel et National Grid tirent une part croissante de leurs revenus des infrastructures régulées.
« Cette acquisition représente une étape décisive, en ligne avec nos ambitions de devenir un acteur majeur des infrastructures de réseaux électriques régulés, essentiels à la sécurité énergétique, à l'électrification de la demande et à la flexibilité du système », a déclaré Catherine MacGregor dans le communiqué officiel du groupe.
Basil Scarsella, directeur général d'UKPN, a souligné que « rejoindre Engie signifie que le réseau de distribution continuera de faire partie d'un leader énergétique mondial doté d'une solidité financière ».
Un financement ambitieux sur plusieurs leviers
L'opération sera financée par une combinaison de trois mécanismes. Engie prévoit d'émettre environ 5 milliards d'euros de dette et d'instruments hybrides. Le groupe lancera également un programme de cessions d'actifs d'environ 4 milliards d'euros d'ici 2028, destiné à recentrer le portefeuille sur les activités stratégiques. Enfin, une augmentation de capital accélérée (ABB) pourra lever jusqu'à 3 milliards d'euros pour préserver la notation « investment grade » du groupe.
La dette financière nette devrait augmenter de 13 à 15 milliards d'euros d'ici fin 2026. Le capital employé progresserait de 17 à 19 milliards d'euros. Les conseillers financiers d'Engie sur cette transaction sont Bank of America, BNP Paribas et Rothschild & Co.
Les analystes saluent un deal « transformatif »
La réaction de marché a été immédiate et nettement positive. L'action Engie a bondi de 7,4 % pour clôturer à 29,60 euros le 26 février, son plus haut niveau depuis février 2009. Cette hausse constitue la plus forte progression en une seule séance depuis mars 2022.
Les analystes de Jefferies qualifient l'opération de « transformative » et de « catalyseur longtemps attendu », soulignant l'acquisition d'un « actif de distribution électrique britannique de premier rang » à une valorisation raisonnable. Les analystes de JPMorgan estiment pour leur part qu'« il est rare de voir une opération où une entreprise paie un prix raisonnable pour un actif de qualité qui entraîne une amélioration qualitative et quantitative des résultats ».
Selon Citigroup, le profil de croissance à long terme de l'opération pourrait ajouter 3 à 4 % au bénéfice par action d'Engie d'ici 2028. L'opération sera relutive dès la première année complète.
Des objectifs financiers revus à la hausse
Engie a relevé ses prévisions à l'occasion de cette annonce. Le résultat net récurrent pour 2026 est désormais attendu entre 4,6 et 5,2 milliards d'euros, contre une fourchette précédente de 4,2 à 4,8 milliards. L'EBIT hors nucléaire est projeté entre 8,7 et 9,7 milliards d'euros.
À l'horizon 2028, le résultat net récurrent est anticipé entre 5,2 et 5,8 milliards d'euros, avec un EBIT hors nucléaire de 10,3 à 11,3 milliards. Ces projections dépassent de 9 % le consensus des analystes. Le Royaume Uni deviendra le deuxième marché d'Engie par l'EBIT, derrière la France. La politique de dividende reste inchangée.
Les résultats 2025 publiés simultanément montrent un résultat net récurrent de 3,8 milliards d'euros, en repli par rapport aux 4,1 milliards de 2024, et un EBIT hors nucléaire de 8,8 milliards contre 8,9 milliards l'année précédente.
La transition énergétique, moteur structurel de l'investissement réseau
L'acquisition s'inscrit dans une dynamique sectorielle puissante. La demande d'électricité au Royaume Uni devrait au moins doubler d'ici 2050, portée par l'essor des véhicules électriques, des pompes à chaleur et des centres de données. Le pays s'est fixé un objectif de neutralité carbone juridiquement contraignant à cette échéance, ce qui nécessitera des investissements massifs dans les réseaux de distribution.
À l'échelle européenne, les utilities intégrés prévoient 114 milliards d'euros d'investissements en infrastructures en 2026, en hausse de 4 % par rapport à 2025 (source : ING). Pour les opérateurs de réseaux, les dépenses d'investissement devraient progresser de 12 % supplémentaires. La Commission européenne a lancé un plan de mobilisation de 584 milliards d'euros pour moderniser les réseaux électriques du continent.
Ce que cette opération signifie pour les investisseurs
Pour les actionnaires d'Engie, l'acquisition transforme le profil du groupe. Le passage vers des revenus régulés, prévisibles et indexés sur l'inflation, réduit la dépendance aux prix volatils du gaz naturel. Les revenus de UKPN sont encadrés par Ofgem, le régulateur britannique de l'énergie, ce qui offre une visibilité accrue sur les flux de trésorerie futurs.
L'action Engie affiche désormais un rendement du dividende de 5,37 %, un ratio cours/bénéfices de 13,57 et une hausse de 67 % sur un an. Le RSI à 74,39 signale toutefois une zone de surachat technique à court terme, invitant à la prudence les investisseurs qui envisagent un point d'entrée immédiat.
La clôture de la transaction est attendue à mi 2026, sous réserve des approbations réglementaires et de l'accord des actionnaires indépendants des entités cotées à Hong Kong.