Le minage de Bitcoin traverse une crise existentielle
Le secteur du minage de Bitcoin vit une transformation radicale. Selon le rapport Q1 2026 de CoinShares, le coût moyen de production d'un Bitcoin pour les mineurs cotés en bourse atteint désormais 79 995 dollars, alors que le cours du BTC oscille autour de 67 000 dollars. Le hashprice, indicateur clé de la rentabilité des mineurs, est tombé à 29 dollars par petahash par seconde et par jour début mars 2026, un plancher historique depuis le halving d'avril 2024.
Trois ajustements négatifs consécutifs de la difficulté de minage viennent confirmer cette tendance, une première depuis juillet 2022. Le hashrate du réseau, qui avait culminé à 1 160 exahashes par seconde en octobre 2025, s'est stabilisé autour de 1 020 EH/s en mars 2026, soit une baisse de 12 % en cinq mois.
Face à ces marges comprimées, les entreprises minières cotées en bourse opèrent un virage stratégique massif vers l'intelligence artificielle et le calcul haute performance (HPC). Cette mutation pourrait redistribuer les cartes de l'infrastructure numérique mondiale.
Plus de 70 milliards de dollars de contrats IA signés
L'ampleur de la bascule est spectaculaire. Les mineurs cotés ont collectivement signé pour plus de 70 milliards de dollars de contrats avec les hyperscalers et les géants technologiques, selon CoinShares. Parmi les accords les plus significatifs :
- Core Scientific a conclu un contrat de 10,2 milliards de dollars sur 12 ans avec CoreWeave, tout en annonçant la vente de la quasi totalité de ses 2 537 bitcoins au premier trimestre 2026.
- Hut 8 a signé un bail de 15 ans évalué à 7 milliards de dollars, adossé à Google, pour son campus River Bend dédié à l'IA.
- TeraWulf affiche 12,8 milliards de dollars de revenus contractualisés en HPC.
- Iris Energy a décroché un contrat de 14,2 milliards de dollars avec Meta, complété par 22,4 milliards d'engagements avec OpenAI.
- Cipher Mining a signé un bail de 15 ans avec Amazon Web Services pour 168 MW de capacité.
Ces contrats pluriannuels offrent des revenus prévisibles en dollars, un contraste saisissant avec la volatilité du minage traditionnel qui génère des revenus cycliques libellés en BTC.
Liquidation massive des trésoreries Bitcoin
Pour financer cette transition, les mineurs vendent leurs réserves de bitcoins à un rythme sans précédent. Bitdeer a réduit ses réserves à zéro le 20 février 2026, liquidant ses 943 BTC restants pour financer l'acquisition de terrains et de capacités énergétiques. L'entreprise a parallèlement levé 325 millions de dollars en obligations convertibles et 43,5 millions en actions pour accélérer son expansion.
Core Scientific a vendu 1 900 BTC en janvier pour 175 millions de dollars, à un prix moyen de 92 100 dollars par unité. Le PDG Adam Sullivan a déclaré : « Nous prévoyons que chaque mégawatt de notre portefeuille sera dédié à la colocation d'ici trois ans. »
Riot Platforms a cédé 1 818 BTC en décembre et 383 en novembre, totalisant environ 200 millions de dollars. Ces fonds ont permis l'acquisition de 200 acres de terrain à Rockdale, Texas, pour 96 millions de dollars, ainsi que la signature d'un bail de 10 ans avec AMD évalué à 311 millions de dollars, extensible à 1 milliard.
MARA Holdings a franchi un cap symbolique en liquidant plus de 15 000 BTC pour rembourser 1 milliard de dollars d'obligations convertibles, tout en finalisant l'acquisition d'une participation de 64 % dans Exaion, filiale d'EDF, pour 168 millions de dollars.
Quand Bitfarms renonce à son identité « Bitcoin »
Le cas de Bitfarms illustre la profondeur de cette mutation. Le 20 mars 2026, les actionnaires ont approuvé à 99,3 % le plan de redomiciliation aux États Unis et le changement de nom en Keel Infrastructure. À compter du 1er avril 2026, l'action sera cotée sous le symbole « KEEL » sur le Nasdaq et le TSX.
Ben Gagnon, PDG de l'entreprise, a résumé la logique économique : « Le minage de Bitcoin reste rentable. Mais le calcul haute performance crée tellement plus de valeur par unité d'énergie, et de manière prévisible pendant des années, que l'entreprise ne peut plus justifier d'investir davantage dans le minage. »
Cette déclaration reflète un consensus croissant dans le secteur. Meltem Demirors, de Crucible Capital, observe que les opérations de minage ont créé « le modèle pour le boom du calcul IA et le centre de données moderne ».
L'économie derrière le grand basculement
Les chiffres expliquent cette migration. Le profit par mégawatt est actuellement plus élevé pour l'hébergement GPU que pour le hachage Bitcoin, selon CoinShares. Les mineurs dotés de contrats HPC se négocient à 12,3 fois les ventes des douze prochains mois, contre 5,9 fois pour les mineurs traditionnels : le marché valorise plus du double l'exposition à l'IA.
Le halving d'avril 2024, qui a réduit la récompense de bloc de 6,25 à 3,125 BTC, a constitué le catalyseur initial. La production quotidienne mondiale plafonne à environ 450 BTC. À 67 000 dollars l'unité, les revenus quotidiens de l'ensemble du secteur atteignent à peine 30 millions de dollars, hors frais de transaction.
Les hyperscalers facilitent la transition en proposant des ratios prêt/coût pouvant atteindre 85 %, avec JPMorgan et Goldman Sachs comme teneurs de marché. Le coût de construction d'un centre de données IA oscille entre 8 et 11 millions de dollars par mégawatt, mais les revenus contractuels couvrent ces investissements sur la durée des baux.
Un enjeu de sécurité pour le réseau Bitcoin
Cette migration soulève des questions fondamentales sur la sécurité du réseau Bitcoin. Le hashrate a reculé de 27 % entre son pic d'octobre 2025 (1 160 EH/s) et son point bas de février 2026 (850 EH/s), avant de se stabiliser autour de 1 020 EH/s.
Les contrats pluriannuels avec les hyperscalers retirent durablement de la capacité énergétique du réseau Bitcoin. Contrairement au minage, qui peut être interrompu en quelques secondes sans dommage matériel, les centres de données IA exigent un temps de disponibilité de 99,99 % et des investissements lourds en refroidissement liquide. L'énergie dédiée à l'IA ne peut pas revenir dynamiquement au minage en cas de besoin.
Fred Thiel, PDG de MARA, anticipe : « D'ici 2028, vous serez soit producteur d'énergie, soit détenu par un producteur, soit partenaire d'un producteur. » Les États Unis, la Chine et la Russie contrôlent environ 68 % du hashrate mondial, ce qui accentue les risques de centralisation.
La dimension française : MARA s'ancre dans l'Hexagone via Exaion
L'acquisition par MARA Holdings d'une participation majoritaire de 64 % dans Exaion, filiale de calcul haute performance d'EDF, illustre la dimension européenne de cette transformation. Finalisée le 20 février 2026 pour 168 millions de dollars, cette opération associe MARA, EDF Pulse Ventures et NJJ Capital, le fonds de Xavier Niel.
MARA dispose d'une option pour porter sa participation à 75 % d'ici 2027, moyennant 127 millions de dollars supplémentaires. Xavier Niel et Fred Thiel siègent tous deux au conseil d'administration d'Exaion, dont l'ambition est de devenir un fournisseur européen de premier plan en infrastructure numérique.
Cette alliance positionne la France comme un acteur stratégique dans la reconfiguration mondiale de l'infrastructure de calcul, bénéficiant du parc nucléaire d'EDF pour alimenter des centres de données à faible empreinte carbone.
Perspectives : vers une industrie hybride en 2027
CoinShares projette que le hashrate pourrait atteindre 1,8 zettahash par seconde d'ici fin 2026, à condition que le Bitcoin retrouve les 100 000 dollars. Si le cours reste sous les 80 000 dollars, le hashprice continuera de chuter et d'autres mineurs quitteront le réseau.
Le secteur se dirige vers un modèle hybride où les revenus miniers pourraient représenter moins de 20 % du chiffre d'affaires total d'ici fin 2026, contre 85 % début 2025, selon les estimations de CoinShares. L'industrie se scinde en deux catégories : les fournisseurs d'infrastructure de calcul hybride, adossés aux hyperscalers, et les mineurs dédiés, opérant hors réseau avec des coûts énergétiques minimaux.
Pour les investisseurs, cette mutation offre une grille de lecture inédite. Les valorisations dépendent désormais moins du cours du Bitcoin que de la capacité des entreprises à sécuriser des contrats IA à long terme. Les dépenses d'investissement du secteur ont bondi de 400 % entre mars 2025 et février 2026, témoignant de l'accélération de cette transition historique.