Liberation Day, un an après : le bilan contrasté de la guerre commerciale de Trump
Le 2 avril 2025, Donald Trump déclenchait la plus grande offensive tarifaire depuis un siècle. Un an plus tard, entre invalidation par la Cour suprême, 166 milliards de dollars de remboursements et 100 000 emplois manufacturiers perdus, le bilan est sans appel.

Il y a exactement un an, le 2 avril 2025, Donald Trump se tenait dans la roseraie de la Maison Blanche pour annoncer ce qu'il qualifiait de « Jour de Libération » de l'économie américaine. Ce soir là, le président signait le décret 14257, érigeant le mur tarifaire le plus élevé depuis les années 1930 : un plancher de 10 % sur toutes les importations, 34 % sur la Chine, 20 % sur l'Union européenne, 24 % sur le Japon. Un an plus tard, le bilan économique, juridique et géopolitique de cette décision historique se révèle profondément contrasté.
La promesse et la réalité : douze mois de turbulences
Les promesses étaient grandioses. « L'industrie américaine renaît », proclamait Trump le 2 avril 2025, assurant que les droits de douane « rapporteraient des milliers de milliards de dollars » pour rembourser la dette nationale, que « les emplois et les usines reviendraient en masse » et que « les prix baisseraient pour les consommateurs ». Selon une analyse de la Tax Foundation publiée à l'occasion de cet anniversaire, aucune de ces promesses ne s'est concrétisée.
Les taux tarifaires ont atteint leur plus haut niveau depuis 1911, représentant une hausse d'impôts cumulée de 3 200 milliards de dollars sur une décennie. Pourtant, les recettes collectées se sont révélées inférieures aux projections : environ 130 milliards de dollars sous le régime IEEPA en 2025, selon la Tax Foundation. Les prix à la consommation ont augmenté d'environ 2 % supplémentaires, et les études estiment que 90 à 95 % du coût réel des droits de douane a été répercuté directement sur les consommateurs américains.
Un secteur manufacturier affaibli, des agriculteurs en difficulté
Le ratio d'emplois manufacturiers par rapport à l'emploi total non agricole est tombé à son plus bas niveau depuis 1939. Entre janvier 2025 et avril 2026, les États Unis ont perdu 100 000 emplois dans l'industrie manufacturière, tandis que 388 000 embauches de moins ont été enregistrées en 2025 par rapport à 2024. Le secteur s'est contracté pendant neuf mois consécutifs après l'entrée en vigueur des droits de douane, avant un léger rebond en janvier et février 2026.
L'agriculture a également souffert. Le déficit commercial agricole américain est passé de 37 milliards de dollars en 2024 à 41 milliards en 2025, soit une hausse de 10,8 %. Les coûts des machines agricoles et des intrants chimiques ont bondi de 958 millions de dollars entre février et octobre 2025. Comme le souligne la National Taxpayers Union : « Un nombre alarmant d'agriculteurs se trouvent en situation financière critique, les faillites agricoles continuent de grimper, et beaucoup auront des difficultés à obtenir le financement nécessaire pour leur prochaine récolte. »
La Cour suprême tranche : les tarifs IEEPA invalidés
Le 20 février 2026, la Cour suprême des États Unis a rendu un verdict historique dans l'affaire Learning Resources, Inc. v. Trump. Par six voix contre trois, les juges ont déclaré que la loi IEEPA (International Emergency Economic Powers Act) n'autorise pas le président à imposer des droits de douane, ce pouvoir relevant exclusivement du Congrès. Cette décision a invalidé d'un coup plus de 75 milliards de dollars de droits de douane en vigueur.
Un processus de remboursement sans précédent s'est alors enclenché. Plus de 330 000 importateurs ont versé des droits IEEPA sur quelque 53 millions d'entrées individuelles, pour un total d'environ 166 milliards de dollars. Le service des douanes américain (CBP) développe actuellement une plateforme baptisée CAPE (Consolidated Administration and Processing of Entries) pour traiter ces remboursements en masse. Le système, qui devrait être opérationnel courant avril 2026, permettra aux importateurs de soumettre leurs déclarations via un portail web, avec des remboursements électroniques vers des comptes bancaires désignés.
Section 122 : le plan B de la Maison Blanche
Le jour même du verdict, l'administration Trump a répliqué en invoquant pour la première fois l'article 122 du Trade Act de 1974 pour imposer un droit de douane uniforme de 10 % sur toutes les importations. Cette disposition, jamais utilisée auparavant pour des restrictions commerciales, permet au président d'agir en cas de « déficit fondamental de la balance des paiements internationaux ». Toutefois, elle comporte des limites strictes : le taux ne peut dépasser 15 %, et la mesure expire automatiquement après 150 jours (soit le 24 juillet 2026) sans vote du Congrès pour la prolonger.
Selon le Committee for a Responsible Federal Budget, ce tarif de 10 % devrait générer environ 35 milliards de dollars de recettes nettes sur les 150 jours, contre 925 milliards sur une décennie s'il était rendu permanent. L'écart avec les recettes IEEPA perdues reste considérable : remplacer intégralement ces revenus nécessiterait entre 400 et 800 milliards de dollars supplémentaires provenant d'autres autorités tarifaires ou d'une action du Congrès.
L'arsenal juridique : quatre autorités pour reconstruire le mur tarifaire
Selon une analyse du Council on Foreign Relations, l'administration dispose de plusieurs outils pour tenter de reconstituer son arsenal commercial :
- Section 232 (sécurité nationale) : aucun plafond de taux, applicable par secteur. Déjà utilisée pour l'acier et l'aluminium, étendue aux automobiles, pièces détachées, cuivre et bois d'œuvre le 26 mars 2026 avec un taux de 25 %.
- Section 301 (pratiques commerciales déloyales) : aucun plafond de taux, mais nécessite une enquête formelle préalable. Six enquêtes lancées sous le premier mandat de Trump, seuls les droits sur la Chine ont abouti.
- Section 338 (discrimination déraisonnable) : taux pouvant atteindre 50 %, mais jamais utilisée et entourée d'incertitudes juridiques.
- Section 122 (balance des paiements) : limitée à 15 % et 150 jours, actuellement en vigueur.
Ce « patchwork » d'autorités ne permet toutefois pas de reproduire l'ampleur ni la flexibilité des droits de douane IEEPA, qui pouvaient cibler des pays spécifiques avec des taux personnalisés.
L'impact sur la France et l'Europe : un choc absorbable mais réel
Pour l'Union européenne, les droits de douane « réciproques » de 20 % ont concerné environ 2 000 milliards de dollars d'échanges commerciaux bilatéraux, amputant jusqu'à 0,3 point de pourcentage les prévisions de croissance du PIB de la zone euro. La France, relativement moins exposée que l'Allemagne (les exportations vers les États Unis ne représentent que 1,8 % du PIB français contre 3,8 % pour l'Allemagne), a néanmoins subi un impact estimé à 0,4 % du PIB d'ici 2026.
Le CAC 40 a traversé une année en dents de scie. Après avoir atteint un record historique à 8 511,74 points le 20 février 2026 (porté par l'invalidation des droits IEEPA par la Cour suprême), l'indice a ensuite subi les contrecoups de la crise iranienne et des nouveaux droits de douane sectoriels, reculant sous les 6 800 points début avril 2026. Les secteurs du luxe (LVMH, Hermès, Kering) et des spiritueux (Pernod Ricard, Rémy Cointreau) ont été particulièrement touchés. Stellantis a absorbé 1,5 milliard d'euros de surcoûts douaniers et anticipe 1,6 milliard supplémentaire en 2026.
Les épargnants français face à l'incertitude
Pour les investisseurs et épargnants français, cette séquence historique illustre la nécessité d'une diversification géographique accrue des portefeuilles. Le service de la dette française, passé de 36,2 milliards d'euros en 2020 à environ 60 milliards en 2026, réduit les marges de manœuvre budgétaires en cas de choc commercial prolongé. Les petites capitalisations européennes (MSCI Europe Small Cap : +5 % depuis janvier 2026) offrent toutefois une relative résilience, portées par des perspectives de croissance bénéficiaire de 20 % selon le consensus des analystes.
Le compte à rebours du 24 juillet : l'échéance décisive
L'attention des marchés se tourne désormais vers le 24 juillet 2026, date d'expiration automatique des droits Section 122. Plusieurs scénarios se dessinent :
- Prolongation par le Congrès : politiquement improbable. Les deux chambres ont déjà voté des résolutions désapprouvant les droits IEEPA, et les élections de mi mandat approchent.
- Montée en puissance des Sections 232 et 301 : l'administration utilise les 150 jours pour lancer les procédures formelles permettant d'imposer des droits plus durables par secteur.
- Redéclaration d'urgence : le président pourrait théoriquement laisser les droits expirer puis déclarer une nouvelle urgence de balance des paiements pour relancer le compteur.
- Négociation diplomatique : le CFR note que la perte de l'autorité IEEPA « pourrait offrir à Trump une porte de sortie tarifaire s'il choisit de l'emprunter », les partenaires commerciaux restant disposés à négocier.
Un sondage CFR et Morning Consult révèle qu'une pluralité d'Américains estime que le président ne devrait pas pouvoir imposer des droits de douane sans l'approbation du Congrès. Les préoccupations portent principalement sur l'impact des tarifs sur le pouvoir d'achat, la classe moyenne, les petites entreprises et l'économie au sens large.
Perspectives pour les investisseurs
La probabilité de récession américaine, estimée à 49 % par le modèle d'intelligence artificielle de Moody's, constitue un signal d'alerte majeur. Le S&P 500 affiche un recul d'environ 7 % depuis le début de l'année, le Dow Jones perd 8 %, et le Nasdaq chute de plus de 10 %. La dette publique américaine pourrait atteindre 125 % du PIB (58 000 milliards de dollars) d'ici 2036, contre 120 % dans le scénario de base, selon le CRFB.
Dans cet environnement, les analystes recommandent une vigilance accrue sur trois axes : l'évolution des procédures tarifaires sous Section 232 et 301, le résultat des négociations commerciales bilatérales (notamment la visite prévue de Trump en Chine en avril), et l'avancement du processus de remboursement des 166 milliards de dollars aux importateurs, dont l'impact sur les résultats des entreprises au deuxième trimestre 2026 pourrait se révéler significatif.
Sources
- National Taxpayers Union, « Liberation Day One Year Review », avril 2026
- Tax Foundation, « Liberation Day: Did the President's Tariff Promises Happen? », avril 2026
- Council on Foreign Relations, « How Trump's Tariffs Could Survive the Supreme Court Ruling », mars 2026
- Committee for a Responsible Federal Budget, « How Much Will Trump's New 10% Tariffs Raise? », mars 2026
- Harvard Law School Forum on Corporate Governance, « Impact of Tariffs on 2025 and 2026 Incentives », mars 2026
- Cercle de l'Épargne, « Droits de douane : un coup de tonnerre qui profite au CAC 40 », février 2026
- France 24, « How Will Trump's Liberation Day Tariffs Impact France? », avril 2025
- Council on Foreign Relations, « How US Trade Policy Has Shaken Allies », 2026
- CNBC, « Trump Announces New 10% Global Tariff After Supreme Court Loss », février 2026
- EY, « US Implements Global 10% Import Tariff Under Section 122 », février 2026

