KNDS vise une IPO à 20 milliards d'euros : le géant franco-allemand des chars prépare sa double cotation
Le fabricant des chars Leclerc et Leopard 2 prépare la plus grande introduction en bourse du secteur de la défense en Europe. Valorisé à 20 milliards d'euros, KNDS vise une double cotation à Paris et Francfort dès l'été 2026.

Le groupe franco-allemand KNDS, né en 2015 du rapprochement entre le français Nexter et l'allemand Krauss-Maffei Wegmann, s'apprête à franchir une étape historique. Son PDG Jean-Paul Alary a confirmé le 19 mars que l'introduction en bourse restait « en bonne voie », avec une valorisation cible de 20 milliards d'euros et une double cotation prévue à Paris et Francfort dès juin ou juillet 2026.
Cette opération serait la plus importante jamais réalisée dans le secteur de la défense terrestre en Europe. Elle intervient dans un contexte de réarmement continental sans précédent depuis la fin de la Guerre froide, porté par le conflit en Ukraine, les tensions au Moyen Orient et le relèvement des objectifs de dépenses militaires de l'OTAN.
Un consortium bancaire de premier plan pour une opération colossale
Selon Bloomberg, KNDS a mandaté Bank of America, Deutsche Bank, Goldman Sachs et Société Générale comme coordinateurs globaux de l'IPO. La banque d'affaires Lazard accompagne également le groupe en tant que conseil stratégique. Le plan prévoit la mise sur le marché d'environ 25 % du capital, ce qui représenterait une levée de fonds d'environ 5 milliards d'euros.
L'opération combine deux objectifs : permettre aux actionnaires historiques de céder une partie de leurs titres, et lever du capital frais destiné à financer des investissements industriels et d'éventuelles acquisitions. « Il n'y a aucun obstacle. L'IPO est planifiée et nous sommes dans les temps », a déclaré Jean-Paul Alary.
Des fondamentaux financiers portés par le supercycle de la défense
Les chiffres de KNDS témoignent de la dynamique exceptionnelle du secteur. En 2024, le groupe a enregistré un chiffre d'affaires de 3,8 milliards d'euros, en hausse de 15 % par rapport aux 3,3 milliards de 2023. Les nouvelles commandes ont atteint 11,2 milliards d'euros sur la même période, portant le carnet de commandes total à 23,5 milliards, soit un ratio commandes sur chiffre d'affaires de 3 pour 1.
Parmi les contrats récents les plus significatifs figurent un accord d'un milliard d'euros avec l'Irlande portant sur des véhicules blindés et des canons Caesar, ainsi qu'une commande de 700 millions d'euros de la Lituanie pour 44 chars Leopard 2A8. Le groupe fournit aujourd'hui 24 armées européennes et a recruté 5 000 personnes depuis 2023 pour répondre à la montée en cadence de sa production.
Un multiple de valorisation cohérent avec le marché
La valorisation cible de 20 milliards d'euros, soit environ 5,3 fois le chiffre d'affaires 2024, s'inscrit dans la fourchette haute des multiples du secteur. À titre de comparaison, Rheinmetall, son principal concurrent allemand, affiche une capitalisation boursière d'environ 70 milliards d'euros pour un chiffre d'affaires de défense en forte croissance, avec des ventes attendues en hausse de 40 % à 45 % en 2026. Leonardo et Thales, deux autres acteurs majeurs, se négocient également à des niveaux historiquement élevés.
L'enjeu géopolitique : Berlin veut sa minorité de blocage
La structure actionnariale de KNDS constitue l'un des aspects les plus sensibles de cette IPO. Actuellement, le capital est réparti à parts égales : 50 % pour l'État français, via l'Agence des Participations de l'État (APE), et 50 % pour la famille allemande Bode-Wegmann. L'introduction en bourse modifiera cet équilibre, la famille Bode-Wegmann prévoyant de réduire sa participation.
Selon Reuters, le gouvernement fédéral allemand prépare l'acquisition d'une participation d'au moins 25,1 % dans KNDS, soit une minorité de blocage. La banque publique KfW examine ce projet conjointement avec JPMorgan. Cette prise de participation permettrait à Berlin de disposer d'un droit de veto sur les décisions stratégiques du groupe, reflétant l'importance croissante accordée à la souveraineté industrielle de défense en Allemagne.
Jean-Paul Alary a par ailleurs écarté l'hypothèse d'une prise de participation de Rheinmetall lors de l'IPO, estimant qu'elle n'aurait « aucune valeur stratégique » pour le concurrent.
Le programme MGCS : un catalyseur à long terme
Au-delà de ses plateformes actuelles (Leclerc, Leopard 2, Caesar, PzH 2000), KNDS mise sur le programme MGCS (Main Ground Combat System), le char de combat du futur franco-allemand prévu à l'horizon 2040. Le pacte d'actionnaires industriel a été signé le 24 janvier 2025, structurant la coentreprise MGCS Project Company autour de quatre partenaires à parts égales : KNDS France, KNDS Deutschland, Rheinmetall Landsysteme et Thales.
Ce programme de nouvelle génération intégrera l'intelligence artificielle pour assister les équipages en matière de renseignement, de planification et de coordination des feux. Le système sera capable de tirer à 8 000 mètres, soit le double de la portée standard actuelle du char Leclerc. En mars 2026, Rolls-Royce Power Systems et ZF ont décroché le contrat de propulsion hybride, avec un groupe moteur de 1 400 kilowatts (environ 1 900 chevaux).
Un pivot stratégique vers le numérique et les systèmes autonomes
KNDS ne se positionne plus uniquement comme un constructeur de blindés. Le groupe opère un virage stratégique vers les systèmes de combat numériques intégrés. Huit centres technologiques spécialisés emploient plus de 20 % des effectifs du groupe, concentrés sur la numérisation des plateformes terrestres.
Parmi les développements récents : un partenariat avec TYTAN Technologies sur les systèmes anti-drones, la famille de munitions autonomes Mataris (portée de 100 kilomètres), et des contrats de systèmes de décontamination CBRN avec la Direction générale de l'armement française, avec des livraisons programmées pour 2028.
Le contexte de marché : un secteur en ébullition
L'introduction en bourse de KNDS s'inscrit dans un environnement boursier exceptionnel pour la défense européenne. L'indice STOXX Europe Aerospace & Defence a progressé de plus de 65 % en 2025, et l'ETF Select STOXX Europe Aerospace & Defense (EUAD) a affiché un rendement de 73 % sur la même période. Les actions du secteur ont largement surperformé le S&P 500.
Ce rallye est soutenu par des engagements budgétaires concrets. Lors du sommet de La Haye, les alliés de l'OTAN ont porté l'objectif de dépenses de défense à 3,5 % du PIB d'ici 2035, contre 2 % précédemment. L'Allemagne a inscrit environ 108 milliards d'euros dans son budget de défense 2026, en hausse de 25 % sur un an, et vise le seuil de 3,5 % dès 2029. Selon McKinsey, les dépenses de défense européennes pourraient atteindre 800 milliards d'euros par an d'ici 2030.
Ce que cette IPO signifie pour les investisseurs
Pour les épargnants et investisseurs, l'IPO de KNDS représente une opportunité rare d'accéder à un acteur majeur de la défense terrestre européenne, jusqu'ici inaccessible sur les marchés publics. La double cotation à Paris et Francfort facilitera l'accès des investisseurs particuliers français et allemands.
Plusieurs points de vigilance méritent toutefois attention. Les conditions de marché restent incertaines : le S&P 500 vient de clôturer sous sa moyenne mobile à 200 jours pour la première fois en 214 séances, le Dow Jones enchaîne quatre semaines consécutives de baisse, et le pétrole Brent s'échange autour de 112 dollars le baril. Un environnement de marché dégradé pourrait conduire KNDS à repousser ou ajuster les termes de l'opération.
La gouvernance binationale, avec deux États actionnaires exerçant potentiellement des droits de veto, ajoute une couche de complexité que les investisseurs devront intégrer dans leur analyse. Le modèle rappelle celui d'Airbus, dont la structure gouvernementale franco-allemande a parfois freiné la prise de décision stratégique.
Les prochaines étapes à surveiller
D'ici l'été, plusieurs jalons détermineront le calendrier définitif de l'opération. La finalisation de la prise de participation de l'État allemand via KfW constituera un signal clé. Les résultats financiers du premier semestre 2026, attendus avant le lancement du roadshow, confirmeront la trajectoire de croissance. Enfin, l'évolution des conditions de marché, notamment la situation au Moyen Orient et la politique monétaire de la BCE, pèsera dans la décision finale de lancement.
Avec 23,5 milliards d'euros de carnet de commandes et un portefeuille de programmes s'étendant jusqu'en 2040, KNDS dispose d'une visibilité financière rare dans le secteur industriel. L'enjeu pour les investisseurs sera de déterminer si la valorisation de 20 milliards reflète correctement ce potentiel, ou si le marché exigera une décote pour compenser les risques géopolitiques et de gouvernance inhérents à ce champion binational de la défense terrestre.