Le Bureau of Labor Statistics (BLS) publie ce 11 mars les données de l'indice des prix à la consommation (IPC) pour le mois de février 2026. Le consensus des économistes table sur une hausse de 2,5 % en glissement annuel, après 2,4 % en janvier, soit la première accélération depuis cinq mois. En variation mensuelle, l'IPC global est attendu à +0,3 %, tandis que l'indice sous jacent (hors alimentation et énergie) devrait progresser au même rythme.
Ces chiffres interviennent dans un contexte inédit : le conflit entre les États Unis, Israël et l'Iran a propulsé le baril de Brent au delà de 120 dollars la semaine précédente, avant un repli spectaculaire de 13 % mardi 10 mars, à 87,80 dollars, après que Donald Trump a déclaré que la guerre serait terminée « très bientôt ». La question centrale pour les marchés est simple : l'inflation de février reflète t elle encore le monde d'avant le choc, ou annonce t elle déjà la vague de prix à venir ?
Les faits clés du rapport de février
Selon les estimations compilées par FactSet auprès de quatre analystes, la médiane de l'IPC annuel s'établit à 2,5 %, dans une fourchette étroite de 2,40 % à 2,60 %, soit un écart de 20 points de base, bien en deçà de la moyenne historique sur cinq ans (42 points de base). L'IPC sous jacent est également attendu à 2,5 % sur un an et à +0,3 % sur le mois.
Goldman Sachs adopte une posture plus optimiste. La banque anticipe un IPC sous jacent mensuel de +0,17 %, soit un rythme annualisé de 2,42 %, inférieur au consensus de 2,5 %. Les analystes de la banque prévoient un recul de 0,5 % des prix des véhicules d'occasion, une baisse de 0,3 % de l'assurance automobile et une stabilisation des tarifs aériens après la flambée de 6,5 % enregistrée en janvier. La composante logement, qui pèse un tiers de l'indice, devrait continuer à décélérer avec des hausses mensuelles de 0,22 % pour les loyers et les loyers imputés aux propriétaires.
Wells Fargo se montre plus prudent : « Les progrès pour faire baisser l'inflation sont en train de stagner à nouveau », notent les analystes de la banque. Ils soulignent que les droits de douane instaurés par l'administration Trump continuent de se répercuter sur les prix des biens de consommation, en particulier dans les catégories liées aux importations.
Un rapport capturé avant la tempête
Plusieurs économistes insistent sur un point crucial : les données de février ont été collectées avant le déclenchement des frappes sur l'Iran le 1er mars. L'envolée du Brent au delà de 120 dollars, la plus forte depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, ne se reflétera donc pas dans ce rapport. Selon Morgan Stanley Research, une hausse de 10 % du prix du pétrole liée à une perturbation de l'offre peut ajouter environ 0,35 point de pourcentage à l'IPC global en trois mois.
Le détroit d'Ormuz, par lequel transite un cinquième de la consommation mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié, a été déclaré zone militaire par l'Iran, paralysant environ 20 millions de barils par jour. Les analystes estiment que si le blocus persiste, les prix pourraient atteindre 150 dollars le baril.
L'effet sur les attentes des consommateurs est déjà mesurable. Les anticipations d'inflation à un an ont bondi de 3,1 % en janvier à 4,2 % en février, soit la plus forte hausse mensuelle depuis la crise des chaînes d'approvisionnement post pandémie. Les attentes à trois ans ont grimpé à 3,5 %, ce qui suggère que les ménages américains perçoivent ces hausses de prix comme structurelles plutôt que transitoires.
La Fed au carrefour de deux crises
La Réserve fédérale conclut sa réunion de politique monétaire les 17 et 18 mars. Le marché anticipe à 97 % un maintien du taux directeur dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 %, selon l'outil CME FedWatch. Le « dot plot » de décembre 2025 ne prévoyait qu'une seule baisse de 25 points de base pour l'ensemble de l'année 2026.
Le dilemme de Jerome Powell est d'autant plus aigu que le marché du travail s'est dégradé brutalement : l'économie américaine a détruit 92 000 emplois en février (contre une prévision de +60 000), le taux de chômage a grimpé à 4,4 % et le taux de participation au marché du travail est tombé à son plus bas niveau depuis 2021. La combinaison d'une inflation en hausse et d'un emploi en recul constitue la définition même de la stagflation.
Monica Guerra, responsable de la politique américaine chez Morgan Stanley Wealth Management, résume la tension : « Les marchés peuvent tolérer l'incertitude pour l'instant, mais une incertitude prolongée sera beaucoup plus difficile à absorber. » Sarah Wolfe, stratégiste chez Morgan Stanley, précise que la consommation réelle recule généralement deux à trois mois après un choc de prix et reste déprimée pendant cinq à six mois supplémentaires.
Au sein même de la Fed, la division s'accentue. Certains gouverneurs, dont Stephen Miran, estiment que la faiblesse persistante du marché du travail justifie au moins quatre baisses de 25 points de base d'ici la fin de l'année. Les faucons du comité, en revanche, refusent de baisser les taux tant que l'inflation reste au dessus de l'objectif de 2 %.
Les conséquences pour l'Europe et les épargnants français
La divergence monétaire transatlantique s'accentue. La Banque centrale européenne (BCE) a fixé son taux de dépôt à 2 %, créant un écart de 150 à 175 points de base avec la Fed. L'inflation en zone euro est restée à 1,7 % en janvier, bien en deçà de l'objectif de 2 %, et la réunion de la BCE du 19 mars devrait confirmer le statu quo, 85 % des économistes sondés par Reuters anticipant un maintien des taux.
Cette asymétrie soutient l'euro face au dollar, ce qui pèse sur les exportations européennes mais réduit le coût des importations d'énergie libellées en dollars. Pour les épargnants français, le contexte implique une vigilance accrue sur plusieurs fronts : les fonds exposés aux marchés américains subissent la double peine de la correction boursière et de la faiblesse du dollar, tandis que les placements obligataires européens bénéficient de la stabilité de la BCE.
Le CAC 40, qui a atteint un record historique à 8 437 points en février, porté par les résultats solides de Hermès, EssilorLuxottica et Safran, évolue désormais dans un environnement plus incertain. Les secteurs liés à l'énergie (TotalEnergies, 6,27 % de l'indice) profitent de la hausse du brut, mais les valeurs industrielles et de consommation font face à la compression des marges.
Les chiffres à surveiller dans les prochaines semaines
Au delà du rapport de ce jour, plusieurs échéances conditionneront la trajectoire des marchés. Le 18 mars, la décision de la Fed et le nouveau « dot plot » donneront le ton de la politique monétaire américaine pour le reste de l'année. Le 19 mars, la BCE communiquera sa propre évaluation des risques inflationnistes liés au choc pétrolier.
Sur le terrain géopolitique, toute avancée concrète dans les négociations sur le conflit iranien influencerait directement le prix du pétrole. Le recul de 13 % du WTI à 83,45 dollars mardi, après les déclarations de Trump sur une fin imminente du conflit, illustre l'extrême sensibilité des marchés aux signaux diplomatiques.
Enfin, le rapport sur les dépenses personnelles de consommation (PCE), la mesure d'inflation préférée de la Fed, sera publié fin mars. Goldman Sachs anticipe une hausse mensuelle du PCE sous jacent de 0,24 %, un chiffre qui, s'il se confirme, conforterait le scénario d'une désinflation ralentie mais non inversée.
Conclusion
Le rapport IPC de février 2026 s'inscrit dans une fenêtre temporelle paradoxale : il mesure un monde d'avant le choc pétrolier, alors que les marchés sont déjà plongés dans ses conséquences. Avec une inflation qui remonte légèrement à 2,5 %, un marché du travail qui se fissure et un pétrole dont la trajectoire dépend de négociations diplomatiques fragiles, la Fed se trouve confrontée au scénario qu'elle redoutait le plus. Les prochaines semaines détermineront si l'économie américaine traverse un épisode de volatilité temporaire ou si elle bascule dans un cycle de stagflation comparable à celui des années 1970.