La Banque de France a confirmé le 13 avril 2026 une progression du produit intérieur brut de 0,3 % au premier trimestre, s'appuyant sur une enquête menée auprès de 8 500 entreprises entre le 27 mars et le 3 avril. Dans le même temps, les défaillances d'entreprises dépassent 71 000 procédures sur douze mois glissants au T1, un niveau inédit depuis la crise financière mondiale. Ce double signal redessine l'équation risque rendement pour les épargnants.
La publication intervient dans un contexte marqué par le conflit au Moyen-Orient, déclenché fin février 2026, qui pèse sur les coûts de production et l'incertitude des chefs d'entreprise. Le gouverneur François Villeroy de Galhau évoque une économie résiliente mais une inflation qui appelle à la vigilance. Les deux indicateurs coexistent, sans se contredire : la moyenne agrégée masque une fragilité concentrée sur les TPE, les jeunes entreprises et les secteurs exposés au pétrole.
Ce que l'enquête de conjoncture révèle
Selon la Banque de France, la production industrielle s'est nettement raffermie en mars et a dépassé les anticipations formulées le mois précédent par les dirigeants. Cette dynamique, portée par la technologie, la défense et un effet de rattrapage dans l'automobile, a surpris les conjoncturistes. Les services marchands et le bâtiment progressent à un rythme proche des mois précédents.
La situation de trésorerie évolue peu, et les carnets de commandes s'améliorent, principalement sous l'effet de la demande intérieure. La proportion d'entreprises industrielles signalant des difficultés d'approvisionnement passe à 10 %, avec des écarts significatifs selon les secteurs, les plus exposés étant ceux qui dépendent des produits pétroliers et de leurs dérivés.
L'incertitude revient au premier plan. Les chefs d'entreprise signalent un niveau comparable à celui observé lors du déclenchement de la guerre en Ukraine il y a quatre ans. Pour avril, les entreprises anticipent un ralentissement de l'activité dans l'industrie et un tassement dans les services et le bâtiment.
Les chiffres clés
- Croissance du PIB au T1 2026 : jusqu'à 0,3 %, selon la Banque de France (enquête du 13 avril 2026).
- Croissance annuelle 2026 scénario de base : 0,9 %, confirmée par Villeroy de Galhau (Bloomberg, 9 avril 2026).
- Défaillances d'entreprises : 69 392 en cumul sur douze mois à fin février 2026, en hausse de 4,6 % sur un an (Banque de France Statistiques).
- Défaillances au T1 2026 : environ 19 000 procédures ouvertes, portant le total à plus de 71 000 sur douze mois glissants (BPCE L'Observatoire via Club Patrimoine).
- Prévision BPCE 2026 : 69 000 défaillances attendues sur l'année.
- Emplois menacés au T1 : plus de 75 000 postes, un niveau sans équivalent depuis 2009.
- Intentions de prix industrielles : 11 % des industriels ont relevé leurs prix en mars, 23 % le prévoient en avril (Banque de France).
- Intentions d'investissement TPE et PME : 45 % des dirigeants prévoient d'investir en 2026, soit 6 points de plus qu'au T4 2025 (baromètre Bpifrance Le Lab Rexecode).
- Climat des affaires INSEE : indicateur synthétique à 97 en février 2026, soit 3 points sous la moyenne de long terme de 100.
- Utilisation de capacités industrielles : 76,7 % en novembre 2025, selon Crédit Agricole.
- Indemnisations AGS : 1,7 milliard d'euros versés en 2025 pour garantir les salaires des entreprises en difficulté, en hausse de 5,7 %.
Les réactions des institutions et des économistes
François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, a commenté l'enquête en insistant sur la continuité de la trajectoire française. Son appréciation se veut mesurée, alignée sur le scénario officiel, mais intègre explicitement un signal de vigilance sur les prix.
« Cette enquête étaye le diagnostic de la Banque de France d'une croissance qui serait résiliente, mais d'une inflation qui appelle vigilance de notre part. »
François Villeroy de Galhau, gouverneur, Banque de France (CNews, 14 avril 2026)
Le ministre des Finances Roland Lescure a livré, le 9 avril sur Franceinfo, une lecture compatible avec celle de la Banque de France, en conditionnant le diagnostic à l'évolution du conflit iranien.
« À ce stade, l'impact sur la croissance est relativement modéré, mais tout dépendra de l'évolution du conflit. Si cette crise s'estompe dans les prochaines semaines, nous resterons en phase. »
Roland Lescure, ministre de l'Économie et des Finances (Bloomberg, 9 avril 2026)
L'analyse des économistes de BPCE apporte un contrepoint plus prudent. José Bardaji, directeur des études du groupe, estime que la croissance restera proche de son potentiel, tandis que son équipe souligne la dynamique sous-jacente des défaillances.
« La croissance va être mesurée en 2026, proche de son potentiel de 1 %. »
José Bardaji, directeur des études et prospective, Groupe BPCE (Club Patrimoine, 17 avril 2026)
Julien Laugier, économiste chez BPCE, précise l'analyse sur le front des faillites : le rythme s'est stabilisé, mais le niveau absolu reste élevé et les effets sur l'emploi s'amplifient.
« Il n'y a plus d'explosion effrénée de défaillances, mais le niveau demeure élevé. »
Julien Laugier, économiste, BPCE (Club Patrimoine, 17 avril 2026)
Contexte et analyse
Le paradoxe français tient à la composition de la croissance. Le T1 2026 bénéficie d'un rattrapage industriel dans l'automobile, de livraisons dans la défense et l'aéronautique, et d'une demande intérieure soutenue par la consommation. Cette performance masque une polarisation : les grands groupes industriels exportateurs tirent les agrégats, tandis que les microentreprises, qui représentent près de trois quarts des défaillances selon Club Patrimoine, concentrent les difficultés.
Le baromètre Bpifrance Le Lab Rexecode du T1 2026, construit sur 1 193 réponses de dirigeants de TPE et PME, confirme cette lecture. Le rebond des intentions d'investissement à 45 % reste inférieur à la moyenne de long terme 2018 à 2025 de 53 %. Le solde d'opinion sur la trésorerie s'améliore de 3 points mais demeure sous ses moyennes longues. Environ 20 % des dirigeants déclarent des difficultés de financement à court terme, contre 22 % au trimestre précédent.
Le prêt garanti par l'État, mis en place en 2020, arrive à maturité. À ce stade, 27 % des entreprises bénéficiaires ont intégralement remboursé et 55 % prévoient de le faire d'ici fin 2026, selon Bpifrance. Les 45 % restants concentrent une partie du risque de défaut résiduel, dans un contexte où les AGS ont versé 1,7 milliard d'euros en 2025.
Le climat des affaires INSEE, qui avait perdu 2 points en février 2026 pour s'établir à 97, s'inscrit dans la même logique que le rebond de Bpifrance : le pire semble derrière, mais les niveaux absolus restent en deçà de la moyenne de 100.
Ce que cela change pour les épargnants français
Pour l'investisseur particulier, trois lectures coexistent. La première est géographique : l'exposition à la France doit distinguer grands groupes cotés, qui tirent la croissance, et ETI cotées ou non cotées, plus exposées à la conjoncture domestique. Un CAC 40 tiré par ASML, LVMH ou Hermès ne reflète que partiellement la santé de la base entrepreneuriale française.
La deuxième est sectorielle. La défense, la technologie et l'aéronautique surperforment selon la Banque de France. À l'inverse, les services aux entreprises, le commerce et les sous-traitants dépendants du pétrole absorbent le choc. Les OPCVM thématiques et les ETF sectoriels permettent de filtrer ces poches de surperformance ou de fragilité.
La troisième touche au crédit. Les signaux industriels d'inflation (23 % des industriels prévoient de relever leurs prix en avril) rendent probable une BCE prudente sur toute baisse de taux supplémentaire. Les fonds en euros d'assurance vie, les obligations d'État indexées à l'inflation, et les SCPI capables de réviser leurs loyers retrouvent de l'intérêt. À l'opposé, les fonds obligataires à duration longue restent vulnérables en cas de tensions sur les rendements.
Pour mémoire, le taux d'usure des prêts immobiliers à taux fixe de moins de 10 ans est fixé à 4 % au 1er avril 2026, contre 4,48 % pour les prêts de 10 à 20 ans et 5,19 % pour ceux de 20 ans et plus. L'incertitude elle-même a un prix. Le solde d'opinion sur l'incertitude, comparable à celui de février 2022, justifie une prime de risque plus élevée sur les actifs français cycliques. Le différentiel de 3 points entre l'indicateur INSEE à 97 et la moyenne de long terme à 100 illustre cette prime de risque domestique. La diversification géographique, notamment vers les SCPI européennes, les ETF zone euro et les fonds internationaux, redevient un outil d'amortissement plutôt qu'un simple pari de performance.
À surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs rendez vous calibreront le scénario. La publication par l'INSEE des comptes trimestriels du T1 2026, attendue fin avril, permettra de vérifier si le 0,3 % de la Banque de France se confirme. Les enquêtes de conjoncture INSEE d'avril, publiées le 23 avril selon le calendrier habituel, testeront la baisse anticipée par les dirigeants. Du côté des défaillances, la statistique de la Banque de France de mars 2026, attendue en mai, signalera si l'effet PGE de 2020 s'estompe ou se prolonge.
Sur le front monétaire, la réunion de la BCE du 30 avril ne devrait pas modifier les taux mais pourrait ajuster le discours sur les perspectives inflationnistes. Enfin, l'évolution du conflit au Moyen-Orient et du prix du baril reste la variable la plus susceptible de faire basculer le scénario d'une résilience mesurée vers un ralentissement plus marqué.
Sources
- Enquête mensuelle de conjoncture à début avril 2026 (Banque de France, 13 avril 2026)
- Défaillances d'entreprises, février 2026 (Banque de France Statistiques, 3 avril 2026)
- Guerre en Iran, impact limité sur les entreprises françaises (CNews avec AFP, 14 avril 2026)
- France's Lescure Says Iran War Economic Impact Moderate for Now (Bloomberg, 9 avril 2026)
- Baromètre Bpifrance Le Lab Rexecode T1 2026 (Bpifrance, 25 février 2026)
- Club Patrimoine, « Défaillances d'entreprises, un niveau record et des fragilités persistantes », 17 avril 2026.
- Boursorama, « La Banque de France prévoit une croissance de 0,3 % au T1 », 13 avril 2026.
- Climat des affaires en février 2026 (INSEE Informations Rapides, 24 février 2026)
- Direction générale du Trésor, « Flash conjoncture France début 2026 », 13 février 2026.