L'Europe face au chantage tarifaire de Trump : une arme financière de 8 000 milliards
Alors que le président américain Donald Trump menace d'imposer des tarifs douaniers de 10 à 25 % sur huit pays européens dont la France pour forcer l'achat du Groenland, les analystes financiers révèlent une vulnérabilité majeure de Washington : l'Europe détient 8 000 milliards de dollars en obligations et actions américaines, soit près du double du reste du monde combiné.
George Saravelos, responsable de la recherche FX chez Deutsche Bank, met en garde dans une note publiée le 19 janvier 2026 : « L'Europe possède le Groenland, mais elle possède aussi beaucoup de bons du Trésor américain ». Cette position dominante pourrait se transformer en levier de pression sans précédent.
Un arsenal financier considérable aux mains des Européens
Les chiffres révèlent l'ampleur de l'interdépendance financière transatlantique. Les banques centrales de France, d'Allemagne et du Royaume-Uni détiennent à elles seules 1 350 milliards de dollars en bons du Trésor américain. Dans le détail, le Royaume-Uni possède 865 milliards de dollars, la Belgique 466 milliards, le Luxembourg 421 milliards, la France 376 milliards et l'Irlande 340 milliards.
Au total, l'Europe contrôle 40 % des bons du Trésor américain détenus par des étrangers, soit 3 635 milliards de dollars en novembre 2025 selon les dernières données du Département du Trésor américain. « L'interdépendance mutuelle des marchés financiers euro-américains n'a jamais été aussi élevée », souligne Saravelos.
Les tarifs de Trump : un calendrier d'escalade progressive
Le 17 janvier 2026, Donald Trump a annoncé l'imposition de tarifs douaniers de 10 % à partir du 1er février 2026 contre huit pays européens : le Danemark, la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Norvège, la Suède, les Pays-Bas et la Finlande. Ces tarifs passeront à 25 % le 1er juin 2026 si aucun accord n'est trouvé sur la vente du Groenland aux États-Unis.
Cette menace a immédiatement secoué les marchés européens. Le CAC 40 a chuté de 1,78 % pour clôturer à 8 101,96 points le 19 janvier, tandis que le DAX allemand perdait 1,33 %. Le secteur du luxe français et l'industrie automobile ont particulièrement souffert.
La militarisation du capital : une menace plus dévastatrice que les guerres commerciales
« Il s'agit d'une militarisation du capital plutôt que des flux commerciaux qui serait de loin la plus perturbatrice pour les marchés », avertit George Saravelos de Deutsche Bank. Cette stratégie financière pourrait s'avérer bien plus efficace qu'une simple guerre tarifaire.
Si les investisseurs européens décidaient de réduire leur demande en actifs américains, les conséquences seraient immédiates : hausse des rendements obligataires, augmentation des coûts d'emprunt, et réactions en chaîne sur les marchés financiers. Le calendrier joue en faveur de l'Europe : les élections de mi-mandat américaines en novembre 2026 rendent Trump particulièrement vulnérable à une chute des marchés.
Impact économique : entre 0,1 et 1 % de PIB en jeu
Neil Shearing, économiste en chef chez Capital Economics, estime que les tarifs de Trump réduiraient le PIB des économies de l'OTAN ciblées de 0,1 à 0,3 point de pourcentage, tout en ajoutant 0,1 à 0,2 point à l'inflation américaine. « Les ramifications politiques seraient bien plus importantes que les ramifications économiques », nuance-t-il.
Oxford Economics adopte un ton plus alarmiste. Selon leurs simulations, si des tarifs de 25 % sont imposés avec des représailles européennes équivalentes, le PIB américain et européen chuterait d'environ 1 % au pic de l'impact, avec des effets plus prolongés pour la zone euro. La croissance mondiale ralentirait à 2,6 %, son niveau le plus faible depuis 2009 hors pandémie.
La riposte européenne : entre tarifs et instrument anti-coercition
L'Union européenne ne reste pas inactive. Bruxelles envisage d'imposer des tarifs de représailles sur 93 à 108 milliards de dollars de produits américains. Ces mesures, suspendues après l'accord commercial de l'été 2025, pourraient être rapidement réactivées.
La France, par la voix du président Emmanuel Macron, pousse pour l'activation de l'instrument anti-coercition (ACI) de l'UE, surnommé le « bazooka commercial ». Cet outil juridique permet de cibler non seulement le commerce, mais aussi les investissements directs étrangers et la finance.
« Toute tentative des États-Unis de s'emparer du Groenland par la force ou la coercition pourrait causer des dommages irréparables à l'OTAN », prévient Neil Shearing de Capital Economics.
Bessent minimise la menace lors du Forum de Davos
Le 20 janvier 2026 au Forum économique mondial de Davos, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a tenté de désamorcer les inquiétudes. Il qualifie la menace d'une vente massive d'actifs américains par l'Europe d'« hystérie médiatique » sans fondement.
« Le marché de la dette américaine est le marché le plus liquide et c'est la base de toutes les transactions financières », affirme Bessent. « Je suis certain que les Européens continueront à les détenir ». Cette assurance affichée contraste avec la nervosité perceptible sur les marchés obligataires, où les rendements du Trésor à 10 ans ont grimpé à 4,283 % le 20 janvier.
Précédents historiques : quand les marchés font plier Trump
L'histoire récente suggère que Trump est sensible aux pressions des marchés financiers. Le 2 avril 2025, lorsqu'il avait annoncé des tarifs massifs lors du « Liberation Day », il avait accordé un délai de 90 jours après une flambée des rendements obligataires. Cette séquence démontre que la volatilité des marchés peut influencer les décisions politiques de l'administration.
Les fonds de pension danois ont déjà commencé à réduire leur exposition au dollar et à rapatrier des capitaux, illustrant un mouvement de « vente d'Amérique » qui pourrait s'amplifier. Ce phénomène, baptisé « sell America trade » par les analystes, voit les investisseurs se délester d'actifs libellés en dollars par crainte de leur statut de valeur refuge.
Les implications pour les épargnants et investisseurs français
Pour les épargnants français, cette escalade géopolitique comporte plusieurs risques directs. La Banque de France, qui détient 376 milliards de dollars de bons du Trésor américain dans ses réserves de change, pourrait subir des pertes en capital si les rendements continuent d'augmenter (les prix des obligations baissent quand les rendements montent).
Les portefeuilles d'investissement exposés aux actions américaines pourraient connaître une volatilité accrue. Les fonds investis dans le S&P 500, le Nasdaq ou les obligations d'entreprises américaines sont directement concernés. Les assureurs-vie français, qui détiennent traditionnellement une part significative d'obligations d'État américaines, pourraient voir leurs rendements affectés.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
- 1er février 2026 : Entrée en vigueur des tarifs de 10 % sur les produits européens
- Fin janvier 2026 : Vote du Parlement européen sur l'accord commercial UE-États-Unis (actuellement suspendu)
- 22 janvier 2026 : Sommet extraordinaire des dirigeants européens pour coordonner la réponse
- 1er juin 2026 : Date d'escalade des tarifs à 25 % si aucun accord
- Novembre 2026 : Élections de mi-mandat américaines, fenêtre de vulnérabilité maximale pour Trump
Conclusion : un bras de fer financier inédit
L'affrontement entre Washington et l'Europe autour du Groenland dépasse largement une simple dispute tarifaire. Il révèle la profonde interdépendance financière transatlantique et la possibilité, jusqu'ici théorique, d'une militarisation des flux de capitaux. Les 8 000 milliards de dollars d'actifs américains détenus par l'Europe constituent une arme à double tranchant : puissante en théorie, mais potentiellement coûteuse à utiliser.
Les prochaines semaines seront décisives. Si l'Europe décide d'activer son instrument anti-coercition ou si des ventes massives de Treasuries s'amorcent, les marchés financiers mondiaux pourraient connaître une période de turbulences sans précédent depuis la crise de 2008. Pour les investisseurs français, la prudence et la diversification restent plus que jamais de mise.