Le Forum économique mondial s'ouvre ce 19 janvier 2026 à Davos dans un climat de tensions sans précédent depuis la crise financière de 2008. Pour la première fois dans l'histoire du rapport annuel sur les risques mondiaux, la confrontation géoéconomique — l'utilisation des tarifs douaniers, sanctions et contrôles d'investissements comme armes stratégiques — occupe la première place des menaces identifiées par 1 300 experts et dirigeants à travers le monde.
Un basculement historique dans la perception des risques
Le rapport 2026 du WEF révèle un changement de paradigme majeur. La confrontation géoéconomique a bondi de huit positions en un an pour devenir le risque le plus susceptible de déclencher une crise mondiale, avec 18 % des répondants la désignant comme menace prioritaire. Ce classement devance désormais les conflits armés entre États, les événements météorologiques extrêmes, la polarisation sociétale et la désinformation.
« Un nouvel ordre compétitif prend forme alors que les grandes puissances cherchent à sécuriser leurs sphères d'influence. Le dialogue reste essentiel », déclare Børge Brende, président-directeur général du Forum économique mondial.
Les chiffres témoignent d'un pessimisme croissant : 50 % des sondés anticipent un monde « turbulent ou orageux » au cours des deux prochaines années, en hausse de 14 points par rapport à l'année précédente. Seul 1 % des experts s'attend à une période de calme. À l'horizon de dix ans, ce sont 57 % des répondants qui prévoient des conditions chaotiques.
L'Europe directement visée par les nouvelles mesures américaines
Cette analyse trouve une illustration immédiate dans l'actualité. Quelques jours avant l'ouverture du forum, le président Donald Trump a annoncé l'imposition de 10 % de droits de douane sur toutes les marchandises en provenance de huit pays européens — Danemark, Norvège, Suède, France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas et Finlande — à compter du 1er février 2026. Ces tarifs passeront à 25 % le 1er juin si aucun accord n'est trouvé concernant le Groenland.
Les dirigeants européens ont réagi vivement. Le président Emmanuel Macron a qualifié ces mesures d'« inacceptables » et demandé l'activation de l'instrument anti-coercition de l'Union européenne. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré : « Appliquer des tarifs à des alliés pour avoir poursuivi la sécurité collective de l'OTAN est totalement injustifié. »
Une déclaration commune des huit nations ciblées avertit que les actions américaines risquent une « spirale descendante dangereuse » et sapent les relations transatlantiques. Selon le Financial Times, l'Europe prépare 93 milliards d'euros de mesures de rétorsion potentielles.
L'intelligence artificielle, risque en forte progression
Au-delà des tensions commerciales, le rapport identifie l'intelligence artificielle comme le risque ayant connu la progression la plus spectaculaire. Les « conséquences néfastes de l'IA » ont grimpé de la 30e à la 5e position dans les prévisions à dix ans — la hausse la plus marquée du classement.
Les inquiétudes portent notamment sur les bouleversements du marché du travail. Le WEF estime que 92 millions d'emplois seront menacés d'ici 2030 par la transformation numérique, tandis que 170 millions de nouveaux postes devraient être créés à l'échelle mondiale. Cette transition massive soulève des questions d'inégalités et de cohésion sociale.
Les risques environnementaux relégués au second plan
Fait notable : les risques climatiques ont reculé dans le classement à court terme. Les événements météorologiques extrêmes sont passés de la 2e à la 4e position sur un horizon de deux ans. La pollution a également chuté de plusieurs rangs.
Ce recul ne signifie pas une diminution objective des menaces environnementales, mais plutôt qu'elles sont « éclipsées par des craintes géopolitiques et économiques plus immédiates », note le rapport. À l'horizon de dix ans, les risques climatiques dominent toujours les prévisions, avec les événements extrêmes, la perte de biodiversité et les changements critiques des écosystèmes en tête.
Vers un ordre mondial multipolaire et fragmenté
L'enquête révèle une conviction largement partagée : 68 % des répondants anticipent un « ordre multipolaire ou fragmenté » au cours de la prochaine décennie, en hausse de quatre points. Cette fragmentation se traduit déjà par une réorganisation des flux commerciaux : les échanges américains se réorientent vers le Mexique et le Vietnam, l'Europe se détourne de la Russie, tandis que l'ASEAN, l'Inde et le Brésil renforcent leurs liens interrégionaux.
« Ce rapport sert de système d'alerte précoce alors que l'ère de la compétition amplifie les risques mondiaux. Mais les résultats ne sont pas une fatalité », souligne Saadia Zahidi, directrice générale du WEF.
Un forum sous haute tension
L'édition 2026 de Davos rassemble environ 3 000 participants de 130 pays, dont 64 chefs d'État ou de gouvernement. La délégation américaine, conduite par le président Trump, est la plus importante jamais envoyée, incluant le secrétaire d'État Marco Rubio, le secrétaire au Trésor Scott Bessent et le représentant au Commerce Jamieson Greer.
Un observateur vétéran du forum confie à Fortune : « Je viens à Davos depuis 16 ans. Cette année rappelle les tensions post-crise financière, quand les fondamentaux du capitalisme étaient remis en question. Cette fois, c'est l'ordre international et la capacité de l'Occident à rester uni face à une série intense de risques. »
Ce que cela signifie pour les épargnants français
Pour les investisseurs et épargnants français, ce contexte implique plusieurs considérations :
- Volatilité accrue sur les marchés actions : les tensions commerciales créent de l'incertitude pour les entreprises exportatrices du CAC 40
- Diversification géographique : la fragmentation des échanges incite à reconsidérer l'exposition aux différentes zones économiques
- Secteurs à surveiller : l'aérospatiale, l'automobile et le luxe français, fortement exposés aux États-Unis, pourraient subir l'impact des tarifs
- Opportunités dans la résilience : les entreprises spécialisées dans la sécurité, la cybersécurité et la relocalisation industrielle pourraient bénéficier de ce nouveau contexte
Le thème officiel du forum — « Un esprit de dialogue » — prend une résonance particulière alors que les dirigeants mondiaux tentent de naviguer entre confrontation et coopération. Les prochains jours à Davos pourraient déterminer si 2026 marque le début d'une escalade commerciale majeure ou d'une désescalade négociée.