Le rapport sur l'emploi publié ce vendredi 6 mars 2026 par le Bureau of Labor Statistics (BLS) a provoqué une onde de choc sur les marchés financiers. L'économie américaine a détruit 92 000 emplois non agricoles en février, alors que les économistes anticipaient une création nette de 59 000 postes. Le taux de chômage est passé de 4,3 % à 4,4 %, un niveau inédit depuis octobre 2024.
Ce recul brutal du marché du travail survient dans un contexte géopolitique tendu, avec la flambée des cours pétroliers liée au conflit entre les États-Unis et l'Iran. La combinaison d'un ralentissement de l'emploi et d'une poussée inflationniste par les prix de l'énergie place la Réserve fédérale face à un dilemme sans précédent.
Un rapport bien pire que prévu
Le chiffre de février constitue la troisième contraction de l'emploi en cinq mois. Les données antérieures ont également été révisées à la baisse : janvier passe de +130 000 à +126 000 postes, tandis que décembre bascule en territoire négatif, révisé de +48 000 à -17 000. Au total, les révisions effacent 69 000 emplois supplémentaires des statistiques officielles.
Sur six mois, la moyenne des créations d'emplois est désormais négative, une situation observée pour la quatrième fois en cinq mois. Cory Stahle, économiste chez Indeed Hiring Lab, souligne que « le marché du travail a enregistré une création nette de postes quasi nulle sur les six derniers mois ».
La grève Kaiser Permanente fausse en partie les données
Le secteur de la santé, habituellement moteur de l'emploi avec une moyenne mensuelle de +36 000 postes sur douze mois, a enregistré une perte de 28 000 emplois en février. Cette contraction est largement attribuable à la grève massive chez Kaiser Permanente, qui a mobilisé environ 31 000 soignants en Californie et à Hawaï entre le 26 janvier et le 23 février.
Les cabinets médicaux ont perdu 37 000 postes, partiellement compensés par les 12 000 créations dans les hôpitaux. Nancy Vanden Houten, économiste en chef chez Oxford Economics, tempère la portée du rapport : « Tout comme les données de janvier ont surévalué une reprise naissante, les chiffres de février donnent une fausse impression de détérioration des conditions. »
Des pertes généralisées dans l'économie réelle
Au delà de l'effet Kaiser, les destructions d'emplois touchent de nombreux secteurs. L'industrie manufacturière a supprimé 12 000 postes, contre des attentes de +3 000. Le secteur de la construction recule de 11 000 emplois après un rebond de +48 000 en janvier, une contraction que les analystes attribuent en partie aux tempêtes hivernales.
Le secteur de l'information continue sa tendance baissière avec 11 000 suppressions supplémentaires, portant la moyenne à 5 000 pertes mensuelles sur un an. Le transport et l'entreposage affichent un recul identique de 11 000 postes, les messageries ayant perdu à elles seules 17 000 emplois.
Le gouvernement fédéral poursuit sa cure d'amaigrissement avec 10 000 postes supprimés en février. Depuis octobre 2024, l'administration fédérale a perdu 330 000 postes, soit 11 % de ses effectifs totaux, conséquence directe des politiques de réduction des effectifs publics engagées par l'administration Trump.
Les rares signaux positifs
L'aide sociale constitue l'un des seuls secteurs en croissance, avec 9 000 créations nettes, portées par les services aux individus et aux familles (+12 000). Les collectivités des États (state governments) ont également ajouté 5 000 postes.
Des salaires en hausse malgré tout
Paradoxalement, les rémunérations continuent de progresser. Le salaire horaire moyen a augmenté de 0,4 % sur le mois et de 3,8 % sur un an, deux chiffres supérieurs de 0,1 point aux prévisions du consensus. Cette résilience salariale, dans un marché du travail qui se contracte, alimente les craintes d'un scénario stagflationniste.
Le nombre de chômeurs de longue durée (plus de 27 semaines) atteint désormais 1,9 million de personnes, en hausse par rapport aux 1,5 million d'il y a un an. Ces chômeurs représentent 25,3 % du total, un indicateur qui témoigne d'une rigidité croissante du marché de l'emploi.
Le dilemme insoluble de la Réserve fédérale
La Fed se retrouve prise entre deux feux. D'un côté, l'affaiblissement du marché du travail plaiderait pour un assouplissement monétaire. De l'autre, la flambée du pétrole brut Brent, qui s'échange autour de 82 dollars le baril et progresse de 14 % sur une semaine sous l'effet du conflit avec l'Iran, menace de relancer l'inflation.
Ellen Zentner, stratégiste en chef chez Morgan Stanley Wealth Management, résume le piège : « Les chiffres d'aujourd'hui ont peut-être placé la Fed entre le marteau et l'enclume. Un affaiblissement significatif du marché du travail justifierait des baisses de taux, mais le risque que des prix pétroliers durablement élevés déclenchent une nouvelle poussée inflationniste pourrait contraindre la Fed à rester sur la touche. »
Mary Daly, présidente de la Fed de San Francisco, adopte une posture prudente : « Cela nous indique que les espoirs de stabilisation du marché du travail étaient peut-être excessifs », tout en rappelant qu'« il ne faut pas faire d'un seul mois de données plus qu'il ne représente ».
Marchés financiers : la nervosité domine
Les contrats à terme sur les indices américains ont plongé après la publication du rapport. Le Dow Jones a cédé 657 points (1,37 %), le S&P 500 a reculé de 1,3 % et le Nasdaq 100 a abandonné 1,6 %.
Sur le marché obligataire, le rendement du bon du Trésor à 10 ans s'est stabilisé à 4,165 %, après un bref recul initial. Le rendement à 2 ans se situe à 3,606 %, tandis que le 30 ans évolue à 4,764 %. L'indice du dollar (DXY) s'échange autour de 99,10, en légère progression de 0,33 %.
Les probabilités de baisse des taux évoluent
Selon l'outil CME FedWatch, les opérateurs de marché anticipent désormais une première baisse d'un quart de point lors de la réunion de juin 2026. La probabilité d'une réduction cumulée de 50 points de base d'ici la fin de l'année s'établit à 32,5 %, tandis que la probabilité d'un statu quo total pour 2026 tombe à 5,4 %.
David Doyle, responsable de la recherche économique chez Macquarie Group, estime que « les données du marché du travail comptent probablement plus pour la Fed que les données d'inflation en ce moment ». La prochaine réunion du comité de politique monétaire (FOMC), prévue le 18 mars 2026, sera scrutée de près par les investisseurs.
Ce qu'il faut surveiller dans les semaines à venir
Plusieurs éléments détermineront si le recul de février reflète un simple accident statistique ou un retournement structurel du marché du travail américain :
- Le retour des grévistes : la fin de la grève Kaiser Permanente devrait mécaniquement gonfler les chiffres de mars, avec la réintégration de plus de 30 000 soignants.
- L'évolution du conflit au Moyen-Orient : un pétrole durablement au dessus de 90 dollars le baril pourrait ajouter entre 0,8 et 1,5 point à l'indice des prix à la consommation.
- L'impact des tarifs douaniers : les nouvelles mesures commerciales vis à vis du Canada et du Mexique pèsent sur la visibilité des entreprises et freinent les embauches.
- Le rapport d'emploi de mars : si la contraction se poursuit après correction de l'effet grève, la pression sur la Fed pour baisser ses taux s'intensifiera considérablement.
« Après des créations de postes décevantes en 2025, le marché du travail semble arriver à un point d'arrêt. Nous anticipons une hausse du taux de chômage. La Fed ne bougera probablement pas avant juin, voire avril si les données se détériorent davantage. »
Jeffrey Roach, économiste en chef, LPL Financial
Seema Shah, stratégiste mondiale en chef chez Principal Asset Management, conclut : « Les données récentes pointaient vers une résilience du marché du travail, mais la lecture fortement négative d'aujourd'hui fait émerger le risque d'un tableau très différent. Les marchés sont tiraillés dans des directions opposées. »