Le retournement le plus brutal depuis 2022
En l'espace de quelques jours, les anticipations de politique monétaire en zone euro ont connu un basculement sans précédent. Les marchés des swaps intègrent désormais intégralement une hausse de 25 points de base du taux directeur de la Banque centrale européenne (BCE) d'ici septembre 2026, avec une probabilité d'un sur trois pour un second relèvement avant décembre.
Ce revirement est d'autant plus spectaculaire qu'il y a à peine une semaine, une baisse des taux restait le scénario le plus probable parmi les opérateurs de marché. Selon les données compilées par CaixaBank Research le 6 mars, la probabilité d'une hausse de 25 points de base atteint désormais 80 %, un niveau qui semblait impensable fin février.
Le catalyseur de cette transformation radicale : la fermeture effective du détroit d'Ormuz depuis le 28 février, qui menace 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole et en gaz naturel liquéfié. Le cours du Brent a bondi de 17,65 % pour franchir les 85 dollars le baril, tandis que le gaz naturel européen (TTF) a flambé de plus de 40 %.
L'inflation rebondit au pire moment
Les données publiées par Eurostat début mars confirment les craintes. L'inflation annuelle en zone euro s'est établie à 1,9 % en février 2026, en hausse par rapport à 1,7 % en janvier, dépassant les attentes des économistes qui tablaient sur une stabilisation. L'inflation sous jacente, indicateur privilégié par la BCE, a grimpé à 2,4 % contre 2,2 % le mois précédent.
Les prix des services, composante la plus surveillée par les gouverneurs de Francfort, ont accéléré à 3,4 % en glissement annuel, contre 3,2 % en janvier. Les biens industriels hors énergie ont également rebondi, passant de 0,4 % à 0,7 %. Seule l'énergie affiche encore une contribution négative (à hauteur de moins 4 %), un chiffre qui ne reflète pas encore l'envolée des cours du pétrole observée depuis fin février.
Philip Lane, économiste en chef de la BCE, a averti qu'« une guerre prolongée pourrait pousser l'inflation en zone euro à la hausse et peser sur la croissance », soulignant que l'issue dépend de l'ampleur et de la durée du conflit.
Wall Street revoit ses prévisions en urgence
Les grandes banques d'investissement ont réagi en cascade. Morgan Stanley a annoncé ne plus anticiper aucune baisse des taux de la BCE en 2026, reportant à 2027 les deux réductions qu'elle prévoyait initialement en juin et septembre. Ses analystes estiment que « compte tenu de la récente hausse des prix de l'énergie, l'inflation en zone euro restera probablement au dessus de l'objectif de la BCE pour le reste de l'année ».
Deutsche Bank maintient un scénario central de taux inchangés à 2 % tout au long de 2026, avec une première hausse envisagée à la mi 2027. Goldman Sachs partage cette lecture, tout en réservant l'hypothèse d'une hausse au scénario le plus défavorable : celui d'une inflation bondissant de 3,6 points de pourcentage d'ici la fin de l'année.
Avant cette crise, un sondage Reuters auprès d'économistes révélait que 85 % d'entre eux anticipaient un maintien des taux sur l'ensemble de 2026. Ce consensus est désormais obsolète.
Une BCE prise entre deux feux
Jörg Krämer, économiste en chef de Commerzbank, a mis en garde : des cours du pétrole durablement élevés créeraient un « dilemme » pour la BCE, pénalisant la croissance tout en compliquant le pilotage de la politique monétaire. C'est précisément le scénario de stagflation que redoutent les marchés : une inflation persistante conjuguée à un ralentissement économique.
Selon les propres modèles de la BCE, une hausse permanente de 14 % des prix de l'énergie ajouterait 0,5 point de pourcentage à l'inflation et retrancherait 0,1 point à la croissance. Or le Brent a déjà progressé de près de 18 % et le gaz européen de plus de 40 %, des ampleurs bien supérieures au scénario de référence de l'institution de Francfort.
Dans le pire des cas, si le baril se maintient autour de 100 dollars, l'inflation pourrait se rapprocher de 3 %, un niveau qui obligerait la BCE à intervenir. Goldman Sachs situe ce seuil critique dans l'hypothèse d'une perturbation prolongée de cinq semaines du trafic dans le détroit.
Les marchés européens sous pression
La correction sur les marchés actions européens illustre l'ampleur du choc. L'Euro STOXX 50 a cédé 3,3 %, le DAX allemand a reculé de plus de 3 % pour toucher son plus bas niveau depuis décembre 2025, tandis que le CAC 40 a perdu 2,9 %. Les marchés du sud de l'Europe ont été les plus touchés, l'IBEX 35 espagnol et le FTSE MIB italien abandonnant chacun plus de 4 %.
Sur le marché obligataire, les rendements souverains en zone euro ont grimpé de plus de 10 points de base, reflétant la révision brutale des anticipations d'inflation. Le rendement du Bund allemand à 10 ans s'est stabilisé autour de 3,13 % le 4 mars. L'euro, de son côté, a reculé de 1,4 % face au dollar pour s'établir à 1,1656, son plus bas niveau depuis janvier.
La réunion du 17 mars comme test décisif
Tous les regards sont désormais tournés vers la prochaine réunion du Conseil des gouverneurs, prévue les 17 et 18 mars. Lors de son audition devant le Parlement européen le 26 février, Christine Lagarde avait réaffirmé l'engagement de la BCE en faveur d'une « approche fondée sur les données et réunion par réunion », sans « s'engager à l'avance sur une trajectoire particulière des taux d'intérêt ».
Cette formulation, qui laissait toutes les options ouvertes, prend une dimension nouvelle à la lumière des événements. La BCE actualisera ses projections macroéconomiques lors de cette réunion, et les nouvelles estimations d'inflation intégreront pour la première fois l'impact du choc pétrolier. Les analystes anticipent une révision significative à la hausse des prévisions d'inflation pour 2026.
Les responsables de la BCE se montrent d'autant plus vigilants que le souvenir de 2022 reste vif. Comme l'ont souligné les économistes Tuuli Koivu et Anders Svendsen, « le pic inflationniste de 2022 étant encore frais dans les mémoires, les anticipations d'inflation pourraient être moins solidement ancrées ». Des responsables de l'institution ont eux mêmes reconnu avoir été « trop timides » lors du précédent choc énergétique.
Ce que cela signifie pour les épargnants
Pour les épargnants et investisseurs français, ce retournement comporte plusieurs implications concrètes. Les taux des crédits immobiliers, qui s'étaient stabilisés autour de 3,20 à 3,40 %, pourraient repartir à la hausse si la BCE relève effectivement ses taux directeurs. Les rendements des fonds en euros de l'assurance vie, en revanche, pourraient bénéficier d'un environnement de taux plus élevés.
Sur les marchés obligataires, la correction actuelle offre des points d'entrée plus attractifs pour les investisseurs de long terme, à condition que le choc énergétique ne dégénère pas en spirale inflationniste incontrôlée. La diversification vers des actifs réels (or, matières premières) retrouve tout son sens dans ce contexte d'incertitude géopolitique et monétaire.
Les scénarios à surveiller
Trois trajectoires se dessinent pour les mois à venir. Le scénario optimiste repose sur une normalisation rapide du trafic dans le détroit d'Ormuz, qui ferait refluer les prix de l'énergie et permettrait à la BCE de maintenir ses taux inchangés, conformément aux projections initiales de Deutsche Bank et Goldman Sachs. Les baisses de taux pourraient alors revenir à l'ordre du jour fin 2026 ou début 2027.
Le scénario central, désormais privilégié par les marchés, anticipe une perturbation prolongée mais gérable. La BCE relèverait ses taux une fois de 25 points de base en septembre, tout en surveillant de près les effets de second tour sur l'inflation sous jacente. Morgan Stanley situe son analyse dans cette trajectoire.
Le scénario défavorable envisage une fermeture prolongée d'Ormuz (cinq semaines ou plus), propulsant le Brent au delà de 100 dollars et l'inflation en zone euro vers 3 %. La BCE serait alors contrainte à plusieurs relèvements, plongeant l'économie européenne dans une configuration de stagflation comparable à 2022, lorsque l'inflation avait dépassé 10 %.
Sources
- Bloomberg : « Bonds Slide as War Takes ECB Rate Hike From Fringe to Fully Priced » (6 mars 2026)
- Euronews : « Eurozone inflation sees unexpected rise: is the worst yet to come? » (3 mars 2026)
- CaixaBank Research : Financial Markets Daily Report (6 mars 2026)
- BCE : décision de politique monétaire (5 février 2026)
- BCE : audition de Christine Lagarde devant le Parlement européen (26 février 2026)
- Morgan Stanley : révision des prévisions BCE (5 mars 2026)
- Euronews : « Passage denied: Hormuz shutdown keeps oil prices on an upward trajectory » (4 mars 2026)
- CreditNews : « Inflation, énergie, taux : la BCE redoute un nouveau choc » (mars 2026)
- European Times : « Oil Prices Surge Amid Strait of Hormuz Disruption » (6 mars 2026)
- Reuters : sondage d'économistes sur les taux BCE (janvier 2026)