L'économie en « E » : quand la classe moyenne décroche et révèle un monde à trois vitesses
Bank of America identifie un nouveau paradigme : l'économie ne se divise plus en deux mais en trois. Les ménages aisés dépensent, les modestes s'endettent, et la classe moyenne, coincée entre les deux, consomme avec anxiété. La France n'est pas épargnée.

Pendant des années, les économistes ont décrit la reprise postpandémie comme une dynamique en « K » : les plus aisés progressaient, les plus modestes décrochaient. Cette grille de lecture, aussi percutante soit elle, est désormais incomplète. Selon une analyse publiée par Bank of America en février 2026, l'économie mondiale bascule vers une forme en « E », avec trois strates distinctes de comportement économique. La classe moyenne, longtemps considérée comme le pilier de la consommation, ne suit plus ni les uns ni les autres. Elle dépense, certes, mais avec une nervosité croissante qui modifie en profondeur les équilibres macroéconomiques.
De la lettre K à la lettre E : anatomie d'un changement de paradigme
Le concept d'économie en « K » a émergé dès 2020 pour illustrer la divergence brutale entre ménages aisés et ménages modestes lors de la reprise postpandémie. Les premiers, portés par la valorisation de leurs actifs financiers et immobiliers, retrouvaient rapidement leur niveau de consommation. Les seconds, frappés par les pertes d'emploi et l'inflation alimentaire, s'enfonçaient.
Heather Long, économiste en chef de Navy Federal Credit Union et ancienne chroniqueuse économique du Washington Post, a été parmi les premières à qualifier la situation de « K-shaped ». Début 2026, elle constate un glissement : « L'économie prend davantage la forme d'un E, avec trois niveaux de comportement des consommateurs au lieu de deux », explique t elle à CNBC. La barre horizontale du milieu de la lettre E représente cette classe moyenne qui se détache progressivement du peloton de tête sans pour autant rejoindre la file des plus fragiles.
Les chiffres de Bank of America : un fossé qui se creuse à trois niveaux
L'étude de Bank of America, compilée par six économistes de la banque, s'appuie sur les données transactionnelles de dizaines de millions de comptes clients. Les résultats de janvier 2026 sont sans appel.
Croissance des dépenses en glissement annuel :
- Ménages à revenus élevés : +2,5 %
- Ménages à revenus intermédiaires : +1,0 %
- Ménages à faibles revenus : +0,3 %
L'écart entre le haut et le bas du spectre a atteint son niveau le plus élevé depuis mi 2022. Plus révélateur encore, la croissance salariale accentue cette divergence : les ménages aisés affichent une progression de 3,7 % en janvier 2026 (contre 3,3 % en décembre), tandis que les classes moyennes plafonnent à 1,6 %. Cet écart salarial est le plus important en près de cinq ans.
La classe moyenne : entre prudence forcée et consommation anxieuse
Le phénomène le plus frappant concerne le comportement des ménages du milieu de la distribution. Contrairement aux plus modestes, qui recourent massivement au crédit revolving et aux solutions de paiement fractionné pour couvrir leurs dépenses courantes, les classes moyennes adoptent ce que les analystes de Bank of America qualifient de « consommation nerveuse ».
Concrètement, ces ménages n'ont pas cessé de consommer. Mais ils arbitrent de manière beaucoup plus serrée : les enseignes de distribution à bas prix captent une part croissante de leurs achats alimentaires, avec un écart de croissance de cinq points de pourcentage par rapport aux enseignes premium sur les trois dernières années. Les achats impulsifs reculent. Les abonnements non essentiels sont passés au crible. Les rénovations immobilières sont reportées.
Beth Ann Bovino, économiste en chef d'U.S. Bank, observe la même dynamique : « Nous revenons à un schéma typique d'inégalités de revenus extrêmement élevées. La concentration des revenus se situe désormais à un pic de soixante ans ». Elle souligne que les ménages à faibles revenus recourent de plus en plus à l'endettement pour financer leurs achats courants, ce qui crée un risque systémique croissant.
Le patrimoine comme ligne de fracture : les 1 % détiennent 32 % de la richesse
L'économie en « E » ne se réduit pas aux flux de revenus. La concentration du patrimoine amplifie considérablement les divergences. Selon les données de la Réserve fédérale américaine, le patrimoine net du 1 % le plus riche a atteint 32 % de la richesse totale des ménages au troisième trimestre 2025, un record historique. Les 50 % les moins fortunés ne détiennent collectivement que 2,5 % du patrimoine total.
Pour donner un ordre de grandeur : le patrimoine des 0,1 % les plus riches (24 890 milliards de dollars) représente près de six fois celui de la moitié la plus modeste de la population (4 250 milliards). Depuis 2010, la richesse du sommet a progressé de 281 %, contre 1 189 % pour les 50 % les moins dotés (en partant d'une base extrêmement faible de 330 milliards).
Matt Schoeppner, économiste senior chez U.S. Bank, prévient que cette polarisation de la base de consommateurs crée « des défis significatifs pour les entreprises qui dépendent de la demande de masse ». Les secteurs du commerce de détail, de l'hôtellerie et des services discrétionnaires sont les plus exposés.
La France dans le miroir : une économie en « E » qui ne dit pas son nom
Si le concept d'économie en « E » a émergé de données américaines, la France présente des symptômes remarquablement similaires. Les chiffres de l'INSEE et de Force Ouvrière, publiés sur la base des données 2019 à 2023, dressent un constat édifiant.
Évolution du pouvoir d'achat par catégorie de revenus (2021 à 2023) :
- 20 % les plus aisés : +0,4 % à +1,2 %
- 60 % du milieu (classes moyennes) : −0,3 % à −0,8 %
- 10 % les plus modestes : +0,3 %
Le constat est saisissant : en France, la classe moyenne est la seule catégorie dont le pouvoir d'achat a reculé sur cette période. Les plus modestes ont bénéficié des dispositifs de soutien (chèques énergie, revalorisations sociales), les plus aisés ont profité de la hausse de leurs revenus du patrimoine. Le milieu n'a bénéficié ni de l'un ni de l'autre.
Sur la période 2019 à 2023, le pouvoir d'achat global n'a progressé que de 1,9 %, mais cette hausse est entièrement portée par les revenus du patrimoine (+230 € par unité de consommation) et les baisses d'impôts (+100 €). Les salaires réels, eux, ont reculé de 2 %.
Patrimoine français : 48 % de la richesse aux mains des 10 % les plus dotés
Les données patrimoniales de l'INSEE pour 2024 confirment l'ampleur de la fracture. Le patrimoine brut médian des ménages français s'établit à 205 100 €, mais cette moyenne masque des disparités considérables.
- Les 10 % les plus dotés détiennent 48 % du patrimoine brut total
- Les 5 % les plus riches en concentrent 34 %
- Les 50 % les moins fortunés ne possèdent que 7 % du total
- Le coefficient de Gini patrimonial atteint 0,652, un niveau élevé
La composition du patrimoine varie radicalement selon la strate. Les 30 % les plus modestes disposent essentiellement d'une épargne résiduelle (68 % de leur patrimoine), sans immobilier. Les classes moyennes (patrimoine entre 112 100 et 857 700 €) sont massivement exposées à l'immobilier, qui représente environ 70 % de leur richesse. Les 10 % les plus aisés diversifient davantage : 53 % d'immobilier, 24 % d'actifs financiers et 19 % de patrimoine professionnel.
Cette structure patrimoniale rend les classes moyennes françaises particulièrement vulnérables aux variations des taux d'intérêt et des prix immobiliers, là où les ménages les plus aisés disposent de leviers de diversification plus nombreux.
Le choc énergétique de 2026 : un accélérateur d'inégalités
L'irruption du conflit au Moyen Orient fin février 2026 et la perturbation du détroit d'Ormuz ont brutalement rappelé que l'énergie reste le premier vecteur de transmission des chocs géopolitiques aux ménages. En France, l'inflation est passée de 0,9 % en février à 1,7 % en mars 2026, portée par une hausse de 7,3 % des prix de l'énergie en rythme annuel.
L'INSEE anticipe que l'inflation pourrait atteindre ou dépasser les 2 % au printemps 2026. Cette accélération frappe de manière asymétrique : les données historiques montrent que les 10 % de ménages les plus exposés subissent une inflation supérieure de 3,2 points à celle des 10 % les moins exposés. Entre septembre 2021 et décembre 2023, les premiers ont subi une hausse des prix de 13,9 %, contre 10,7 % pour les seconds.
Par ailleurs, le taux d'épargne des ménages français reste anormalement élevé, à environ 18 % du revenu disponible brut au troisième trimestre 2025, soit trois points au-dessus de la moyenne prépandémique (15 %). Cette « sur épargne » reflète moins un excès de revenus qu'une anxiété profonde face à l'avenir : les Français épargnent par précaution, pas par abondance.
Les implications pour les épargnants et investisseurs français
L'émergence de l'économie en « E » a des conséquences directes sur les stratégies patrimoniales.
Pour les ménages à patrimoine élevé
La diversification reste un atout structurel. Les actifs financiers (actions, obligations, fonds) et le patrimoine professionnel offrent une protection relative contre l'érosion du pouvoir d'achat. Les SCPI à rendement élevé (entre 4,5 % et 5,5 % annuels en 2026) et l'or physique (rendement moyen historique de 7,2 % sur vingt ans) constituent des amortisseurs pertinents.
Pour les classes moyennes
La concentration du patrimoine sur l'immobilier (environ 70 %) représente un risque en période de hausse des taux. Plusieurs leviers méritent attention : la renégociation des contrats récurrents (73 % des consommateurs qui renégocient obtiennent une réduction moyenne de 15 % selon une enquête récente), le changement de fournisseur d'énergie (jusqu'à 200 € d'économies annuelles), et la constitution progressive d'un fonds de précaution couvrant six à douze mois de charges courantes.
Pour les plus modestes
Le recours croissant au crédit pour financer les dépenses courantes constitue un signal d'alerte. Les dispositifs d'épargne réglementée (Livret A, LDDS) restent des refuges accessibles, tandis que les aides publiques (chèque énergie, prime d'activité revalorisée de 0,8 % au 1er avril 2026) contribuent à atténuer le choc sans résoudre le problème structurel.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs indicateurs permettront de mesurer l'ampleur de la fracture en « E » dans les mois à venir.
- L'indice des prix à la consommation de mars (CPI américain), attendu le 10 avril, pourrait afficher une accélération brutale à 3,4 % en rythme annuel, sous l'effet du choc pétrolier. La composante « core » (hors alimentation et énergie) sera déterminante : un résultat supérieur à 0,4 % signalerait une diffusion de l'inflation au-delà de l'énergie.
- Les minutes du FOMC du 8 avril révéleront le degré de préoccupation de la Fed face au risque de stagflation, un scénario particulièrement défavorable pour les classes moyennes.
- Les résultats des entreprises du premier trimestre, à commencer par Delta Air Lines (8 avril) et les grandes banques américaines (semaine suivante), donneront une lecture sectorielle de l'impact de l'économie à trois vitesses sur les marges et la demande.
- En France, la prochaine publication de l'INSEE sur l'inflation d'avril et les données de collecte nette de l'assurance vie fourniront un thermomètre du comportement des épargnants face à l'incertitude.
L'économie en « E » n'est pas un accident conjoncturel. C'est le reflet d'une transformation structurelle où la croissance économique globale coexiste avec un décrochage silencieux de ceux qui, jusqu'ici, en constituaient le socle. Pour les épargnants français, cette réalité appelle une vigilance accrue et une diversification raisonnée des placements.