Le 10 mars 2026, Deutsche Bank a relevé sa recommandation sur le secteur technologique américain et européen, passant de « sous-pondération » à « neutre », tout en adoptant une position de « surpondération » sur les valeurs logicielles. Ce changement de cap majeur intervient après six mois de vente massive qui a vu le secteur du logiciel européen chuter de 23 % et son homologue américain reculer de 19 %, selon les stratégistes de la banque Maximilian Uleer, Carolin Raab et Francesca Mazzali.
Retour sur la « SaaSpocalypse » : six mois de panique
Tout a commencé fin janvier 2026, lorsque Anthropic a lancé Claude Cowork, un agent IA capable d'automatiser des tâches complexes pour les utilisateurs non techniques. En quelques jours, près de 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière se sont évaporés du secteur logiciel mondial. L'indice S&P 500 Software and Services a perdu environ 8 % en une seule semaine, tandis que l'ETF iShares Expanded Tech Software (IGV) plongeait de plus de 30 % par rapport à ses sommets de fin 2025.
Les victimes ont été nombreuses. Thomson Reuters a enregistré sa pire journée historique avec un recul de 15,83 %. LegalZoom a chuté de 19,68 %. En Europe, Dassault Systèmes a subi sa plus forte baisse en plus de vingt ans, perdant près de 20 % après des résultats décevants et des prévisions de croissance limitées à 3 % à 5 % pour 2026. SAP a reculé de 17 % en une seule séance, effaçant plus de 40 milliards d'euros de capitalisation.
Les investisseurs redoutaient que les outils d'IA générative permettent aux entreprises de développer leurs propres solutions en interne, rendant obsolète le modèle SaaS (Software as a Service). Les budgets informatiques des directeurs des systèmes d'information commençaient à se réorienter massivement vers l'infrastructure IA, au détriment des licences logicielles traditionnelles.
L'argument de Deutsche Bank : les fondamentaux résistent
La thèse de Deutsche Bank repose sur un constat factuel : les résultats financiers du quatrième trimestre 2025 racontent une tout autre histoire que celle de la panique boursière. Les bénéfices du secteur logiciel américain ont progressé de 29 % sur la période. Plus de 70 % des composantes de l'ETF IGV ont dépassé les attentes en matière de chiffre d'affaires, et près de 80 % ont fait mieux que prévu sur le bénéfice net.
L'équipe de stratégistes a poussé sa recherche jusqu'à interroger « divers experts, généralistes, Gemini, ChatGPT et Claude » pour aboutir à un constat sans appel : aucune entreprise du secteur ne prévoit d'impact négatif de l'IA sur ses revenus en 2026. Les valorisations, comprimées à des niveaux inédits depuis le milieu des années 2010 (le ratio cours/ventes est passé de 9x à 6x, le ratio cours/bénéfices anticipé de 35x à environ 20x), offrent selon la banque un point d'entrée attractif.
Des signaux de reprise déjà visibles
Plusieurs indicateurs appuient cette analyse. Oracle a publié des résultats supérieurs aux attentes avec un chiffre d'affaires de 17,2 milliards de dollars (consensus : 16,9 milliards), un carnet de commandes de 553 milliards de dollars et des investissements de 18,64 milliards. La société a relevé ses prévisions de revenus pour l'exercice 2027 à 90 milliards de dollars, bien au-dessus du consensus de 86,7 milliards.
ServiceNow anticipe un chiffre d'affaires par abonnement allant jusqu'à 3,66 milliards de dollars au premier trimestre 2026, soit une croissance d'environ 21,5 % sur un an. La plateforme Agentforce de Salesforce a atteint 800 millions de dollars de revenus récurrents annuels au quatrième trimestre, en hausse de 169 % sur un an, prouvant que l'IA peut aussi être un moteur de croissance pour les éditeurs établis.
Le paradoxe soulevé par Bank of America
Cette lecture rejoint l'analyse de Vivek Arya, analyste senior chez Bank of America, qui avait pointé dès début février une « incohérence logique » dans le raisonnement du marché. Selon lui, les investisseurs intégraient simultanément deux scénarios contradictoires : que les dépenses d'investissement en IA s'effondreraient en raison d'un retour sur investissement insuffisant, et que l'IA serait si puissante qu'elle rendrait tous les logiciels existants obsolètes. « Les deux issues ne peuvent pas se produire en même temps », avait alors souligné l'analyste.
Bank of America projette que les dépenses d'investissement en IA quadrupleront pour atteindre 1 200 milliards de dollars d'ici 2030, signe que le marché de l'infrastructure continue de croître. La banque américaine comparait la vague de ventes à la réaction « disproportionnée » qui avait suivi l'annonce de DeepSeek en janvier 2025, un épisode qui s'était avéré être une opportunité d'achat.
Le paysage européen : des opportunités après le choc
En Europe, le tableau est contrasté. SAP reste considéré par plusieurs analystes, dont ceux de HSBC, comme l'un des mieux positionnés pour prospérer à l'ère de l'IA, aux côtés de RELX, Amadeus, Capgemini et Sage. Toutefois, Morningstar estime qu'un rebond complet des valeurs logicielles européennes pourrait prendre plus de douze mois, en raison d'une visibilité sur les bénéfices encore limitée.
Deutsche Bank identifie également des opportunités dans les secteurs cycliques allemands, notamment l'industrie et les matériaux de construction, qui ont reculé récemment malgré le soutien intact du plan budgétaire de Berlin de 500 milliards d'euros pour les infrastructures. Cette recommandation s'inscrit dans une logique de rotation sectorielle plus large, où les investisseurs cherchent à se repositionner sur des actifs décotés.
L'ETF IGV comme baromètre de la reprise
L'ETF IGV, qui constitue la référence du secteur logiciel, a amorcé un rebond début mars. Après avoir touché un plancher de 76,26 dollars, il s'échangeait à 85,67 dollars le 10 mars, affichant un gain de plus de 5 % sur la semaine, et ce malgré les turbulences géopolitiques liées au conflit avec l'Iran. Ce mouvement haussier s'est accéléré avec la publication de l'analyse de Deutsche Bank, les valeurs Salesforce, ServiceNow, Atlassian et Adobe gagnant plus de 4 % en séance.
JP Morgan a également pris position en faveur du secteur, jugeant que la correction était « exagérée » et que les craintes liées à la disruption par l'IA reposaient sur une « logique défaillante ». Le président de Spectra Markets, Brent Donnelly, a évoqué la possibilité d'un « super squeezy rally », suggérant que les craintes sur les dépenses en IA ont atteint leur paroxysme.
Ce qu'il faut surveiller dans les semaines à venir
Plusieurs catalyseurs pourraient confirmer ou infirmer la thèse de Deutsche Bank. La réunion du FOMC prévue les 17 et 18 mars sera déterminante : un maintien des taux à 3,50 % à 3,75 % est largement anticipé, mais le « dot plot » pourrait signaler un ou deux abaissements de taux supplémentaires en 2026, ce qui soutiendrait les valorisations des valeurs de croissance à duration longue comme les logiciels.
La saison des résultats du premier trimestre, qui débutera en avril, fournira les premières preuves concrètes de l'impact réel de l'IA sur les revenus des éditeurs. Si les entreprises confirment que l'IA génère des revenus supplémentaires plutôt que de cannibaliser les abonnements existants, le scénario de rebond durable se renforcera.
Enfin, l'évolution des prix du pétrole et du conflit irano-américain restera un facteur de risque transversal. La chute de 11,94 % du WTI le 10 mars a redonné de l'air aux marchés, mais la volatilité géopolitique pourrait à tout moment éclipser les fondamentaux sectoriels.
Implications pour les investisseurs français
Pour les épargnants exposés au secteur technologique via des fonds actions ou des ETF, l'analyse de Deutsche Bank invite à reconsidérer les positions. Les valeurs logicielles européennes, notamment SAP, Dassault Systèmes et Capgemini, s'échangent à des niveaux de valorisation que le marché n'avait plus vus depuis près d'une décennie. Cette décote reflète une prime de risque liée à l'IA qui, selon plusieurs banques d'investissement, est désormais excessive.
La prudence reste de mise : trois conditions doivent être réunies pour un rebond durable, selon les analystes. Des conditions financières plus accommodantes, une meilleure visibilité sur les bénéfices, et un changement de perception de l'IA, passant de menace à levier de monétisation. Deux de ces trois conditions semblent se matérialiser progressivement.