Défaillances d'entreprises en France : le cap des 69 000 faillites franchi, un record absolu
La Banque de France révèle 69 392 défaillances d'entreprises sur douze mois à fin février 2026, en hausse de 4,6 %. L'agriculture (+18,7 %) et les services aux entreprises (+9,9 %) sont les secteurs les plus touchés. L'échéance des PGE cet été inquiète les experts.

Un record historique confirmé par la Banque de France
Les chiffres publiés le 3 avril 2026 par la Banque de France ne laissent aucune place au doute : 69 392 entreprises ont fait l'objet d'une procédure collective sur les douze mois achevés en février 2026, soit une progression de 4,6 % par rapport à la même période un an plus tôt. Ce total dépasse le précédent record de 68 574 procédures enregistré en 2025, lui même le plus élevé depuis 35 ans.
La dynamique s'accélère pour le deuxième mois consécutif : en janvier 2026, le cumul sur douze mois s'établissait déjà à 69 001 défaillances (+4,1 %). La moyenne historique 2010 à 2019 se situait autour de 59 300 procédures annuelles. Le niveau actuel la dépasse donc de 17 %.
Les microentreprises, premières victimes de la vague
Les structures de moins de dix salariés concentrent l'écrasante majorité des procédures. Les microentreprises totalisent 63 842 défaillances (+4,3 % sur un an), soit 92 % du total. Les très petites entreprises (TPE) affichent une progression encore plus marquée, avec une hausse de 9,5 %. Les petites entreprises suivent à +6,4 %, tandis que les entreprises de taille moyenne enregistrent une augmentation de 10,2 %.
Les grandes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ne sont pas épargnées : 64 d'entre elles ont fait l'objet d'une procédure sur la période, en hausse de 3,2 %. En 2025, 46 structures de plus de 100 salariés avaient fait défaut, menaçant à elles seules 10 000 emplois.
Agriculture, services et transport : les secteurs les plus fragilisés
L'analyse sectorielle met en lumière des disparités considérables. Le secteur agricole, sylvicole et de la pêche subit la plus forte progression avec 1 730 défaillances, soit un bond de 18,7 % sur un an. Les causes sont multiples : pression sur les marges, aléas climatiques, hausse des coûts de l'énergie et volatilité des prix des intrants.
Les services aux entreprises enregistrent 8 731 défaillances (+9,9 %), reflet des difficultés de trésorerie que connaissent les prestataires confrontés aux retards de paiement de leurs clients. Le transport et l'entreposage affiche 3 266 procédures (+8,8 %), pénalisé par la flambée des coûts du carburant liée au conflit en Iran et au détroit d'Ormuz.
L'hébergement et la restauration, avec 9 393 défaillances (+7,6 %), continue de souffrir malgré la reprise du tourisme. La hausse des coûts alimentaires et énergétiques, conjuguée à des marges structurellement faibles, fragilise un secteur où le taux de rotation des établissements reste très élevé.
Des secteurs en relative accalmie
Tous les compartiments de l'économie ne suivent pas cette trajectoire. La construction affiche un recul de 2,1 % de ses défaillances, après avoir été l'un des secteurs les plus touchés en 2024 et 2025 avec 14 723 procédures cumulées. Les activités financières et d'assurance reculent également de 1 %, et l'immobilier ne progresse que de 0,5 %.
Le spectre des PGE plane sur l'été 2026
L'un des facteurs de risque les plus surveillés par les économistes reste l'échéance des prêts garantis par l'État (PGE). Distribués à plus de 680 000 entreprises pendant la crise sanitaire pour un montant total de 144,5 milliards d'euros, ces prêts arrivent massivement à leur terme à l'été 2026. Le capital restant dû s'élève encore à 69,2 milliards d'euros, dont la majeure partie est constituée de PGE à cinq ans d'amortissement.
Si le gouvernement a prolongé jusqu'au 31 décembre 2026 la possibilité de rééchelonner ces prêts sur deux à quatre années supplémentaires (jusqu'à dix ans au total), cette mesure ne suffira pas pour toutes les structures concernées. Les TPE, qui ont contracté 27,4 milliards d'euros de PGE, sont particulièrement vulnérables. Selon la Banque de France, le taux d'appel en garantie s'établit à 4,2 %, un niveau contenu mais qui masque des situations très hétérogènes d'un secteur à l'autre.
150 000 emplois menacés : l'onde de choc sociale
L'impact humain de cette vague de défaillances est considérable. Sur les dix premiers mois de 2025, plus de 150 000 emplois ont été menacés par des procédures collectives, dont 37 000 directement liés à des liquidations judiciaires et 93 000 concernés par des redressements. L'AGS (Association pour la gestion du régime de Garantie des créances des Salariés) a versé 1,7 milliard d'euros sur la même période, en hausse de 5,7 %.
José Bardaji, directeur des études du groupe BPCE, résume la situation : « La croissance sera mesurée en 2026, proche de son potentiel de 1 %. Les derniers mois de remboursement de la dette Covid et les énormes aléas liés aux incertitudes géopolitiques maintiennent la pression sur les entreprises les plus fragiles. »
La Charte de confiance : prévenir plutôt que guérir
Face à l'ampleur du phénomène, le gouvernement a changé de stratégie. Le 10 février 2026, Serge Papin, ministre des Petites et Moyennes Entreprises, a lancé la Charte de confiance, un dispositif réunissant une trentaine de signataires parmi lesquels la Banque de France, l'Urssaf, les fédérations bancaires et les ordres professionnels.
Le principe est de détecter les premiers signaux faibles (retards de dépôt de comptes, impayés fiscaux ou sociaux) pour déclencher une prise de contact proactive avec les dirigeants. « Si les entrepreneurs ne viennent pas chercher les outils, nous devons aller vers eux », a souligné Pierre Pelouzet, médiateur des entreprises.
Serge Papin a rappelé un chiffre éloquent : près de 25 % des faillites s'expliquent par des retards de paiement, représentant 15 milliards d'euros de trésorerie bloquée au détriment des PME. Deux propositions de loi visant à durcir les sanctions contre les mauvais payeurs sont actuellement en discussion.
« Nous voulons inverser la courbe des défaillances. Quand l'intervention est précoce, 70 % des entreprises trouvent une solution. Quand elle est tardive, 70 % finissent en liquidation. »
Serge Papin, ministre des PME, 10 février 2026
La France, mauvaise élève européenne
La comparaison internationale est peu flatteuse pour l'Hexagone. Selon les données de la fondation IFRAP, la hausse des défaillances en France depuis 2021 atteint 150 %, le troisième taux le plus élevé de l'Union européenne derrière la Grèce et la Hongrie. La moyenne de l'UE se situe à 67 %, celle de la zone euro à 75 %.
Plusieurs facteurs structurels expliquent cet écart. Les marges des entreprises non financières françaises sont tombées à 31,4 % au deuxième trimestre 2025, contre 32,9 % en 2023, selon l'INSEE. Les dépenses énergétiques des entreprises industrielles ont doublé, passant de 6,7 % du chiffre d'affaires en 2019 à environ 12 % en 2022, un choc dont les effets se font encore sentir.
Le taux d'épargne des ménages, grimpé à environ 19 % du revenu disponible (le plus haut depuis la fin des années 1970 hors période Covid), illustre la prudence des consommateurs français. Cette retenue freine la demande intérieure et pèse sur le chiffre d'affaires des entreprises, en particulier dans le commerce de détail.
2026 : vers une stabilisation ou une nouvelle accélération ?
Les projections divergent selon les analystes. Les économistes du groupe BPCE tablent sur 69 000 défaillances pour l'ensemble de l'année 2026, un chiffre proche du niveau actuel mais légèrement inférieur au pic de 2025 si la tendance se stabilise. L'observatoire note que le climat des affaires est revenu « à un niveau très proche de sa moyenne de long terme », signe d'une amélioration du moral entrepreneurial depuis l'automne.
D'autres experts se montrent plus optimistes. L'étude conjointe d'AU Group et d'EY Parthenon anticipe une stabilisation autour de 65 000 procédures, arguant que le pic de la construction (qui ne progresse plus que de 1,7 % au T4 2025, contre 10 % au T4 2024) est derrière nous.
La prudence reste toutefois de mise. L'échéance des PGE cet été, la persistance du choc énergétique lié au conflit iranien, et l'incertitude autour des tarifs douaniers américains (dont les nouveaux droits sur l'acier et l'aluminium entrent en vigueur ce 6 avril) constituent autant de facteurs susceptibles de relancer la spirale des faillites.
Un signal encourageant : la création d'entreprises résiste
Dans ce paysage assombri, la dynamique entrepreneuriale reste un motif d'espoir. Près de 1,19 million de créations d'entreprises ont été enregistrées sur douze mois à fin février 2026, en hausse de 7,3 % sur un an. Ce chiffre témoigne de la vitalité du tissu économique français, même si le solde net entre créations et disparitions s'est considérablement réduit.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains mois
Plusieurs échéances détermineront si 2026 marquera le pic des défaillances ou le début d'une nouvelle phase d'aggravation. L'arrivée à terme massive des PGE entre juin et septembre concentre l'essentiel des inquiétudes. L'évolution du prix du pétrole (le Brent se négocie autour de 107 dollars le baril) conditionnera la facture énergétique des entreprises. Enfin, la saison des résultats du premier trimestre 2026, qui débute cette semaine avec les grandes banques américaines, donnera le ton sur la conjoncture mondiale.
Pour les épargnants et les investisseurs, cette vague de défaillances appelle à la vigilance sur les placements exposés au tissu PME français : fonds de dette privée, crowdlending, et dans une moindre mesure, certaines SCPI investies en locaux commerciaux ou en bureaux de petite taille dont les locataires pourraient être fragilisés.