Carburant en France : 1 745 stations à sec, fin du plafonnement TotalEnergies et pouvoir d'achat sous tension
Le gazole atteint 2,25 € le litre, un record depuis 1985. Plus de 1 700 stations sont en rupture partielle et le plafonnement TotalEnergies prend fin le 7 avril. Le gouvernement annonce 70 millions d'euros d'aide ciblée.

Le prix du gazole a franchi la barre des 2,25 euros le litre en France, un niveau jamais atteint depuis la création de l'indice de référence en 1985. Le SP95 E10 dépasse désormais les 2 euros, tandis que le SP98 s'affiche à 2,09 euros. En cinq semaines, le gazole a bondi de 52 centimes, soit une hausse de 30 %, portée par l'envolée du baril de Brent qui est passé de 70 à plus de 110 dollars depuis le déclenchement du conflit au Moyen Orient le 28 février 2026.
Plus de 1 700 stations en rupture partielle
Selon le site de référence Carbu.com, 1 745 points de vente sur environ 10 000 en France métropolitaine affichaient au moins une rupture de stock au 1er avril, soit 15 % du réseau national. Le détail révèle l'ampleur du phénomène : 750 stations manquent de gazole, 637 de SP95, 635 de SP98 et 484 de E10. Environ 60 % des stations touchées appartiennent au réseau TotalEnergies.
La progression a été fulgurante. Le 28 février, seules 60 stations signalaient des difficultés. Le 27 mars, on en comptait 537. Le 31 mars, plus de 1 000 points de vente étaient concernés. Au 1er avril, 69 % des stations étaient en rupture de SP95 selon les relevés du ministère de l'Énergie.
Le plafonnement TotalEnergies prend fin ce 7 avril
Depuis le 12 mars, TotalEnergies plafonne le prix de l'essence à 1,99 euro le litre et celui du gazole à 2,09 euros dans ses 3 300 stations métropolitaines. Cette mesure, prolongée une première fois fin mars pour couvrir le weekend de Pâques, s'achève définitivement le 7 avril au soir.
L'écart avec la moyenne nationale est significatif : le gazole affiché chez TotalEnergies coûte 14 centimes de moins que la moyenne de 2,23 euros relevée ailleurs. Ce différentiel a provoqué un afflux massif de clients vers les stations du groupe, créant un déséquilibre logistique que l'entreprise a elle même reconnu.
« Nous constatons principalement une augmentation du trafic dans nos stations, liée aux prix plafonnés. Nous ajustons notre logistique pour réapprovisionner les stocks le plus rapidement possible. »
Porte parole de TotalEnergies, déclaration au Populaire du Centre
Dès le 8 avril, les automobilistes constateront une hausse de plusieurs centimes au litre. Pour un plein de 50 litres de gazole, la facture pourrait augmenter de 7 à 10 euros par rapport au tarif plafonné, selon les estimations des comparateurs de prix.
Qui continuera à bénéficier d'un tarif préférentiel ?
Les clients détenteurs d'un contrat d'électricité et de gaz chez TotalEnergies conservent un plafond à 1,94 euro le litre tous carburants confondus jusqu'au 16 avril. Après cette date, le tarif remontera à 1,99 euro. Cette offre liée illustre la stratégie du groupe pour fidéliser sa clientèle au delà de la seule distribution de carburant.
Pourquoi cette pénurie n'est pas un problème d'approvisionnement
Le gouvernement insiste sur un point essentiel : la France ne manque pas de pétrole. Maud Bregeon, porte parole du gouvernement, a rappelé que le pays dispose de « 100 millions de barils dans ses réserves stratégiques » et a déjà engagé la libération de 14,5 millions de barils dans le cadre de l'accord coordonné par l'Agence internationale de l'énergie (AIE).
Cet accord, conclu le 11 mars entre les 32 pays membres de l'AIE, prévoit la mise sur le marché de 400 millions de barils, la plus importante opération de déstockage stratégique de l'histoire de l'agence. En France, les réserves sont gérées par la SAGESS, avec une répartition de 30 % de brut, 50 % de gazole, 9 % d'essence et 7,8 % de kérosène.
La pénurie actuelle résulte donc d'un effet de panique, pas d'une insuffisance physique. Les automobilistes, anticipant des hausses futures, remplissent leurs réservoirs au maximum, ce qui sature les capacités logistiques de livraison.
Un choc inégalement réparti sur le territoire
Toutes les régions ne sont pas affectées de la même manière. Le Territoire de Belfort enregistre le taux de rupture le plus élevé avec 35 % des stations touchées. L'Indre et Loire atteint 23,3 %, le Tarn et Garonne 22,7 %, le Puy de Dôme 22 % et le Lot et Garonne 21 %. À l'échelle nationale, le taux de rupture en gazole est redescendu à 13,2 % au 4 avril, signe d'une stabilisation progressive.
Trois facteurs aggravants expliquent ces disparités : la densité du réseau TotalEnergies (plus touchées car plafonnées), les délais logistiques en zone rurale et les pics de consommation liés aux départs en vacances de Pâques.
Les transporteurs routiers au bord de la rupture
Le carburant représente 25 à 35 % des coûts d'exploitation d'un transporteur routier, pour des marges qui dépassent rarement 1 à 2 %. Le passage du gazole de 1,36 euro à 1,90 euro le litre génère un surcoût de 15 euros tous les 100 kilomètres pour un poids lourd consommant entre 28 et 32 litres.
Plus de 600 entreprises de transport ont déjà déposé le bilan au premier semestre 2026. Le 30 mars, entre 150 et 200 camions ont convergé vers le périphérique parisien lors d'une opération « escargot » organisée depuis le Cours de Vincennes. Les transporteurs exigent une aide structurelle, jugeant les 50 millions d'euros débloqués par le gouvernement très insuffisants au regard de l'ampleur de la crise.
« Il y aura des pénuries, des rayons vides. Comment voulez vous qu'on y arrive ? »
Témoignage d'un chauffeur routier, France 3 Nouvelle Aquitaine
Le plan gouvernemental de 70 millions d'euros en détail
Le gouvernement a présenté un plan de soutien chiffré à 70 millions d'euros pour le mois d'avril. La répartition cible les secteurs les plus exposés au renchérissement de l'énergie.
- Transport routier : 50 millions d'euros sous forme d'aide forfaitaire équivalente à 20 centimes par litre, réservée aux TPE et PME justifiant de difficultés économiques majeures
- Pêche : remboursement de 20 centimes par litre sur les factures de carburant des navires, le poste énergie représentant jusqu'à 35 % des coûts du secteur
- Agriculture : exonération totale d'accise sur le gazole non routier (GNR) en avril, pour un coût estimé à 14 millions d'euros
Bpifrance lance également un « prêt flash carburants » plafonné à 50 000 euros, accessible dès le 13 avril, destiné aux petites entreprises confrontées à des tensions de trésorerie. Des reports de cotisations sociales et des étalements d'échéances fiscales complètent le dispositif.
Pourquoi le gouvernement refuse de reproduire le modèle 2022
En 2022, lors de la crise liée à l'invasion de l'Ukraine, le gouvernement avait mobilisé 400 millions d'euros d'aides directes au carburant. Le ministre des Comptes publics David Amiel a prévenu que toute aide de l'État sera compensée par des coupes budgétaires équivalentes, soulignant les contraintes d'un déficit public prévu à 4,7 % du PIB en 2026.
L'approche privilégiée est désormais la sobriété énergétique : réduction des vitesses sur route, encouragement du télétravail, incitations au covoiturage et soutien à la transition vers les véhicules électriques. Le gouvernement assume un virage structurel, refusant les subventions massives à la consommation de carburant fossile.
Ce que cela signifie pour votre budget
Un ménage français parcourant en moyenne 12 000 kilomètres par an avec un véhicule consommant 6 litres aux 100 kilomètres dépense actuellement environ 1 620 euros en carburant, contre 1 020 euros avant la crise. Le surcoût annuel atteint donc 600 euros, soit 50 euros par mois de pouvoir d'achat en moins.
La revalorisation de la prime d'activité de 50 euros par mois, effective depuis le 1er avril pour près de 3 millions de foyers, compense en partie ce choc pour les ménages modestes. Mais pour les classes moyennes non éligibles à cette aide, la facture pèse directement sur l'épargne et la consommation courante.
La fiscalité sur le carburant accentue l'effet. L'accise s'élève à 60,8 centimes par litre de gazole et 67 centimes par litre de SP95 E10, auxquels s'ajoutent 20 % de TVA et 5 à 6 centimes de contribution aux certificats d'économie d'énergie. Au total, les prélèvements obligatoires représentent environ 45 % du prix à la pompe.
L'Europe face au spectre du rationnement
La France n'est pas un cas isolé. La Grèce, la Slovaquie et l'Inde ont déjà instauré des mesures de rationnement du carburant. La Slovénie, première nation de l'Union européenne à franchir ce cap, limite les achats à 50 litres par jour et par personne, ou 200 litres pour les professionnels.
L'UE évalue « toutes les possibilités », y compris le rationnement et des libérations supplémentaires de réserves stratégiques, pour faire face à ce que les responsables européens qualifient de choc énergétique « durable ». Le détroit d'Ormuz, large de seulement 54 kilomètres à son point le plus étroit, voit transiter un cinquième de la production mondiale de pétrole. Tant que le conflit persiste, la tension sur les approvisionnements restera élevée.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains jours
Plusieurs échéances vont déterminer l'évolution de cette crise. Le plafonnement TotalEnergies prend fin le 7 avril, ce qui pourrait relancer les achats de panique. La date butoir fixée par Washington à Téhéran pour rouvrir le détroit d'Ormuz expire le 8 avril. Les négociations pour un cessez le feu de 45 jours, sous médiation des pays du Golfe, restent incertaines.
Côté français, l'annonce des modalités précises du prêt flash Bpifrance le 13 avril et l'éventuel prolongement des mesures d'aide au delà du mois d'avril constitueront les prochains rendez vous décisifs pour les professionnels et les ménages.