Le groupe Carrefour a dévoilé ce mardi 18 février son troisième plan stratégique sous la direction d'Alexandre Bompard, baptisé « Carrefour 2030 ». Ce programme, qui couvre la période 2026 à 2030, repose sur trois piliers : le recentrage géographique sur la France, l'Espagne et le Brésil, une offensive sur les produits frais, et une accélération technologique portée par l'intelligence artificielle. Le marché a toutefois accueilli ces annonces avec scepticisme, le titre Carrefour reculant de 4,84 % pour clôturer en dernière position du CAC 40.
Des résultats 2025 en demi-teinte
Les annonces interviennent au lendemain de la publication des résultats annuels 2025, qui ont révélé un bilan contrasté. Le chiffre d'affaires du groupe a atteint 91,48 milliards d'euros, en progression de 2,8 % à données comparables. Toutefois, le résultat net a chuté à 319 millions d'euros, contre 723 millions l'année précédente, principalement en raison de la cession des activités italiennes qui a généré un impact négatif de 657 millions d'euros.
Le résultat opérationnel courant s'est établi à 2,158 milliards d'euros, en repli de 5,4 %, tandis que l'EBITDA a atteint 4,506 milliards d'euros, en légère baisse de 0,4 % mais en hausse de 3,4 % à taux de change constants. Le bénéfice par action s'est inscrit à 1,60 euro, contre 1,74 euro précédemment. En France, la croissance des ventes à périmètre comparable a atteint 0,4 % (hors carburant), avec une performance solide en proximité (+4,4 %) mais un recul des hypermarchés de 1,1 %.
Trois marchés prioritaires, des cessions en série
Le cœur du plan Carrefour 2030 repose sur un recentrage géographique radical. Les trois marchés prioritaires (France, Espagne, Brésil) représentent déjà 85 % du chiffre d'affaires du groupe. Pour les autres pays, la direction a indiqué que « toutes les options stratégiques restent ouvertes », du maintien avec croissance organique à la cession totale ou partielle.
Cette logique de recentrage a déjà produit des résultats concrets. La filiale italienne a été cédée en novembre 2025. La vente de la filiale roumaine à Paval Holding, pour 823 millions d'euros, a été annoncée. Les activités en Pologne, en Argentine et en Belgique font l'objet d'une revue stratégique.
En France, Carrefour vise une part de marché de 25 % d'ici 2030, contre 21,4 % actuellement. Au Brésil, l'objectif est fixé à 20 %. En Espagne, le groupe entend consolider sa position de numéro deux avec une expansion de 50 % de son parc de magasins.
L'offensive technologique : Vusion, Google et le magasin intelligent
L'un des éléments les plus marquants du plan concerne l'accélération technologique. Carrefour a signé un partenariat stratégique avec Vusion, spécialiste des solutions de digitalisation pour le commerce, afin de déployer le « magasin intelligent » à grande échelle. L'accord prévoit l'équipement de l'ensemble des hypermarchés et supermarchés français d'ici 2030 avec des étiquettes électroniques de dernière génération, des rails connectés et des caméras alimentées par l'intelligence artificielle.
La technologie Captana, intégrée au partenariat, utilise des micro-caméras pour détecter en temps réel les ruptures de stock, les erreurs de prix et les anomalies de planogramme. L'investissement est estimé à plus de 150 millions d'euros sur la durée du plan.
« En s'alliant avec Vusion, champion français de la tech à rayonnement mondial, nous propulsons nos magasins dans une nouvelle ère »
Alexandre Bompard, PDG de Carrefour
Par ailleurs, Carrefour est devenu le premier distributeur alimentaire européen à adopter le protocole Universal Commerce (UCP) de Google, permettant aux consommateurs d'effectuer leurs achats directement via les agents IA Gemini de Google. Cette intégration dans le « commerce agentique » positionne Carrefour aux côtés de Walmart, qui a déployé la même technologie aux États-Unis.
Un milliard d'économies et la montée en puissance des marques propres
Le plan prévoit un programme d'économies d'un milliard d'euros par an, alimenté par trois leviers : les gains en approvisionnement (notamment via l'alliance d'achat Concordis avec la Coopérative U), la simplification des structures de siège, et les gains de productivité permis par l'IA.
La part des marques de distributeur (MDD) dans les ventes doit passer de 38 % en 2025 à 40 % en 2030. Cette montée en puissance s'accompagne d'un investissement annuel de 200 millions d'euros dans la modernisation commerciale des hypermarchés, et du lancement de 200 produits à prix coûtant réservés aux membres du programme de fidélité Carrefour Club.
L'intégration des magasins Cora et Match, finalisée en 2025, devrait générer 130 millions d'euros de synergies d'ici 2027. Le groupe a également annoncé l'ouverture de plus de 1 750 magasins de proximité supplémentaires en France et en Espagne, principalement sous franchise.
Des objectifs financiers scrutés par les analystes
Les objectifs financiers du plan ont suscité des réactions mitigées. Carrefour vise une marge opérationnelle de 3,2 % en 2028, puis 3,5 % en 2030, contre 2,6 % en 2025. Le flux de trésorerie net cumulé est ciblé à 5 milliards d'euros sur la période 2026 à 2028. L'enveloppe d'investissement sera portée de 1,8 milliard d'euros en 2026 à 2 milliards en 2030.
Le dividende ordinaire progresse de 5,4 % à 0,97 euro par action, avec un dividende exceptionnel de 0,21 euro lié aux cessions d'actifs. La politique de distribution prévoit un taux compris entre 50 % et 60 % du résultat net, avec une croissance annuelle du dividende.
Oddo BHF a maintenu sa recommandation « sous-performance » avec un objectif de cours de 12 euros, qualifiant les résultats de « décevants » et les objectifs 2030 d'« inégaux ». Jefferies a conservé une position neutre, notant que « nombreux sont ceux qui s'interrogent sur la mesure dans laquelle Carrefour représente une valeur refuge ». Bernstein a questionné le calendrier du recentrage stratégique : « Pourquoi se concentrer sur le cœur de métier après huit ans de direction ? »
La question sociale : la franchise en débat
La stratégie de conversion des magasins en location-gérance et en franchise continue de susciter des tensions sociales. Depuis 2018, 344 supermarchés et hypermarchés ont été transférés sous ce modèle, affectant plus de 27 000 salariés selon la CFDT. Le syndicat, débouté en justice en novembre 2025, a fait appel de la décision et dénonce un « plan social déguisé » entraînant la perte d'avantages sociaux pour les employés concernés.
Le plan Carrefour 2030 prévoit la conversion de 40 supermarchés supplémentaires par an en franchise, et de 15 hypermarchés en location-gérance. Cette orientation a été confortée par une décision du tribunal judiciaire d'Évry, mais le débat reste ouvert à la cour d'appel.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs facteurs détermineront le succès de ce plan dans les mois à venir. La capacité de Carrefour à gagner des parts de marché en France, dans un environnement concurrentiel dominé par E.Leclerc, constituera le premier test. L'exécution du partenariat Vusion sera scrutée de près : le déploiement à grande échelle d'étiquettes électroniques et de caméras IA dans l'ensemble du parc français représente un défi logistique considérable.
Au Brésil, la remontée vers l'objectif de 20 % de part de marché devra composer avec un environnement macroéconomique marqué par des taux d'intérêt à 15 %, qui pèsent sur les volumes. Enfin, la stratégie de cessions internationales devra générer de la valeur sans fragiliser la diversification géographique du groupe.
Le résultat des prochaines publications trimestrielles, et notamment l'amélioration de la marge opérationnelle de 25 points de base visée pour 2026, permettra de mesurer la crédibilité du plan face au scepticisme affiché par les marchés.