Contexte et enjeux
Le ratio CAPE (Cyclically Adjusted Price to Earnings), conçu par le professeur Robert Shiller de l'université Yale, vient d'atteindre 40,4. Ce niveau de valorisation n'a été observé qu'une seule fois en 155 ans d'histoire boursière américaine : en décembre 1999, au sommet de la bulle internet, lorsque le ratio avait culminé à 44,2. Cette donnée place le marché actions américain dans un territoire extrêmement rare et historiquement associé à des rendements décevants sur la décennie suivante.
Alors que le S&P 500 a enregistré un rendement total de 351 % sur les dix dernières années, soit un gain annualisé de 16 % (bien au-dessus de la moyenne historique de 10 %), la question de la soutenabilité de ces performances se pose avec une acuité nouvelle. Le marché a d'ailleurs affiché des signes de nervosité : le S&P 500 a reculé de 1,39 % la semaine dernière et le Nasdaq a cédé 2,1 %, dans un contexte de doutes croissants sur la rentabilité des investissements massifs dans l'intelligence artificielle.
Pour les épargnants et investisseurs, ce signal de valorisation mérite une attention particulière. Il ne s'agit pas d'un indicateur de timing à court terme, mais d'un baromètre puissant des rendements attendus sur le long terme.
Les faits clés
- Ratio CAPE à 40,4 : deuxième occurrence au-dessus de 40 en 155 ans d'histoire boursière américaine, après le pic de 44,2 en décembre 1999
- Médiane historique à 16,04 : le marché se négocie actuellement avec une prime de 135 % par rapport à cette valeur médiane
- S&P 500 en repli : perte hebdomadaire de 1,39 % lors de la semaine du 10 au 14 février, avec une clôture à 6 836,17 points
- Nasdaq en baisse de 2,1 % : les inquiétudes sur les dépenses massives en IA des grandes technologies pèsent sur le sentiment
- Indicateur Buffett à 222,2 % : ce ratio capitalisation boursière/PIB se situe très largement au-dessus de sa fourchette de « juste valeur » de 90 à 135 %, renforçant le signal de surévaluation
- VIX à 20,60 : l'indice de volatilité a bondi de 18 % sur la semaine, traduisant un regain de prudence
- Marchés fermés le 17 février : les investisseurs observent une pause à l'occasion du Presidents' Day
Analyse approfondie
Un précédent historique lourd de conséquences
La seule période comparable se situe au tournant du millénaire. Lorsque le ratio CAPE a dépassé 40 en décembre 1999, la « décennie perdue » qui a suivi a infligé un rendement annualisé total de l'ordre de -0,9 % au S&P 500 entre décembre 1999 et décembre 2009. En termes réels (ajustés de l'inflation), un investisseur entré au sommet a vu son pouvoir d'achat se réduire de plus de 35 % sur dix ans. Il aura fallu près de 13 ans, soit 4 739 jours, pour que l'indice retrouve durablement ses sommets de mars 2000.
Selon une étude d'Invesco, lorsque le ratio CAPE se situe autour de 40, les rendements annualisés moyens du S&P 500 sur la décennie suivante sont « nuls ou légèrement négatifs ». En comparaison, lorsque le CAPE se situe autour de 20, l'indice a historiquement affiché un rendement annuel conforme à sa moyenne de long terme, soit environ 10 %.
Concentration et valorisation : le facteur Magnificent Seven
La situation actuelle est largement portée par la concentration du marché. Les Magnificent Seven (Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta, Nvidia et Tesla) représentent désormais plus de 35 % de la capitalisation du S&P 500, contre 20 % fin 2022. En comparaison, les sept plus grandes capitalisations ne pesaient que 17,5 % au sommet de la bulle internet en 2000.
Selon CaixaBank Research, les Magnificent Seven affichent un ratio cours/bénéfices prévisionnel d'environ 30, contre 59 pour les « Magnificent Seven de l'an 2000 ». Cet écart de valorisation constitue un argument central pour ceux qui estiment que la situation actuelle diffère fondamentalement de la bulle internet. Les bénéfices par action des Magnificent Seven ont progressé de 30 % au cours des trois premiers trimestres de 2025, contre seulement 6 % pour les 493 autres composantes du S&P 500.
Le débat sur les taux d'intérêt et les bénéfices futurs
Le ratio CAPE repose sur les bénéfices passés (moyennés sur dix ans), ce qui constitue sa principale limite. Les analystes de J.P. Morgan et Goldman Sachs anticipent une croissance des bénéfices de l'ordre de 13 à 15 % pour le S&P 500 en 2026, portée par la monétisation des infrastructures d'intelligence artificielle. Cette dynamique de bénéfices pourrait justifier, au moins partiellement, des multiples élevés.
CaixaBank Research souligne toutefois que la soutenabilité de ces valorisations repose sur deux hypothèses fragiles : des attentes de croissance des bénéfices ambitieuses et des taux d'intérêt qui ne se tendent pas davantage. L'étude note qu'une hausse de 25 points de base du taux réel à dix ans est historiquement associée à une contraction d'environ 3 % du ratio cours/bénéfices prévisionnel du S&P 500.
Perspectives d'experts
Vision optimiste
Les partisans de la poursuite du marché haussier avancent plusieurs arguments structurels pour relativiser le signal du CAPE.
Arguments clés :
- Les entreprises technologiques d'aujourd'hui disposent de « larges avantages concurrentiels, de produits et services populaires, génèrent des flux de trésorerie robustes et continuent de croître », selon The Motley Fool
- La montée en puissance de la gestion passive, qui a dépassé la gestion active en encours en 2023, crée une « puissance d'achat considérable » sur les indices
- L'expansion de la dette fédérale et la croissance de la masse monétaire injectent davantage de liquidités dans le système financier
"Lorsque le CAPE est à 40, les rendements annualisés moyens sur la décennie suivante sont nuls ou légèrement négatifs. Mais les conditions structurelles du marché ont profondément changé depuis 1999."
Analyse Invesco, citée par The Motley Fool, février 2026
Vision prudente
Les voix prudentes rappellent que les valorisations extrêmes ont toujours fini par se normaliser, parfois brutalement.
Risques identifiés :
- La normalisation des valorisations après la bulle internet a entraîné une chute de près de 50 % du S&P 500 et une « décennie perdue » pour les rendements actions
- Le ratio CAPE n'a progressé aussi rapidement qu'à deux reprises en 155 ans : dans les années 1920 et dans les années 1990. Dans les deux cas, le marché a atteint un sommet puis s'est effondré
- Les dépenses massives en intelligence artificielle (près de 700 milliards de dollars de capex cumulés projetés pour les quatre principaux hyperscalers en 2026) soulèvent des doutes sur le retour sur investissement
"Les indicateurs d'accessibilité reposent sur des attentes de croissance exigeantes, ainsi que sur des hypothèses macroéconomiques très délicates dans le contexte actuel, comme le fait que les taux d'intérêt ne se tendent pas à nouveau."
CaixaBank Research, Innovation, Expectations and Vertigo, février 2026
Consensus du marché
Charles Schwab estime que « l'environnement macroéconomique restera instable compte tenu des vents contraires liés aux politiques publiques et d'un marché de l'emploi fragile », mais que « les actions peuvent probablement progresser modestement grâce à des perspectives de bénéfices plus solides ». L'indice de peur et de cupidité CNN s'est établi à 36,87 en milieu de février, en zone de « peur », tandis que l'indice de confiance des consommateurs de l'université du Michigan a plongé à 57,3, son plus bas niveau en plus d'une décennie.
Implications pratiques
Pour les investisseurs particuliers
Le signal du CAPE n'est pas un outil de timing : il ne dit pas quand une correction surviendra, mais il indique que les rendements à long terme risquent d'être inférieurs à la moyenne historique. Les investisseurs qui ont profité de la hausse spectaculaire des dernières années pourraient envisager une revue de leur allocation d'actifs.
La stratégie du dollar cost averaging (investissement programmé régulier) reste pertinente dans ce contexte, car elle permet de lisser le prix d'achat et de réduire l'impact d'une éventuelle correction.
Pour les épargnants
Un environnement de rendements attendus plus faibles sur les actions américaines pourrait inciter à diversifier davantage : obligations, immobilier, marchés internationaux. Les produits d'épargne réglementés (livrets, fonds euros d'assurance vie) conservent leur rôle de protection du capital dans un tel contexte.
Pour la gestion de patrimoine
La concentration extrême du S&P 500 dans les Magnificent Seven (plus de 35 % de l'indice) implique qu'une exposition indicielle classique constitue en réalité un pari concentré sur quelques méga capitalisations technologiques. La diversification géographique et sectorielle prend un sens particulier lorsque les valorisations domestiques atteignent de tels extrêmes.
Ce qu'il faut surveiller
À court terme (prochains jours) :
- Réouverture des marchés le mardi 18 février après le Presidents' Day
- Publication des minutes de la réunion de la Fed (FOMC) le 19 février
- Résultats trimestriels de Nvidia attendus le 26 février, test décisif pour la thèse de monétisation de l'IA
À moyen terme (prochaines semaines et prochains mois) :
- Évolution des taux réels à dix ans, variable clé pour la soutenabilité des multiples de valorisation
- Données de bénéfices du premier trimestre 2026 : les entreprises du S&P 500 confirmeront elles les attentes de 13 à 15 % de croissance ?
- Politique de la Fed : les marchés n'anticipent plus qu'une probabilité de 10 % d'une baisse de taux en mars, contre 20 % précédemment
Conclusion
Le franchissement du seuil des 40 par le ratio CAPE de Shiller constitue un événement statistiquement exceptionnel qui mérite l'attention de tout investisseur. L'histoire montre que des niveaux de valorisation comparables ont été suivis de rendements décevants sur la décennie suivante, avec l'épisode de la « décennie perdue » de 2000 à 2009 comme exemple le plus marquant.
Toutefois, les conditions structurelles du marché actuel diffèrent significativement de celles de 1999 : les entreprises dominantes sont rentables, les flux passifs soutiennent les indices, et les bénéfices continuent de croître. Le débat sur le caractère « différent » de cette fois ci reste ouvert, mais la prudence suggère de ne pas ignorer un signal qui n'a été observé que deux fois en plus d'un siècle et demi.
Sources
Article rédigé le 16 février 2026. Les informations peuvent évoluer.