Broadcom vient de frapper un grand coup sur la scène des semi-conducteurs. Le géant californien a dévoilé mercredi 4 mars des résultats trimestriels qui ont dépassé l'ensemble des prévisions de Wall Street, portés par une explosion de la demande en accélérateurs d'intelligence artificielle personnalisés. Avec un chiffre d'affaires record de 19,3 milliards de dollars et une projection spectaculaire de plus de 100 milliards de revenus IA en 2027, le groupe s'impose comme le rival le plus crédible de Nvidia dans la course aux puces dédiées à l'intelligence artificielle.
Des résultats trimestriels records, portés par l'intelligence artificielle
Au premier trimestre de l'exercice fiscal 2026 (clos le 1er février), Broadcom a enregistré un chiffre d'affaires consolidé de 19,31 milliards de dollars, en progression de 29 % sur un an. Le bénéfice par action ajusté s'établit à 2,05 dollars, au-dessus du consensus de 2,02 dollars. Le résultat net GAAP atteint 7,35 milliards de dollars, en hausse de 34 %.
La division semi-conducteurs a été le moteur principal de cette performance, avec des revenus de 12,52 milliards de dollars, en bond de 52 % par rapport au même trimestre de l'exercice précédent. La branche logiciels d'infrastructure, héritée du rachat de VMware, s'est montrée plus modeste avec 6,80 milliards de dollars et une croissance limitée à 1 %.
L'EBITDA ajusté s'élève à 13,13 milliards de dollars, représentant 68 % du chiffre d'affaires. Le flux de trésorerie disponible a atteint 8,01 milliards de dollars, soit 41 % des revenus, traduisant une rentabilité opérationnelle considérable.
Les revenus liés à l'IA ont plus que doublé en un an
Le chiffre le plus scruté par les investisseurs a largement dépassé les attentes : les revenus des semi-conducteurs dédiés à l'intelligence artificielle ont atteint 8,4 milliards de dollars, en hausse de 106 % sur un an. Cette croissance provient principalement de deux sources : les accélérateurs IA personnalisés (XPU) conçus pour les hyperscalers et les solutions de mise en réseau adaptées aux centres de données massivement parallélisés.
Le PDG Hock Tan a détaillé lors de la conférence téléphonique : « Nos revenus liés à l'intelligence artificielle accélèrent, et nous anticipons un chiffre d'affaires de 10,7 milliards de dollars dans les semi-conducteurs IA pour le deuxième trimestre. » Cette prévision implique une croissance de 143 % en glissement annuel pour le prochain trimestre.
Le segment réseau pour l'IA a lui aussi progressé de 60 % sur un an, représentant désormais un tiers du chiffre d'affaires IA total. Broadcom prévoit que cette part atteigne 40 % dès le deuxième trimestre, grâce notamment au commutateur Tomahawk 6 d'une capacité de 100 térabits par seconde, dont le groupe revendique l'exclusivité sur le marché.
Six géants technologiques au cœur de la stratégie ASIC
L'annonce la plus structurante de la soirée concerne l'ampleur du portefeuille clients de Broadcom dans les puces IA sur mesure. Le PDG a confirmé que six clients majeurs recourent désormais aux services de conception de puces personnalisées du groupe : Google, Meta, Anthropic, OpenAI, et deux autres acteurs dont l'identité n'a pas été officiellement dévoilée (probablement Fujitsu et ByteDance, selon les analyses de TrendForce).
Google, partenaire historique de Broadcom pour ses TPU (Tensor Processing Units), continue de monter en puissance avec la septième génération de son accélérateur, baptisée Ironwood. Meta, souvent considérée comme susceptible de réduire ses commandes de puces personnalisées, a au contraire confirmé la poursuite de son programme MTIA : « Le programme MTIA de Meta est bien vivant et en phase de livraison », a précisé Hock Tan, contredisant les spéculations récentes.
Anthropic, la société derrière le modèle Claude, représente l'une des croissances les plus marquées : 1 gigawatt de capacité livrée en 2026, avec une projection de 3 gigawatts et plus pour 2027. OpenAI, de son côté, prévoit le déploiement de son premier XPU personnalisé en 2027 avec une capacité initiale supérieure à 1 gigawatt.
Le cap des 100 milliards : ambition ou certitude industrielle ?
La déclaration qui a électrisé les marchés en séance prolongée est venue directement du PDG : « Nous avons aujourd'hui une visibilité suffisante pour atteindre des revenus IA, uniquement sur les puces, supérieurs à 100 milliards de dollars en 2027. » Hock Tan a ajouté que la chaîne d'approvisionnement nécessaire pour honorer cet objectif était déjà sécurisée.
L'analyste Stacy Rasgon, de Bernstein, a calculé qu'environ 10 gigawatts d'expéditions XPU étaient planifiés pour 2027, ce qui implique une valeur de contenu d'environ 20 milliards de dollars par gigawatt. Selon ses estimations, « Broadcom a balayé au moins quatre préoccupations majeures des investisseurs » avec cette publication. Il a relevé son objectif de cours de 475 à 525 dollars.
JPMorgan a également réagi avec enthousiasme. L'analyste Harlan Sur a qualifié Broadcom de « premier choix parmi les valeurs semi-conducteurs » et relevé son objectif à 500 dollars, contre 475 précédemment. Le consensus des 55 analystes couvrant le titre s'établit à 454 dollars, avec 48 recommandations d'achat et aucune recommandation de vente.
Broadcom face à Nvidia : la montée en puissance des puces sur mesure
Ces résultats s'inscrivent dans une dynamique de fond qui redessine le marché des semi-conducteurs pour l'IA. Selon TrendForce, les serveurs IA équipés de puces ASIC devraient représenter 27,8 % du marché d'ici la fin 2026, leur plus haut niveau depuis 2023. Les expéditions de puces personnalisées progressent de 44,6 % cette année, contre 16,1 % pour les GPU traditionnels.
Broadcom est positionné comme le principal partenaire de conception ASIC pour l'IA, avec une part de marché projetée à 60 % en 2027 dans ce segment spécifique. Cette position repose sur deux décennies d'expertise en conception silicium, packaging avancé et production à haut volume.
Interrogé sur la menace concurrentielle, Hock Tan s'est montré catégorique : « Nous ne verrons pas de concurrence dans la conception de puces personnalisées avant de nombreuses années. N'importe qui peut concevoir une puce en laboratoire. Mais peut-on en produire 100 000 rapidement, avec des rendements économiquement viables ? »
Nvidia reste toutefois le leader incontesté du marché global des accélérateurs IA grâce à ses GPU polyvalents (la dernière génération B200 domine l'entraînement de modèles massifs). Le rapport de force évolue cependant en faveur des ASIC pour les tâches d'inférence, où le rapport performance/coût des puces sur mesure peut atteindre le double de celui des GPU, selon les données de Google sur ses TPU Ironwood.
Des perspectives de croissance solides malgré quelques zones d'ombre
Pour le deuxième trimestre fiscal, Broadcom anticipe un chiffre d'affaires d'environ 22 milliards de dollars, soit une croissance de 47 % sur un an et un dépassement significatif du consensus de 20,56 milliards. L'EBITDA ajusté devrait se maintenir à 68 % du chiffre d'affaires.
Le groupe a également annoncé un nouveau programme de rachat d'actions de 10 milliards de dollars, valable jusqu'à fin 2026. Au premier trimestre, 7,8 milliards de dollars de rachats ont déjà été exécutés. Le dividende trimestriel est maintenu à 0,65 dollar par action.
Quelques interrogations subsistent néanmoins. La branche logiciels d'infrastructure, qui représente 35 % des revenus totaux, affiche une croissance quasi nulle à 1 % sur un an. Plusieurs analystes ont aussi questionné la soutenabilité de la croissance au-delà de 2027, sans obtenir de détails approfondis de la direction.
Le titre Broadcom a progressé de 5 à 6 % en séance prolongée après la publication, après avoir initialement reculé de 1 à 3 %. L'action reste toutefois en retrait de 25 % par rapport à son sommet de décembre 2025, offrant selon certains analystes un point d'entrée attractif pour les investisseurs convaincus par la thèse de l'IA.
Ce que les épargnants et investisseurs doivent retenir
La trajectoire de Broadcom illustre une transformation profonde du marché des semi-conducteurs. Les hyperscalers (Google, Meta, Amazon, Microsoft, OpenAI, Anthropic) investissent massivement dans leurs propres architectures de puces IA, plutôt que de dépendre uniquement de Nvidia. Broadcom se positionne comme l'architecte de cette révolution silicium sur mesure.
Pour les investisseurs européens, ce phénomène comporte plusieurs implications. Les fabricants d'équipements semi-conducteurs européens comme ASML bénéficient de la multiplication des lignes de production ASIC. Le secteur technologique du CAC 40, à travers STMicroelectronics et Soitec, pourrait aussi tirer parti de cette demande structurelle.
L'action Broadcom se négocie actuellement autour de 321 dollars, soit environ 22 fois les bénéfices estimés pour l'exercice 2027. Le consensus de Wall Street anticipe un potentiel de hausse de plus de 40 % vers l'objectif moyen de 454 dollars. La question centrale reste de savoir si l'objectif de 100 milliards de dollars de revenus IA en 2027, aussi ambitieux soit-il, ne sous-estime pas l'ampleur de la demande à venir.